‹ L'heure qui passe;Chapitre 29 sur 63 · DES LIVRES · texte numérisé non relu

DES LIVRES

Boissière est de « chez nous ». Il a grandi parmi les prairies grasses de noire pays. Enfant, assis dans les cours de nos fermes où le lait d'ivoire gicle bruyamment dans les grands seaux brillants, il a laissé choir les petites roses des pommiers trapus dans ses cheveux en désordre. Il a plongé ses mains dans le cristal de nos rivières diligentes où les truites luisent en éclairs fauves, et, plus tard, après avoir baguenaudé sur les marchés de Bernay et dans les rues de la capitale du bois sculpté (Lisieux), il a rêvé devant nos falaises éclatantes, arraché aux rocailles humides, après la retraite de nos flots de nacre et d'émeraude,

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des cuirasses de moules, et s-urpris les « tourteaux » pourpres dans la quiétude de leurs retraites fraîches. Boissière est de « chez nous ». Il le proclame. Il se souvient. Et je crois bien que jamais il ne Ta prouvé plus qu'en La tragique aventure du mime Properce, en dépit de ses vers et de son exact Une Garce.

Il y a en tout esprit normand du Mark Twain et de l'Edgard Poe. Les traces lointaines de notre hérédité glorieuse sont peut-être responsables de cette anomalie. Nous ignorons certaines transitions. Il y a des rires plus douloureux que des larmes. Il y a des larmes plus joyeuses que cette épouvantable grimace, que cette convulsion inquiétante et simiesque que nous appelons le rire. Et nous autres, les fils des dompteurs de la mer. nous autres, les indignes rejetons des géants descendus des brumes septentrionales sur leurs fières barques rouges aux bordages cliquetants de boucliers, nous avons peur un peu de paraître émus et nous cachons notre sentimentalisme sous la drôlerie d'une épithète, comme nos ancêtres celaient les plis de leurs lèvres sous le crin de leurs moustaches tombantes.

La tragique aventure du mime Properce est un reflet constant de notre état d'âme racique. C'est en plus une satire extrêmement vigoureuse de notre magistrature et de quelques autres de nos façades sociales. C'est un livre follement amusant, intrigué avec autant d'astuce que s'il était signé Jules Mary, et incomparablement mieux écrit. C'est un tableau à peine caricatural de nos mœurs provinciales eau-

choises. C'est un éclat de rire qui, par instant, devient terriblement hagard. C'est enfin et surtout une œuvre profondément humaine malgré ses énormités volontaires. Je ne la critiquerai pas : je serais partial. J'aime la simplicité de Boissière ; j'aime sa franchise, sa vie droite et son grand courage. Je suis heureux de pouvoir publier ici, outre mon amitié pour l'homme, la grande estime en laquelle je tiens l'écrivain. — C'est au nom de cette estime que je constaterai quelques défaillances de plume — je suis sévère mais nous devrions tous nous souvenir de notre grand Flaubert — et quelques menues complaisances un peu trop « palais-royal ». Mais je veux surtout clamer mon admiration pour la fin splendide du « mime Properce ». C'est délicat dans le détail et grandissime dans l'ensemble. J'avais ri silencieusement au long de ces pages savoureuses. Lorsque je fermai le livre, je m'aperçus que je pleurais.

Boissière ! vous avez fait pleurer d'admiration un Cauchois, — pis, un confrère !

Je n'ajouterai rien après cet aveu.

... De toutes parts les voix des là-bas de soleil et d'azur, de prairies et d'eaux chantantes montent, et, souvent, de leur rumeur immense surgit une clameur plus haute, tyrannique, qui les submerge et qui force au silence les coassements forcenés du marécage parisien. Or voici, venues du même terroir, deux chansons splendides. L'une, déjà entendue naguère, est due à Jean Ajalbert. Elle a pour titre:

L? Auvergne (réimpression). L'autre, toute neuve, a pour auteur le poète Arsène Vermenouze et s'intitule: Mon Auvergne. Je voudrais pouvoir disposer de trente pages pour exposer complètement mon sentiment au sujet de ces deux œuvres, pour dire à mon tour quelle tendresse je ressens à l'égard du pays de Vercingétorix et de Pascal, — dont tous les sites ont le même visage, avec des expressions diverses : fières, contractées, tragiques, rarement souriantes ; — mais avec le regard profond si tendre, pour qui sait le comprendre, des lacs calmes, inattendus, enchâssés dans des convulsions figées, dans des turgescences pareilles à des muscles raidis pour un effort désespéré, — oh ! le regard voilé des lacs pareils à des yeux bleus candides sous des sourcils énormes et farouches !...

Je me souviens des heures où, presque agonisant, je rêvais étendu parmi les grands sapins d'un sanatorium, devant l'immensité delà vallée où les géants de naguère harcelaient les soldats de César... L'Auvergne a trouvé dans M. Jean Ajalbert un panégyriste digne de sa splendeur, un historien adéquat à sa gloire, un ethnographe lucide et impartial. L'œuvre littéraire d'Ajalbert est connue. Sa vie publique est belle et je l'aime. Ajalbert est un lutteur qui ne craint pas plus les adversaires à Paris (il l'a prouvé dans les Droits de V Homme), que sur les rives lointaines où se traîne la langueur mécanique des crocodiles et où crépite dans l'air pesant le vol d'insectes bizarres. L' Auvergne est une œuvre digne de la Tournée et

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c'est un pendant excellent à un autre livre antérieur [En Auvergne, si mes souvenirs sont exacts) où frémissaient superbement l'âme d'une province et Pâme d'un bon poète.

Jusqu'à présent, Arsène Vermenouze, lui, n'était connu que de ceux qui s'intéressent plus au mouvement littéraire provincial qu'aux innombrables ratatouilles fleurant le patchouli, le cold-cream et le cuivre frotté, servies à Paris par une foule de cuisiniers à cervelles d'onagres, flagorneurs brevetés de l'érotisme citadin. Vermenouze avait publié Flour de Brousso, un volume de vers languedociens (avec traduction française). Le félibrige l'avait immédiatement embrigadé, — le félibrige qu'il faut combattre, et qui n'exista jamais que par le génie de Mistral, et le zèle de Mariéton ; mais ce n'est pas l'instant de polémiquer. — Je tiens seulement à noter que Vins-* piration de Vermenouze se hausse beaucoup lorsqu'il écrit en français. Le patois (je maintiendrai toujours cette appellation) l'enchaîne à la terre et lui interdit de s'élever au-dessus des châtaigniers de là-bas. Je ne critiquerai pas Mon A uvergne. C'est une œuvre probe, pure, sincère, vibrante. Peu de vers y sont douteux. Levers de Vermenouze est classique ou presque. Son verbe est ample, coloré, rehaussé de vocables locaux. Et le rapprochement s'impose entre Vermenouze, poète auvergnat, et Louis Mercier, poète forézien : deux grandes figures dont l'avenir se souviendra. L'Académie Française vient de couronner Mon Auvergne et ce fait lui fera pardonner d'être si pro-

digue de récompenses pour des ouvrages aussi... particuliers que le Frère Gabriel de M. Dubourg ou l'Éducation dans la préparation à la guerre (sic) du lieutenant Debieuvre. J'extrais de Mon Auvergne

ces vers :

Pars!... mais sache qu'ayant la faculté du choix,

Pouvant faire pousser des froments et des seigles

Ou traire des troupeaux sur nos monts, près des aigles,

En préférant Paris, tu faillis et déchois.

Moi, quand je sens frémir la terre sous le coutre,

Ou quand je jette aux vents les blés à pleines mains

Je regarde de haut tous les emplois humains

De quelque nom pompeux que l'orgueil les accoutre.

... Va tu seras mangé par la ville vorace,

Miné par les poisons meurtriers de Paris ;

Vieux avant l'âge, l'âme et le cerveau taris,

Tu mourras sans laisser des enfants de ta race.

Tes os mêlés à des os étrangers

Iront grossir le tas des cendres anonymes.

Géràuld, l'oeil sur les monts dont les hautes vertèbres Saillent encor à l'horizon confusément, Songe aux graves propos du maître, et par moment Son cœur, comme les monts, s'entoure de ténèbres,

Et si quelque églantier s'agrifle dans sa veste,

Il lui semble que c'est un doigt rude d'ami

Qui veut le retenir, et l'arrête à demi,

Cependant que le vent du soir murmure : « Reste ! »

Je salue Vermenouze comme j'ai salué Guillaumin et dix autres. C'est à ces hommes que la littérature française devra de n'avoir pas péri sous le débordement des saloperies commerciales qui, sous prétexte d'étudier l'humanité intégralement, se cantonnent dans la pseudo-étude de ses émois sexuels. Si la mul-

titude de ces érigneurs était sincère seulement !... Mais tous nos spécialistes inguinaux n'ont que des âmes prudentes de sous-caissiers. Leur audace s'applique à osciller entre deux limites : la cour d'assises et la dixième édition. Ils reculent la seconde lorsqu'ils peuvent et ils peuvent parfois, lorsque l'actualité les aide.

Hâtent sua fata libelli !

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