A L'ODÉON. « LE CŒUR ET LA LOI
De Paul et Victor Margueritte.
Je suis un partisan de la critique dramatique. Au cours de l'incident qui mit M. François de Nion aux prises avec M. Antoine, et M. Antoine aux prises avec le bon sens, quelqu'un m'opposa, à peu près, ceci: «Mais les critiques ne sont plus sincères!... Même quand ils sont honnêtes, ils ont beaucoup plus souci des rapports de l'auteur avec leur directeur que de la valeur artistique ou sociale de l'oeuvre qu'ils jugent. Les moins partiaux subordonnent toujours leur avis à « la ligne politique et littéraire » des organes qui les impriment ! » J'ai persisté. J'estime, en effet, que, même dans ces conditions absurdes, la
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critique est un des bons vestiges de la presse d'autrefois, une des barrières ultimes qui nous séparent encore du journalisme à l'américaine. Le temps n'est pas éloigné où le quotidien se réduira au cahier de dépêches laconiques mêlées à des réclames forcenées. qui se met facilement en poche. La fièvre moderne accomplira cette transformation détestable. Je puis bien me réjouir de lire encore un Catulle Mendès ou un Emmanuel Arène qui écrivent ce qu'ils peuvent, mais qui ne sauront jamais faire de la littérature Havas.
Pourtant, après avoir lu les critiques publiées relativement à l'admirable pièce de Paul et Victor Margueritte, je reconnais que mon contradicteur n'avait point tout à fait tort. J'ai perdu, de ce fait, l'une de mes pauvres illusions dernières. J'ai constaté, d'autre part, que le public juge sans se laisser trop influencer. J'ai eu la joie grande de voir la foule faire preuve d'une intelligence charmante et d'une largeur de pensée que l'élite ne connaît quasi plus. Oh ! le bonheur de suivre depuis la répétition générale la marche ascendante du succès !... Rarement l'Odéon, le vieil Odéon, vibra plus durablement aux applaudissements vigoureux d'un auditoire renouvelé chaque soir. Rarement l'enthousiasme se manifesta aussi nettement dans cette salle sonore et sévère. Rarement aussi, triomphe fut plus complètement mérité.
M. Ginisty a mis au service des deux loyaux écrivains une interprétation suffisante.
Personne, parmi les critiques, n'osa contester le
talent des Margueritte. La crainte du ridicule est suffisamment répandue. Mais on s'est acharné contre leurs idées, dans les journaux réactionnaires. — Comment ? Paul et Victor Margueritte, fils d un général et d'un héros, veulent livrer des batailles pacifiques? Comment, ils osent attaquer le mariage, cette institution sacrée, cette façade nécessaire aux hypocrisies et aux vilenies sociales? Comment, ils osent, avec Paul Hervieu, et plus nettement que lui, introduire l'amour dans le mariage? Quoi ! ils demandent « que l'on se marie par affection, qu'on supporte courageusement ensemble les diificultés et les peines de la vie, que, chaque jour, on s'efforce de se mieux comprendre et de se mieux aimer »?... Ils osent demander que le divorce soit toujours possible « si la discorde entre dans le ménage, par l'infidélité de l'un ou l'incompatibilité des deux, si les vices d'un époux rendent sa présence odieuse, si des maladies incurables font de l'amour un supplice et paralysent la pitié, si la haine transforme le foyer en enfer, si l'enfant, témoin impuissant, apprend à détester un de ses parents ou à mépriser les deux ». afin de « rendre à elles-mêmes des existences qui peuvent refleurir ailleurs » !... Ils osent dire que le divorce sauvegarde « l'éternelle opprimée, lafemmeetle mineur innocent, l'enfant» !... Mais c'est aussi insensé que de prétendre obliger le Gouvernement à ériger sur la place de la Bourse une statue de l'Amour Vainqueur !... Que font-ils donc de la religion de nos pères qui recommande et favorise lé mariage pour les fidèles et le célibat pour les
prêtres (vivant en Europe) ? Où donc est le respect que l'on doit par convention à la magistrature, à la justice gratuite, au moins par définition ? C'est de la démence !...
Entre toutes, une critique plus sérieuse fut faite. On a imprimé : l'aventure de cette femme mariée à un immonde gredin et qui ne peut briser sa chaîne parce que le « maître », à cause de ses intérêts, s'y oppose avec l'aide de la loi interprétée par des magistrats sans conscience, — l'aventure de cette femme n'est qu'un cas. Elle n'a pas un intérêt général; il est téméraire de vouloir lui donner une valeur sociale !... Je répondrai qu'il faut pourtant un thème à une oeuvre non didactique et que les dramaturges ont le droit de choisir ce thème parmi les cas les plus éloquents et les plus scéniques. Or. l'argumentation des Margueritte fut absolument impartiale. Elle a mis aux prises, dans une scène fort belle, les traditions et les idées nouvelles, et personne ne contestera, de bonne foi, qu'ils n'ont pas fait état, pour les unes et pour les autres, de tous les éléments qui militaient en faveur de leur victoire réciproque. Les idées nouvelles ont eu raison des traditions. Libre aux partisans obstinés de ces dernières de se refuser à voir l'évolution constante des choses, des gens et des idées. La leçon n'est pas moins salutaire.
Quelques « hommes de métier » déclarent que le Cœur et la Loi est une œuvre fertile en tirades, une œuvre « à prêches ». Je sais bien que M. Gandillot, dans une métamorphose heureuse de son talent de
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vaudevilliste à succès, vient de donner chez Antoine Vers l'Amour, œuvre exquise où tout le monde parle comme tout le monde. (Sa portée sociale est nulle d'ailleurs.) Mais ces messieurs n'ont-ils jamais assisté dans certains milieux intelligents à des discussions au cours desquelles on s'exprimait autrement qu'en phrases boiteuses incorrectes, inachevées ou elliptiques?... Il y a des colloques d'une autre sorte que ceux qui ont lieu derrière les portants et dans l'atmosphère poussiéreuse des magasins d'accessoires.
Enfin, les champions de la convention et du préjugé : les défenseurs de l'hypocrisie qui ressemble à la vertu et des obligations mondaines qui ressemblent à des devoirs ont, avec un ensemble complet, proclamé que P. et V. Margueritte demandaient Yunion libre. C'est une plaisanterie d'un goût douteux. Ceux qui comprirent mal à la représentation pouvaient lire le livre Quelques Idées que les vaillants écrivains viennent de publier. De plus, afin que nul n'en ignore, Paul Margueritte a déclaré, avec tous les développements voulus, à M. Victor Charbonnel et à quelques autres : « Nous disons mariage libre et non pas union libre. » Au demeurant, il est permis d'être surpris de l'hostilité que rencontre en certains milieux parlementaires un souhaitqui peut s'énoncer ainsi : « Le mariage librement consenti doit pouvoir être dénoué librement. » Le divorce, n'est ni un bien ni un mal. Il est un remède. L'idéal serait évidemment de n'avoir pas besoin de lui. Mais, puisque nous sommes obligés de recourir à lui, et si souvent
(« il existe si peu de mariages réels », dit Xaquet — dans sa préface à l'Education basée sur la science de Laisant, — « il existe si peu de mariages résultant de l'union des cœurs, du rapprochement des idées, de l'affinité des caractères que Ton peut hardiment raisonner, en pratique, comme s'il n'en existait aucun ». puisque nous sommes obligés de recourir à ce remède, dis-je, pourquoi ne pas rendre son application plus aisée, plus logique, sans perdre de vue le but poursuivi ? La loi actuelle est bâtarde. Le divorce par la volonté d'un seul l'améliorerait. Des milliers de martyrs que l'éducation, le préjugé, l'intérêt, ou ce qu'on appelle l'honneur, tiennent captifs, des milliers de malheureux qui furent poussés brutalement dans la prison conjugale s'associent au souhait si simple que formulent les auteurs du Désastre.
Les Margueritte le disent magnifiquement : il faut « que le înariage, contrat civil, — le plus noble de tous — ne se voie pas refuser, au jour cruel de la faillite, une liquidation silencieuse et digne. »
... Jusqu'à présent deux motifs péremptoires sont admis en matière de divorce : le délit d'adultère et la condamnation à une peine afflictive et infamante. Il sied d'ajouter l'incompatibilité d'humeur reconnue, assurée par un ou trois ans d'épreuve après l'introduction de la demande suivant que celle-ci fut faite par les deux conjoints ou par l'un des deux. Tout cela doit être complété, corrigé, réformé.
Je ne suis pas d'accord avec les Margueritte sur un seul point, d'ailleurs peu important. Ils proposent de