‹ L'heure qui passe;Chapitre 32 sur 63 · ET PAR LE FEU · texte numérisé non relu

ET PAR LE FEU

M. Maurice Bernhardt, qui a conscience de porter un nom d'une écrasante célébrité, veut faire de grandes choses. C'est un louable dessein. Jusqu'à présent, il a peut-être réalisé son intention plus parladimension des œuvres qu'il nous offre que par leur valeur intrinsèque. .Mais M. Maurice Bernhardt est jeune et l'avenir lui appartient. Son genre, d'ailleurs, parait être défini désormais, car après la première de Par le fer, il demeure l'auteur convaincu de Nini VAssommeur, et il conserve le rang qu'il a pris dans la lignée considérable des auteurs de l'école dite du Chàtelet. Par le fer obtient un succès foudroyant comparable à celui des Pirates de la Savane. La belle persistance qui éloigne M. Bernhardt des dissections psychologiques, des exposés sociologiques chers à la plupart des auteurs dramatiques de ce temps, s'affirme victorieusement dans sa nouvelle pièce. De Nini àBohun. il n'y a que la distance mesurée par trente heures d'express, car les acteurs et l'auteur s'appliquent à nous faire oublier à quelle époque se passe l'action, afin de mettre Sienckievicz à la portée de toutes les mentalités, et, aussi, sans doute, afin de ne susciter aucune passion tumultueuse. « Vive la Pologne, Monsieur ! »

M. Kosakievicz, le traducteur, avait déjà épuré le livre de l'auteur de Quo Vadis et du Déluge. M. Bernhardt l'a résumé, accommodé augoûtdu jour, découpé et servi, entouré des agréments d'une mise en scène somptueuse, sur le plateau du théâtre de la plus grande artiste de notre temps. On ne s'ennuie pas une minute à la représentation, et, par une attention délicate, l'auteur évite des frissons désagréables à ceux qui viennent l'applaudir. Il n'oublie pas (les interprètes et le public non plus) que « ça n'est pas sérieux » et que tout n'est que convention à la scène. Pas un instant il n'a la naïveté de croire que « c'est arrivé ». C'est souriant, discret, mondain, charmant.

M. Huguenet-Zagloba se souvient qu'il est notre meilleur grand-père de comédie. Il est exquis et la foule l'adore. M. Decceur-Krétuski porte bien le masque du tzar Nicolas II et montre une jolie fougue un peu bien classique. M. Desjardins s'affirme comme un des bons acteurs d'aujourd'hui, et M. Puvlagarde, si jeune et si grêle, agace, mais il n'indiffère pas, Mlle Magda, qui vient de Lille et va au Théâtre- Molière, est jolie à souhait, et Mlle Gabrielle Robinne, qui retournera à la Comédie-Française, jase adorablement l'éternel : « Je vous aime », sans en penser un mot d'ailleurs, comme il sied.

Il faut aller au théâtre Sarah-Bernhardt, parce que M. Huguenet est agréable à entendre, parce que Mlle Robinne est pareille à une pluie de roses dans un nuage d'or d'où monterait un cantique d'archange, et aussi parce que Par le fer et par le feu

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est une pièce qui fait beaucoup de bruit : on v tire un grand nombre de coups de feu.

VAUCRESSON (sEINE-ET-OISe)

Des villas blotties sous les feuilles et des châteaux jaillis des feuilles. De larges allées droites. De petits chemins tortueux. Les bois tout près. Pays paisible. Pas d'autre bruit que le chant des oiseaux et le murmure de la brise. Châtelains etdomestiques. Un gueux, à l'horizon, parfois. De partout le regard plonge sur de majestueux panoramas. Tout paysage est magnifique lorsqu'il apparaît sous beaucoup de ciel. — Tout Paris vient à Vaucresson. On s'y ennuie moins que dans la plupart des villes d'eaux, et c'est tout près de la capitale.

Cet homme maigre, droit, rigide, qui promène sa nervosité maussade, faisait à ses juges, il y a huit jours, d'eflroyabies réponses que j'entends encore. Cet homme, c'est le docteur Joseph-Auguste Fort. Chirurgien connu, estimé de ses confrères, il comparaissait devant la dixième Chambre au sujet de deux opérations malheureuses faites à l'aide de lélectrolyseur linéaire, dont il est l'inventeur. Il avait laissé

une sonde de caoutchouc, dit l'accusation : i'J dans l'estomac du commandant Amouroux ; 2° dans la vessie d'un receveur des contributions indirectes, M. Viry. Voici quelques fragments de sa conversation d'audience avec M. le Président Pignon :

Le président. — L'autopsie a révélé la présence dans l'estomac d'un morceau de sonde en caoutchouc...

Le prévenu. — Vous voulez dire dune bougie de dou^e centimètres .

Le président. — Quelle explication avez-vous à donner sur ce point ?

Le prévenu. — J'ai procédé à l'opération de la façon la plus régulière. Mon instrument a suivi la voie ordinaire, et c'est quand j'ai voulu le retirer que le phénomène a dû se produire.

— Cependant, vous avez commis une négligence impardonnable, car vous auriez dû le prévenir de son accident opératoire ?

Le prévenu. — Je n'avais pas son adresse.

Le prévenu. — Ce malade n'était pas commode. Il était surtout très nerveux. C'est dans un de ses mouvements intempestifs que doit avoir eu lieu l'accident.

Le président. — M. Viry est mort quinze mois après vos opérations. Comment se fait-il que vous ne l'avez pas averti tout de suite ?

Le prévenu. — Si j'ai cru devoir garder le silence,

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c'est d'abord à cause de son état de nervosité, et puis parce que je comptais bien, lors d'une prochaine opération, lui retirer la bougie de la vessie.

Cet homme a soixante-dix ans. Ses collègues, qui l'ont sauvé de sanctions légales trop impitoyables, mais trop justes, obéissaient à un beau sentiment : le respect des cheveux blancs. Le respect de la vie humaine doit peut-être exister aussi, car si le vénéré doyen Brouardela prononcé ces mots imprudents : « Il peut arriver au praticien le plus soigneux d'être victime de l'état défectueux de son instrument », il n'a pas voulu dire, je pense, que les seuls hommes à qui la science permet de disposer de l'organisme humain, ont le droit de se servir quand même d'instruments « dont l'état est défectueux ».

Sans manquer de respect à personne, n'est-il pas permis de protester contre la situation du docteur Fort ? Pourquoi lui permet-on encore de se pencher sur la table d'opérations, alors qu'il devrait demeurer dans le fauteuil des vieillards ?...

Et pourquoi, grâce à un règlement d'une rigueur aussi ridicule que surannée, oblige-t-on le docteur Quéry (qui croit avoir découvert un microbe pathogène différent du spirille isolé par M. Schaudinn . à recourir au procédé de la réunion publique pour faire connaître sa découverte ?. . . Il sied d'ouvrir les fenêtres de l'Académie de .Médecine. Il ne faudrait pas hésiter à briser les vitres au besoin .

... Sous une tonnelle de vigne, d'aristoloche et de jasmin, des jeunes femmes boivent des liqueurs

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fraîches. Le soleil parsème la nappe blanche de taches roses. Des rires teintent à l'unisson des coupes de cristal. — Là-bas, rapetissée au gré de la perspective, la silhouette raide et sombre du vieux chirurgien flotte comme une épave noire sur l'océan des feuillées claires...

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