DÉCENTRALISATION. L'ART EN PROVINCE
Dans un récentarticle, publié par le Rappelée Henry Maret, mon éloquent ami Louis Martin, député du Var, écrivait: «La Révolution eut sincèrement le désir de donner aux pouvoirs municipaux et départementaux la force et la stabilité qui leur étaient nécessaires. Elle essava d'affranchir les communes et de grouper, en des conseils cantonaux, les intérêts des localités voisines. Son œuvre, à peine ébauchée, fut corrigée par Bonaparte dans un sens essentiellement rétrogradant. Les institutions de Bonaparte sont demeurées. Ce que le Consulat donna à la France, nous le possédons encore aujourd'hui, c'est-à-dire, dans l'ordre administratif, une centralisation à outrance qui étouffe toute vie locale; dans l'ordre judiciaire, le pouvoir maître de la magistrature, à qui il donne
l'investiture et l'avancement ; enfin le nombre des fonctionnaires incessamment augmenté, sans autre raison, semble-t-il, que d'intéresser plus de citoyens en les faisant participer aux largesses du budget... »
On ne saurait mieux dire. La décentralisation en général est un sujet dont tout le monde s'occupe et que beaucoup de gens souhaitent. Les campagnes sont désertées. Les manieurs de clichés clament: « l'Agriculture manque de bras ! » La décentralisation politique, administrative, économique, universitaire même, est un sujet connu, rebattu, — et peu étudié en fait. On s'arrête moins volontiers à la décentralisation littéraire et artistique . Et Paris continue à engloutir des illusions et à anéantir des énergies non prévenues. J'ai conscience de ne rien apprendre à personne en imprimant que la lutte pour la vie est terrible, dans la capitale, pour tout le monde en général et qu'elle n'est pas loin d'être impossible pour le littérateur, l'artiste ou le musicien, en particulier.
Parti riche d'illusions et d'espoirs, le débutant de province — il n'est pas toujours un jeune — arrive à Paris. La cité l'étonné, l'étourdit, puis elle le surexcite. Il se méprend : il appelle enthousiasme ce qui n'est que nervosité. Pendant quelques jours, un ravissement maladif persiste. Les projets les plus vastes, les conceptions les plus extravagantes, les espérances les plus inattingibles s'exagèrent sans limite. L'Institut, les coulisses de l'Odéon, les hauts tabourets des grands bars comptent un conquérant de plus. Des
rythmes chantent dans la tête du nouveau venu, des rimes crépitent à ses lèvres, des images merveilleuses se succèdent devant ses yeux, — un peu hagards. Son cœur martèle sa poitrine comme un battant de cloche, un jour de Fête-Dieu, frappe sur le bronze. Le provincial va, les bras grands ouverts, vers le mirage qu'il prend pour son avenir. La réaction vient après, bientôt suivie d'une autre période — la plus terrible. Après ses coquetteries de la première heure, Paris apparaît tel qu'il est dans sa terrible réalité.
Las d'avoir vainement combattu, las des démarches multipliées sans succès, las d'écrire toujours et de ne publier jamais, las de ce Paris qu'il désirait tant et pourquoi il atout quitté, leprovincial se prend à regretter son pays. Il le regrette, mais il n'y retourne pas, parce qu'il craint les sourires, parce qu'ila sacrifiétoute la réalité à son désir d'antan et peut-être aussi parce qu'il nelui déplaît point de se bercer de sonmalheur. Il y a du fakir dans l'esthète contemporain. Désormais, cet homme est perdu. S'il est riche, il vit en oisif, en explorateur de salons littéraires... et autres. Il serre la main de l'auteur en vogue et il se murmure, sur les ruines de son piédestal inachevé : « Voilà ce que je n'ai pas daigné devenir. » — S'il est pauvre, c'est plus terrible. Il connaît les jours de misère, l'ironie féroce des souliers ternes et des redingotes brillantes, la tristesse amère des heures passées dans la mansarde à écouter la pluie chantant dans les gouttières. Quelquefois la faim arrive, la faim qui paralyse, qui affole et qui tue. S'il ne se fait pas mendiant ii devient un
réfractaire. Les exemples abondent. C'est une solution simple.
Il peut advenir autre chose. Le provincial en question parvient à écrire dans des publications innommables. Un éditeur lui offre d'imprimer des pornographies à l'usage des collégiens précoces et des vieillards revenant à l'enfance. Un autre lui demande des insignifiances mauves pour jeunes filles sentimentales ou des vers rimant bien pour les grands savonniers. 11 fait de 1' « article de Paris ». Au point de vue strictement humain, cette situation est acceptable : il vit — péniblement, il est vrai. Mais, au point de vue littéraire, cette situation demeure lamentable. Et voilà comment nos provinces se vident : voilà pourquoi les intelligences et les énergies de province désertent le clocher natal. La littérature se banalise. Elle se perd. La fournaise parisienne brûle les meilleurs feuillets neufs, inédits encore. Quand saura-t-on? enfin, dans les campagnes heureuses, dans les villes paisibles éparses sur notre territoire qu'un brasier consume plus qu'il éclaire?
Il serait téméraire pourtant d'affirmer que la capitale ou que la province sont plus favorables l'une que l'autre à l'éclosion des chefs-d'œuvre. On pourrait citer des exemples pour et contre, à l'infini. Mais il demeure incontestable que l'artiste, le poète ou le musicien, né dans un pays, a des affinités avec ce pays. Il s'est nourri, il a vécu, comme une plante, de l'air qui y circule : il en contemple, depuis l'éveil de son àme et de son cœur, les objets et les hommes. 11
iio l'heure qui passe
peut donc, mieux que nul autre, connaître cette région et, mieux que personne, les gens qui naissent, vivent et meurent autour de lui. Indépendamment des faits, il a pu tout étudier dans sa contrée : depuis les rides des vieillards qu'il coudoie jusqu'aux chimères que les couchants immobilisent à l'horizon où son regard inspiré plonge. Insensiblement il s'est pris d'une grande tendresse pour sa petite patrie. Donc il pourra décrire plus intégralement lame des choses et J'âme des gens. Il saura procurer à son lecteur des sensations exactes, intenses. Il saura camper, s'il a quelque talent, les types qu'il observa. Son écriture, mieux gardée des néologismes internationaux que des vieux mots de terroir n'ayant pas d'équivalents en français, gagnera en originalité.
Qu'on ne vienne pas prétendre que des œuvres nées de la sorte ne peuvent exciter un intérêt universel, — qu'on n'écrive plus qu'à leur lecture celui qui veille sous la lampe et celui qui se lève, à la même heure, sous le soleil, ne seront pas secoués du frisson unique que donnent des vérités dites par de vrais artistes ! Madame Bovary est une œuvre du terroir ; Mireille en est une autre. Pouvillon eût-il moins de talent parce qu'il écrivit à Mautauban? S'ils habitaient Paris: Guillaumin n'aurait pas écrit la Vie d'un simple, Louis Dumont n'aurait pas chantée la louange de la Vie et Louis Bertrand n'aurait pas eu l'idée de donner son admirable Jardin de la mort. Notre pauvre disparu Maurice Rollinat oflre un exemple typique. Paris lui inspira les Névrosés. Fresselines nous valut
Dans les Rrandes, Paysages et paysans et la Nature.
Il faut que les écrivains et les artistes de province restent chez eux. Je sais ce qu'on répond : « La vie intellectuelle est nulle en province. » On n'y connaît les artistes que pour les railler, et cela est aussi vrai — à part de rares exceptions — à Lille et à Bayonne que dans les plus insoupçonnés Marvejols et les plus improbables Yssingeaux. Certes, et c'est pourquoi il faut réagir. Que les écrivains restent chez eux; qu'ils se mêlent à la foule de leurs compatriotes, qu'ils fassent des conférences, qu'ils organisent des soirées d'art. Qu'ils fassent œuvre de propagandistes en même temps qu'ils font œuvre d'artistes. Pour les soutenir, des groupements existent. La Fédération Régionaliste Française, par exemple, que préside Xavier de Ricard, et qui réunit dans la liste de ses membres des noms appartenant à tous les parti;, : M. Charles Beauquier, député du Doubs, et M. de l'Estourbeillon, représentant de la Bretagne, M. Krantz, ancien ministre et le poète Jean Lahor... C'est dans ce but que je provoquais le 5 novembre dernier, à la Mairie du Luxembourg, F Assemblée Générale constitutive de la Société des Écrivains Régionaux, Antide Boyer, qu'on trouve partout où le régionalisme est en jeu, Mme Camille Pert, Charles-Brun, Hugues Lapaire et Sébastien-Charles Leconte se passionnèrent dans le débat. J'espère que ce moyen nouveau de favoriser la décentralisation littéraire ne sera pas inefficace.
D'autres existent en grand nombre : fédération et
fusion , s'il se peut, des publications d'art de la région ; cercles provinciaux analogues à ceux de Belgique, qui appelèrent, pour donner des auditions de leurs oeuvres ou des conférences : Aicard et Sarcey, Fouquier et Grandmougin: exposition s, concerts, musées... U faut avoir le courage de le dire : le journalisme provincial est en général une insignifiance attristante. Le coup de ciseaux paraît trop être le rédacteur-enchef de la majorité des gazettes locales. Combien de feuilles provençales insèrent des oeuvres de terroir comme les beaux sonnets de Louis Funel? Combien s'intéressent à la vie régionale autrement que sous la forme basse du fait-divers? Et pourquoi les instituteurs, les médecins, les professeurs, qui font des conférences populaires, choisissent-ils des sujets qui stupéfient parfois leur auditoire ? La colonisation à Madagascar, la culture dans la banlieue deQuouang- Tchéou, intéresseront les gens de Pommard moins que la destruction du mildew et ceux de Saint-Quentin moins que la question des sucres. Qu'on parle aux Niçois de Masséna, aux Bas-Bretons de Luzel, aux Roubaisiens de Nadaud, aux Bourguignons de Bossuet et de Despériers !... Qu'on ouvre des bibliothèques d'œuvres intéressant le terroir ; qu'on favorise les sociétés populaires des Beaux-Arts, et les bonnes initiatives locales comme celle de M. Louis Dujardin, bibliothécaire de la ville d'Alger, relative à la création d'Instituts cantonaux (actuellement à l'étude au ministère de l'instruction publique).
Qu'on ne dise pas que la décentralisation littéraire
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est impossible. Trop d'essais isolés donnèrent d'appréciables résultats. Faut-il citer les théâtres populaires de la Mothe-Saint-Héray et de Bussang, les concerts Maquetde Lille et les concerts Guy-Ropartz de Nancy, le Muséon Arlaten de Mistral ? A quand la Maison des Traditions populaires du poète Féret, de Quillebeuf?
Nous voulons la décentralisation littéraire parce qu'elle marquera un acheminement vers la France normale où chaque organe aura sa fonction et rien que sa fonction, où la vie circulera également au centre et aux extrémités. Si la capitale est le cerveau du pays, la France, à présent, est hydrocéphale. Elle pourrait être symbolisée par un brasier au milieu d'un désert de glace. « Le développement delà nation exige qu'elle trouve l'harmonie de ses diverses activités dans une répartition plus intelligente de son travail ». C'est M. Pierre Baudin qui écrivit cette phrase. Elle résume assez bien l'opinion de Proudhon et de Fourier, — deux admirables précurseurs.