LE BAL DES QUAT'-Z-ARTS
Vendredi 18 mai. On^e heures du soir. — Sur l'avenue de Wagram, une indescriptible cohue. L'cta-
blissement du Bon Moka, à l'angle de la place des Ternes, est envahi par une foule folle et bariolée qui submerge les consommateurs en costume de ville, subtilise les chaises, dérange les tables, prend les billards d'assaut, caresse le crâne rose des garçons diligents et éperdus. Sur une banquette, un fakir jongle avec des journaux enflammés. Un peuple de fiacres, de coupés et d'autos interrompt la circulation. Des milliers de badauds s'écrasent pour ne rien voir. Puis, c'est la « queue » à l'entrée de la salie où le contrôle est très sévère. On entre, voici les couloirs dont on chasse les derniers vêtements modernes, garçons et ouvriers, ouvreuses, mécaniciens et buvetiers. Là-bas les moteurs électriques halètent. Le brouhaha commence et arrive par bouffées jusqu'aux vestiaires. Un dernier coup d'œil dans les hautes glaces pour réparer un trait de fard, pour rectifier l'harmonie des plis d'un manteau ou pour rattacher la courroie d'une sandale. Puis, brusquement, la salle.
Miracle !
Dans une coruscation fantastique, d'innombrables oripeaux de jadis se croisent en un pêle-mêle admirable, resplendissant et fou. Sectateurs de Zoroastre et disciples de Cakya-Mouni, khans tartares et chiaoux turcs, satrapes et brahmanes, kalmoucks aux manteaux de fourrures et mongols au teint de cuivre, Caucasiens en tenue de kabaketkourdes perdus dans des turbans énormes, musulmans schiites et turkomans, solitaires des monts Jablonoï, riverains du Kizil-Ouzen ou de l'Araxe, marchands de Samar-
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kand du temps où la capitale de la Sogdiane s'appelait Maracanda, Chaldéens désertant leurs murailles gigantesques et leurs fabuleux jardins, contemporains de Sémiramis, de Sargoun et de Nabonassar, sujets de Menés qui érigea Memphis au bord du Nil émerveillé, fidèles de Koung-fou-Tseu et compagnons de Timour-Lengh, Tadjicks et ulémas, chasseurs de gavials et charmeurs de najas, apparences reconstituées de Phtah, d'Osiris et d'Horus son père, Iraniens et Mèdes, populations filles des Aryas descendus du plateau de Pamir, sectaires de Krichna ou xylolàtres forcenés, montagnards de l'Indoukoh coiffés d'ailes de kétupas et habitants du Pendjab fleuris demahaleb, — c'est toute l'antiquité orientale qui ressuscite dans un décor de légende, dans un hourvari sans nom, parmi les clameurs délirantes des voix et des gongs, des trompettes et des cloches !... C'est une folie géante, une frénésie sans pareille qui roule dans le cirque, escalade les loges où les cymbales strident, où les crotales frissèlent, où les thabals tonnent. Les couleurs scintillent à travers la vapeur opaque qui emplit la salie immense et trop petite; c'est une débauche de sons, de gestes, de parfums. Spectacle inoubliable où, au milieu des chamarrures, triomphent, pendant le défilé rythmé par la tempête des sax, les nudités admirables dont on acclame la beauté parfaite. Le nu est chaste. Ici les invités sont des artistes que les soucis de M. Bérenger indiflèrent. On critique les proportions, les attitudes, on admire les lignes, on se délecte devant tant de joie, de beauté,
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de couleur, — où rien ne détonne. La robe de Rochegrosse, heureux de cette vision digne de ses toiles géantes, frôle mon manteau. Le massier Pourquet, dont on remarque au Salon, cette année, une Idylle gracieuse, passe couronné de roses rouges. On me signale Détaille, Rivière, de Ribaucourt... Ah ! que voilà des personnalités dont, dans ce milieu si fermé (nécessairement), je comprends la présence mieux que celle de quelques Anglais débauchés, qui, seuls, jouent ici les faunes, ou que celle de certains Russes, qui payèrent leurs cartes 200 francs pour venir, avec des bonbonnes cerclées d'osier, jouer (au naturel) les bacchus !...
Et jusqu'au jour, c'est la folie, l'outrance jeune par laquelle on oublie que nous vivons un peu trop en médiocratie, la fête de la chair et de l'Art, un anachronisme démesuré mais harmonieux qui fait converser Artaxerxès et Bouddha, qui mêle l'Inde cisgangétique avec le Cambodge au temps de la splendeur d'Angkor ! Brahma, créateur, le premier, et Cyva, destructeur, le dernier, triomphent de Vichnou, conservateur... car voici le jour, et ce mirage qui confondait le Rig-Véda et le Zend-Avesta se dissipe. Les prêtres d'Hapi, le bœuf sacré, les dieux et les hommes de jadis, noient leur triomphe éphémère dans la pluie matinale, — fontaine consacrée au triomphe du soleil qui paraîtra tout à l'heure.
De la voiture qui nous emporte, les boulevards parisiens paraissent plus maussades et la vie moderne s'assombrit. La tristesse des réalités succède à la joie
des rêves. Mais Osiris, protecteur des morts, demeure et veille...
LE MYSTÈRE DU VISAGE Par Camille Mauclair.
Mauclair est suffisamment connu pour que je puisse ne m 'occuper, ici, que du beau livre qu'il vient de publier chez Ollendorff : Le Mystère du Visage. C'est un recueil de nouvelles. Elles sont au nombre de treize, ces nouvelles, et je suis persuadé que ce chiffre fut voulu. Toutes sont intéressantes, à des titres divers. Deux peuvent supporter Tépithète de chef s-d œuvre que je leur décerne.
Mauclair est, avant toutes choses, un écrivain de transition. Influencé également par le souci d'art des symbolistes, par le souci de vérité des naturalistes et aussi — un peu moins, — par les théories nouvelles (il ne doit rien au romantisme), il s'attache aux questions les plus diverses, aux humanités les plus contradictoires; il admet, il comprend et il exalte les paysages les plus opposés et il déduit, presque constamment, les sites qu'il décrit des états d'àme
qu'il étudie, ou réciproquement. C'est une des caractéristiques de son modernisme. Camille Mauclair n'isole pas l'homme de la nature. Il lui donne sa vraie valeur dans l'univers. Cette idée ne doit pas surprendre chez un critique d'art aussi parfait que l'auteur de la Peinture française de i83o à 1900, qui a dû constater, à toutes les heures, l'évolution subie par l'art pictural dans ce sens. Il est déjà bien lointain le temps où le Poussin, le premier (les Bergers d Arcadie), etc., situait l'homme comme un simple intermédiaire entre la terre et le ciel, — embryon de la conception d'aujourd'hui : l'homme à son rang dans l'infini...
L"émotion de Mauclair est un peu celle de Daudet. Elle est charmante, constante, communicative. Elle envahit le lecteur petit à petit, avec une facilité, avec une certitude, avec une intensité et avec une variété de moyens échappant à la première lecture, — qui charment et qui déconcertent. A travers les pages du Mystère du Visage passe, sans cesse, l'âme mélancolique de l'auteur. Tout cela fut écrit doucement, lentement je crois, amoureusement, suivant le lieu où la vie avait mené Mauclair. Rien de préparé, rien d'artificiel, rien d'irressenti dans ce volume. C'est de la vie toute simple, tantôt calme, tantôt tumultueuse, tantôt heureuse, tantôt tragique, — la vie à peine transposée, à peine embellie, à peine outrée, fixée en phrases chantantes, souples, étincelantes ou brumeuses dans leurs sonorités, suivantles sujets, les paysages, lescaractères.
Il est impossible, dans une étude rapide, d'analyser
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un tempérament aussi complexe, aussi attachant, aussi délicat, aussi profond, que celui de Mauclair. Il faut se borner à indiquer quelques caractéristiques, à suggérer des remarques au lecteur. Et c'est fâcheux. Je ne puis passer sous silence, pourtant, l'intérêt que présenterait l'examen de la technique de cet écrivain, ses méthodes de travail, ses dessins de phrases, son souci des sonorités... Mauclair écrit comme un artiste peint ou sculpte, — et la musique verbale n'est point dédaignée par lui. Son œuvre est faite pour être lue à haute voix dans un cadre d'art intime. Je ne puis me défendre de souhaiter une audition d'Etiennette, - l'un des chefs-d'œuvre du Mystère du Visage — dans le cadre composé par Balestrieri pour son fameux tableau : Beethoven.
Il y aurait un grand intérêt à comparer le mécanisme des images chez Camille Mauclair. écrivain de tempérament septentrional, et chez Louis Bertrand, tempérament essentiellement latin, tous deux étant devant le spectacle unique de la vieille Césarée de Maurétanie.
Mauclair « tempérament septentrional », ai-je écrit. Je ne veux citer, pour justifier mon affirmation, que la troisième nouvelle du Mystère du Visage : Nele Dooryn.
Nele Dooryn !... Avec quel enthousiasme j'ai achevé la lecture de cette œuvre forte, délicate, exacte, qui m'a fait revivre mes chères heures de Hollande, ces heures où je délirais de joie aussi bien devant la splendeur de TAmstel, au-dessus
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duquel tourbillonnent des mouettes, que sur le steamer qui, par une nuit silencieuse, m'emportait, de Zaandam, à travers le Zuyderzée étale... Comme Mauclair a bien fait vivre tout cela, en plaçant sa petite Nele Dooryn, rose et blonde, non pas dans une grande ville, non pas dans un site étrange mais trop connu, comme Marken aux coiffes d'or, — mais dans la paix heureuse du village de Mariasluis, au bord du « polder verdâtre », déjà pareil à la mer qu'on pressent plus loin ; Mariasluis, si paisible avec son canal mort, ses maisons fleuries aux toits rouges, et ses braves gens ; Mariasluis où vient s'amarrer un grand vaisseau noir arrivant d'Océanie et apportant dans ses flancs des gens plus dangereux que les brigands de l'arrière-port d'Anvers : déserteurs, contumaces, anciens batteurs de brousse et traitants poursuivis qui rançonnent les rives de l'Escaut. Mais je ne vais point narrer Nele Dooryn. Il est plus convenable de célébrer le talent descriptif de Camille Mauclair. C'est par là que son œuvre vivra toujours dans la mémoire des lettrés.
Je suis heureux de saluer l'un de nos auteurs les plus sympathiquement connus à Paris, et aussi le moins parisien des hommes (comme Donnay). De ma retraite extra-capitaléenne, je me plais à évoquer Mauclair laborieux et paisible dans son ermitage de Saint-Leu-Taverny, avec une émotion semblable à celle qui me secouait naguère lorsque j'évoquais, de même, notre pauvre grand Rollinat, dans sa retraite de Fresselines...