DON JUAN, TYPE ANTISOCIAL
Nous avons un « incident don Juan ». En attendant que M. Dujardin-Beaumetz, notre bienveillant et zélé sous-secrétaire d'État, décide d'une façon formelle que M. Mounet-Sully ira jouer la Vieillesse de Don Juan, de MM. Mounet-Sully et Pierre Barbier, ou, — comme il l'a déclaré à M. Sarnette — (M. Georges- Michel l'affirme) que la Vieillesse de Don Juan de MM. Mounet-Sully et Pierre Barbier sera représentée aux Français, tandis que la Fin de Don Juan de M. Fernand Sarnette sera représentée à l'Odéon, avec M. de Max dans le rôle de Don Juan (Hum !) en attendant, tout cela dis-je, il n'est pas inutile de reparler de ce type éternel : Don Juan!... Jusqu'à présent Don Juan incarnait aux yeux du populaire toute une série d'êtres qui ont entre eux peu de parenté. il nous faut être reconnaissants envers le vigoureux écrivain Jean de la Hire, qui vient de préciser dans ses Mémoires d'un Don Juan ou Physiologie du donjuanisme, un certain nombre de questions. Il n'en a omis qu'une ; c'est elle qui motive le titre de ce filet. J'y reviendrai tout à l'heure.
L'historique du donjuanisme est fort connu. Le vrai don Juan, celui qui baptise ce type du séducteur
irrésistible, le don Juan dont s'inspirèrent Baudelaire, Poquelin et Byron fut don Juan Tenorio. Sa gloire est grande. Il n'est pourtant pas le seul qui aitinspiré les poètes. Haraucourt, — la mode traduit : le Musset de Cluny, ce qui est gracieux — dirait mieux que moi l'histoire du Don Juan de Marana, dont il nous précisa la personne sur la scène de l'Odéon, il y a dix ans peut-être. Ce don Juan se nommait exactement : don Miguel Marana Vincentelo de Leca. Il naquit en 1626. à Séville. Il mourut en odeur de sainteté et il est probable qu'après avoir été adoré des femmes durant sa vie, il le sera, après canonisation, jusqu'à la fin des siècles... Son masque — fort ordinaire d'ailleurs — est conservé par la congrégation des sœurs de la Caridad, à Séville. Mais don Juan est un type éternel. Paris, amant de Vénus et de la belle Hélène, fut un don Juan. Pétrone, à Rome, en fut un autre, et tant d'intermédiaires seraient à citer depuis les temps antiques jusqu'à notre époque, où le donjuanisme fleurit autant au boulevard Saint-Germain que dans les « garnos » de Charonne et de Ménilmuchel... Dans son livre, dont l'écriture et le procédé d'exposition font songer à Balzac en plus d'un endroit, M. Jean de la Hire a synthétisé en quelques aphorismes adorables la physiologie du don Juan. Certes, M. de la Hire sacrifia parfois au paradoxe aisé et à l'ironie cinglante, lorsqu'il écrivit ceci, par exemple : « Le don Juan est propre mais il ne s'en vante pas : il se ferait trop d'ennemis. » Mais il a publié en quelques mots des vérités profondes. Celles-
ci entre autres : « L'homme ne devient pas, il naît don Juan. — Le donjuanisme est une noblesse de naissance qui n*est ni héréditaire, ni transmissible. — Les vertus ou qualités du parfait don Juan sont : Courage, virilité, largesse, dissimulation, insensibilité, éloquence et sensualité. — Le don Juan est toujours prêt à risquer sa vie et à prendre celle des autres. — Le don Juan peut toujours ne pas dire : « Assez ! » lorsque la femme dit : « encore ! ». — Si le don Juan dissimule avec tant de génie, c'est qu'il tient pour article de foi l'axiome suivant : // n'y a point de vérité absolue; il ri y a que des vérités relatives. » Tout cela est excellent, bien écrit sous une forme mi-didactique, mi-romanesque, qui intéresse et qui émeut parfois. Mais il aurait fallu dire plus encore, il convenait de noter les conséquences sociales du caractère du don Juan : il convenait de saisir et d'enregistrer la répercussion de sa moralité sur ses contemporains, de dire les douleurs qu'il crée, les crises qu'il suscite, les préjugés qu'il déracine, les belles ânes qu'il détériore, les bonheurs qu'il brise, les principes de justice qu'il raille, le progrès qu'il vaincrait s'il était plus répandu, la démoralisation qu'il sème avec patience, avec adresse, avec audace, avec son insensibilité, sa fatuité, son individualisme redoutables! Don Juan, type antisocial par excellence, se rapproche beaucoup de l'anarchisme absolu. Il faut, non pas combattre le donjuanisme — il est invincible, — mais l'isoler partout où il se manifeste, qu'il soit incarné par un habitant d'une rue commerçante, d'une ville cosmopolite,
d'un palais sis dans la paix dorée de Venise ou d'une cabane plantée dans la plaine jaune de Vaugirard, hors des « fortifs ». Laissons cette fleur rare et dangereuse s'épanouir sur la boue parfumée de Londres et de Paris ou sur les tas de fumier des fermes bourguignonnes et des champignonnières de Carrières- Saint-Denis!... Cela nécessiterait de longs développements. .. Intelligent! pauca.
LE CHRISTIANISME JUGÉ PAR LE SOCIALISME Par Pierre Alissoff (traduit du russe par M: Cyrène).
C'est dans la splendeur de la ville de Nice que, revenant d'errer sur Les pentes délicieuses du Mont- Boron où les agaves et toutes les cactées de la côte se hérissent devant l'azur paradoxal de la Méditerranée, je rencontrai M. Pierre Alissoft, pour la première fois, dans les bureaux du Petit Niçois. Bien que M. Alissoff parle assez difficilement notre langue il nous fut possible de converser. Je m'intéressai rapidement aux paroles de mon vaillant interlocuteur. Il me parlait de la Russie où il souffrit tant et d'où il dut s'enfuir, et je retrouvai en lui cet amour de la justice, cette haine de l'autocratie tzarienne qui distinguent tous
les slaves de Suisse et de France. Comme je manifestais à mon ami le journaliste Léon Faraut, du Giornale dTtalia, mon étonnement heureux des aperçus originaux et des profondes pensées que M. Alissoff venait de développer devant moi, j'appris que le réfugié russe avait publié antérieurement divers ouvrages à Genève et à Londres : Notes sur la religion, Léon Tolstoï cinquième évangéliste, etc.
J'ai reçu dernièrement le nouveau livre de M. Alissoff: le Christianisme jugé par le socialisme. Je tiens à signaler cette œuvre pour la richesse et la vigueur d'expression qui la distinguent des travaux de ce genre. L'érudition, la logique serrée, solide, quasiinvulnérable, sont secondées par une richesse d'expression, peut-être peu apparente dans la traduction française, puisque la langue russe est beaucoup plus riche que la langue française, mais incontestable quand même, par une vigueur d'images et une hardiesse de pensées remarquables et, de temps en temps, par des évocations d'une poésie aimable. Le talent d'écrivain de M. Alissoff s'apparente assez bien avec celui de M. Laurent Tailhade. Pour certaines pages de satire religieuse très documentées, la comparaison s'impose fatalement. On trouvera dans ce volume d'intéressants renseignements internationaux. Voici quelques exemples : «... Les contes de Voltaire, traduits et édités en russe, sont bariolés d'une mosaïque de points de suspension ; dans les passages où Voltaire donne cours à une ironie écrasante, à une gaîté qui va jusqu'à la démence, les censures reli-
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gieuse et laïque russes font des coupures de 90 lignes et davantage... » — «... A l'époque de la prospérité du Co?ntemporain, alors que tout le public instruit était engoué de Tschernischevsky et de Dobroliouboft, on put voir sur le compte rendu imprimé des miracles opérés, sur la commerçante Mme Artamonow, par Saint-Nicolas, la signature de quatre professeurs de facultés, Docteurs. » Je cite encore ces quelques lignes qui prennent un singulier relief par leur effrayante actualité : « A Kief, les étudiants, à la promenade avec un professeur, eurent toutes les peines du monde à tirer des griffes des moines une fillette de douze ans, toute bleuie, qu'ils crucifiaient à la barrière de l'église pour quelque insignifiant larcin. Ah ! quand les mystères de nos couvents seront mis au grand jour...» — «On demandait à une dame de l'entourage de Mouraviefîle-pendeur : « Est-il vrai qu'on torture Karakosoff ( 1 ) ? Elle répondit en riant: « Oh ! non, on le fouette seulement des journées entières. » — Et le plus révoltant c'est que ces brigands repus, qui nous fusillent sans pitié, nous, affamés, martyrisés, nous accusent de manquer de pitié, d'assassiner, d'incendier ! Nous envoyant au bagne par milliers, c'est à peine si de longues années après, ils se décident à nous relâcher... Armée du knout et du gourdin, notre autocratie russe n'a jamais cessé de nous enseigner l'obéissance, et en nous clouant dans le cercueil, elle n'a jamais
(1) Karakosoff: auteur de l'attentat de 1866 contre Alexandre II. G. N.
cessé avec une stupidité hébétée, féroce, de nous rabâcher d'heure en heure pendant des siècles : « Vil esclave, reste couché sur le knout; moi, le maître, je daigne te fouetter... Tu seras esclave jusqu'à la consommation des siècles ; ta mission historique est de fonder, de bénir, de chanter et de fortifier le plus abject esclavage. »
A l'heure où j'écris ces lignes, le général Trépofïa fait arrêter Gorki, le calme louche de la terreur a succédé aux fusillades qui font tressaillir le dernier tzar dans son palais de Tsarkoïé-Sélo... Les brutalités infâmes du gouverneur de Saint-Pétersbourg n'arrêteront pas l'élan séculaire des peuples russe, polonais et finlandais opprimés.
Cet élan passe dans les pages de M. Alissofet. sous peine de citer tout son livre, je ne puis que le signaler. Comparant la sérénité de la côte bleue où l'auteur du Christianisme jugé par le Socialisme, promène sa rêverie — que ce soit entre les palmiers de la promenade des Anglais, parmi les plantes étranges des terrasses de Monte-Carlo, au bord des calanques de Théoules où la mer verdit sur les rochers rouges, ou dans la paix pourpre de Saint-Raphaël — comparant ces paysages splendides avec la désolation atroce et sanglante des cités russes, je comprends mieux la violence et l'ardeur persévérantes de M. Alissofet de ses compatriotes de France et d'Helvétie. Et je les applaudis — à outrance !
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