LES ANTIMILITARISTES
Avec la franchise paisible et distinguée dont il semble garder le secret, M. Anatole France, cité comme témoin par les antimilitaristes, a écrit, au président du tribunal, à peu près ceci : « Ce procès dégage une mauvaise odeur électorale. » Je ne suis pas loin de penser, avec le grand écrivain qui vient de nous donner Sur la pierre blanche, que le procès des antimilitaristes fut une manœuvre politique. Je ne m*indigne pas, d'ailleurs. J'espère que le verdict — féroce s'il était pris au sérieux — ne sera pas appliqué. Je pense qu'à l'aide d'un des multiples subterfuges que la loi permet, M. Hervé ne sera pas plus emprisonné que le vieux héros Cipriani ou que la jeune éducatrice Mlle Félicie Numiestka. J'ai eu récemment le plaisir de converser avec Mlle Numiestka chez mon collaborateur M.-C. Poinsot. J'ai pu constater que les idées professées par l'acquittée d'hier sont d'une douceur quasi évangélique et que les révolutions sont envisagées par elle comme des abstractions où elle oublie volontiers de voir du sang. J'ajoute que si les théories sociologiques de Mlle Numiestka peuvent être discutées, la dignité de sa vie, la beauté de sa conviction et la vaillance de son apostolat ne sauraient être
qu'admirées. La plupart des accusés sont comparables à l'excellent Cipriani et à Félicie Xumiestka. Malato est de cette école. D'autre part, il ne serait pas difficile de montrer que la police a couvé maternellement l'affiche incriminée comme elle a suivi avec sollicitude les bombes de Farras.
Cette affiche était abominable, certes. Mais je suis à peu près certain que ses principaux signataires ne la connurent que par les journaux qui la reproduisirent. Par un sentiment de dignité qui les honore, plusieurs affrontèrent quand même la flétrissure légale. D'autres, — se plaçant probablement au point de vue de leur haine de la réclame — protestèrent contre l'abus fait de leur nom : Laurent Tailhade et Han Ryner, par exemple. Il est d'ailleurs permis d'interpréter ces actes moins aimablement. .. Il est évident, d'autre part, que M. Hervé — qui est un homme de valeur — pousse un peu loin le cuite de l'encre d'imprimerie...
Malgré tout, ce verdict est maladroit. Si, demain, la même affiche était placardée de nouveau, à Paris et ailleurs, revêtue de deux mille signatures, que ferait la justice? Déférerait-on deux mille hommes, en bloc, aux tribunaux?... Il eût été préférable, à mon sens, d'acquitter tout le monde, ou de condamner tout le monde à des peines de principe : quatre jours de prison à M. Hervé, par exemple, et vingt-quatre heures à Mile Numiestka qui ne fut pas plus coupable que M. Gohier et pas moins que M. Hervé. D'ailleurs, Fhervéisme n'est qu'une théorie très
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répandue aujourd'hui, mais exprimée avec les arguments outranciers et la littérature brutale des réunions publiques. M. Brunetière est le dernier défenseur de la Guerre.
Les « balles destinées aux officiers » sont de la littérature, de la mauvaise littérature. Je demeure convaincu -que si, malgré les efforts louables de la diplomatie européenne, le territoire de notre pays était envahi, nous verrions nos antimilitaristes les plus farouches se battre au premier rang comme ils le font aujourd'hui. Je suis même persuadé qu'ils se distingueraient par leur vaillance. Il n'y a pas de lâches chez nous. Le Français « a mauvaise tête et bon cœur ». Je ne suis pas seul à penser de la sorte.
Les révolutionnaires ne sont, en dernière analyse, que des évolutionnistes trop pressés.
L'indulgence mène au bonheur. La logique mène souvent à l'absurdité. D'ailleurs, Henry Maret, toujours spirituel, ne prétendait-il pas l'autre jour, que la logique ordonnait, en cette circonstance, d'envoyer les négateurs non pas en prison, mais en exil ?..
... Ce paradoxe finirait par me faire dire que les jurés furent indulgents, car il n'y a pas un Français qui, de loin, ne regrette sa patrie.
M. Hervé lui-même, s'il veut être sincère, ne me contredira pas.
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