BOULEVARD DES ITALIENS. MINUIT
Dans la voiture qui m'emporte je me prends encore à sourire au souvenir de quelques scènes de la nouvelle pièce des Folies-Dramatiques: Une veine de...
Dans les couloirs, tout à l'heure, le petit jeu des surnoms agonisait en fusées cinglantes... Quelqu'un commençait : « Willy... » Un voisin acheva : « Calembour porc libre/... C'est vieux, mon cher!... » — Le boulevard se déroule de chaque côté de la voiture comme une pellicule cinématographique. Il flotte sur Paris un parfum de mandarines, de volailles rôties et de chairs tièdes. Au faite des maisons, les lettres électriques s'éteignent peu à peu. Des couples se for-
ment. Les restaurants de nuit lancent des lueurs, pareilles à des doigts raccrocheurs, sur la foule qui passe. Nuit de Paris ! Nuit de folies et de misères!... Nuit d'infamies et de désespoirs !... Batistes brodées et manteaux de soirée, cheveux oxygénés et moustaches inquiètes, faces peintes, haillons affreux et robes ruineuses recouvrant des tares semblables, sourires faux, prières haineuses, attitudes étudiées, pêlemêle sans nom, incohérence horrible, façades hypocrites, plaies morales et déchéances physiques, — c'est tout Paris qui passe impétueux, brillant, hétéioclite, épouvantable, rué follement vers la Mort qui l'attend, là-bas, au bout des boulevards, comme la mer attend le vomissement de l'égout!... Un arrêt. Des cris sur la chaussée. Je descends. Un quelconque zingueur, un foulard rouge noué en corde autour du cou, assomme unecréature pleurante, hideuse, déchue. Les larmes brouillent son fard. La foule regarde, ricane, s'amuse, féroce.
Un agent s'avance enfin, placide.
— Pourquoi que vous la frappez, vous?
— C'est ma femme...
— Vous êtes mariés ?
— Oui...
— Dans ce cas !... (sic). Mais vous pourre?'ie^ bien attendre voir d'être chez vous.. . Et tâchez moyen de ne pas entraver la circulation, hein ?...
L'homme s'éloigne en grognant. — La malheureuse s'est perdue dans la multitude.
Et voici que la pluie, lente, tombe sur Paris. C'est
une déroute. Le boulevard, fangeux à présent, luit comme un parquet ciré sous la clarté diffuse des réverbères. — Je préfère la boue des chemins à celle des âmes. La boue des chemins n'est pas responsable de son ignominie...
Et, même, celle des âmes?... Est-elle bien consciente ? Nous avons des ancêtres.