FRÈRES J.-H. ROSNY \ « SOUS LE FARDEAU
La conscience sociale, cette notion que nous avons individuellement de n'être qu'une unité dans la foule, cette notion qui nous dicte des droits et des devoirs, qui nous dote d'une philosophie et d'une politique nouvelles, nous donne aussi une littérature neuve. On peut retrouver des traces de conscience sociale dans les œuvres de jadis; Jean de Meung, Rutebeuf, Jean d'Antville, sont des documents. Genèse. — Mais ce n'est qu'avec les précurseurs de la Révolution que triomphera la littérature sociale, la littérature dite subversive. — Le roman social ne devait naître que plus tard. Il s'épanouit aujourd'hui, et sa floraison
l'heure qui PASSE i3g
est admirable. Après Mme de Staël, après Balzac, après Zola (ces deux derniers étant, surtout, de sublimes impulsifs) et, réalisant la parole de Léon Blum, « la littérature romanesque tend à devenir essentiellement sociale ».
M. Léon Blum, que Ton peut considérer comme le critique prédestiné de cette littérature, déclare que le roman social est « non pas celui qui est composé dans un esprit de propagande et de persuasion, mais celui qui peint des tableaux sociaux ». La formule est parfaite. M.-C. Poinsot et moi nous la complétons ainsi : « Le roman social est celui qui, abandonnant les sentiers battus de la psychologie d'une minorité d'oisifs, dirige son observation sur la majorité, c'est-à-dire sur la foule des travailleurs de toutes catégories (intellectuels ou manuels), et qui, s'il étudie spécialement des types, considère ses héros individuels dans leurs rapports avec les milieux sociaux qu'ils traversent. » Qu'on ne dise pas que cette littérature utile ne porte pas en elle sa valeur d'art ! Tous les romans sociaux connus prouvent le contraire, et leur nombre est très considérable.
La liste suffirait à proclamer le triomphe du roman social, si (après Charles Géniaux, le jeune auteur de l'Homme de Peine), les stupéfiants écrivains J.-H. Rosny n'avaient point fait surgir leur dernier volume, prototype du roman social : Sous le fardeau.
Sous le fardeau étonne le monde lettré, cependant blasé. Jusqu'à présent, les Rosny occupaient une place glorieuse parmi les maîtres de notre temps. Sous
lejardeau les fait planer au-dessus de tous les fronts contemporains.
Il serait insensé de vouloir faire autre chose que d'indiquer 1' « univers » de questions, d'angoisses, de remarques, de recherches, remué dans ce merveilleux ouvrage. Un volume de critique suffirait à peine à juger ce roman exceptionnellement concis, extraordinairement original, pittoresque à toutes les pages, artiste à toutes les lignes, illuminé à tous les chapitres de trouvailles géniales. Je n'exagère point. Devant un monument semblable, toutes les objections que l'on pouvait faire jusqu'alors au roman social, tombent pour jamais. La profondeur de ce livre exclut le propagandisme; sa valeur artistique bannit le didactisme ennuyeux et poncif. — Sous le fardeau est un chef-d'œuvre, l'un des plus incontestables de toute la littérature moderne.
Qu'on ne vienne pas dire que cette œuvre est l'aboutissement d'un genre, — né d'hier. Nous ne sommes pas en présence du « bouquet », fabuleux et fugace, d'un feu d'artifice, mais bien devant un phare récemment érigé et qui projette ses formidables faisceaux de rayons sur un océan sans limites. — Les types qui vivent dans l'œuvre des Rosny correspondent à un certain nombre de problèmes humains de tous genres. En dehors de ces types, il existe une infinité d'autres types ; et il en existera toujours de nouveaux à mesure qu'à travers les années les conditions de la vie se transformeront. Le progrès est une asymptote de l'Idéal. L'Idéal coïncide avec l'Infini.
Quelle joie solide on éprouve à voir J.-H. Rosny,
à l'aide d'un style vigoureux et puissamment impressionniste, camper un personnage, en quatre lignes, par la seule description, rapide et complète, de son masque — révélateur ! Quelle admiration pourrait être refusée à ces pages substantielles où les auteurs du Bilatéral et de 1 1 Impérieuse Bonté traitent, avec une ampleur, une netteté et une impartialité inouïes, les questions les plus diverses, les plus complexes, les plus abstraites : le sionisme, la philosophie nietzchéiste, le Devoir, la Mort, etc.. ! Quelle bravoure dans ces tableaux terribles et probes où les Rosny ne craignent point d'analyser l'inceste! Quel charme tendre dans d'autres chapitres, quelle émotion franche et saine, un peu analogue à celle que faisait naître Alphonse Daudet, — et, tout à coup, quelles envolées gigantesques à travers les âges révolus, à travers les siècles à venir, à travers le tourbillon des planètes invisibles!... Quelle belle synthèse que Saint-Clair, le docteur, héros principal perdu dans les misères humaines, et Gilbert, le charpentier, et Reynier, l'oisif, la brute, le primitif demeuré presque conforme au fauve de la préhistoire, et Tarade « bas sur pattes, des yeux câlins et aventureux, une mâchoire musculeuse mal armée de dents friables... », et le petit employé Chastelain, et Javerne, et Tourzel, et Garnier qui ressemble à Henri Becque, et dix autres !. . . Tout cela si vivant, si énorme et si clair à la fois!...
Jamais la tâche du critique ne parut plus vaine que devant cette œuvre colossale qu'il faut seulement
comprendre, admirer... et relire. Sous le fardeau est un monde où il existe toujours des régions mal connues. Il est triste et violent parfois, ce roman, mais aussi, comme le constate Jules Bois, — l'un des rares critiques d'aujourd'hui, persuadés qu'il est plus difficile d'étudier un ouvrage que de l'éreinter, — « il est tout humide de la rosée des larmes acceptées, radieux de la tendresse durement gagnée, réconfortant par sa leçon du devoir accompli jusqu'au bout ».
Aux temps héroïques de laRevue Indépendante , alors que, parmi tant d'autres qui eurent des destinées bien diverses (Alfred Bruneau, Maurras, de Nion, Adrien Remacle, Rémy de Gourmont, Moréas, Grandmougin, Mourey, etc.), les deux écrivains que je suis heureux de saluer du titre de Maîtres, combattaient, pour leur vie et pour l'Art, avec une noblesse qui ne sera pas égalée, leur Légende Sceptique commençait ainsi : « Luc vivait dans un rêve du vingtième siècle. Etre de mysticisme, essentiellement vibrant à la beauté des choses, frère spirituel des contemplateurs mésopotamiens, il s'abreuvait d'un mystère plus subtil que les religiosités évanouies de visions affinées au sentiment des forces et des formes conçues par l'homme d'Europe. La fraîcheur de sa fibre, ses nerfs vibratiles, la jeunesse d'un cerveau dont l'amplitude emmagasinait sans effort la pensée, — à cela il devait de n'être pas roidi par l'étude des choses qui seront la vie d'art, de poésie et d'extase des humanités. »
Ecrites parles Rosny. ces lignes (et quelques autres qui les suivent) sontexactementapplicables aux Rosny.
La foi laïque de Zola, corrigeant son pessimisme par elle (comme Dickens et George Eliot tempéraient le leur par la foi religieuse] , évolue avec J.-H. Rosny.
Le roman social sera la gloire de notre génération. Il ne cessera point pour cela d'être un roman. Le feuilleton lui-même peut être rénové s'il devient social. Il traitera les drames, propres à faire éclore des crises psychologiques, avec circonspection, avec sagacité, avec art, et si ces drames contiennent un enseignement, s'ils ne sont que des « novaux d'intérêt » dans l'ouvrage consciencieusement consacré à l'étude de types et de milieux sociaux, s'ils n'empêchent pas l'oeuvre d'être composée et écrite avec soin, alors la direction de l'observation (observer, c'est oser tout voir; aura rendu l'œuvre sociale et la qualité de ses éléments l'aura rendue artiste !
A L ODEON
Le deuxième acte de « Jeunesse », comédie dramatique de M. André Picard. — Pendant que mes voisins jacassent à mi-voix, Mme Dux (Mme d'Autran) dit exquisement des choses exquises, — et
profondes, comme celles-ci : « On croit que j'ai été l'éternelle sacrifiée, l'éternelle délaissée. On ne sait pas comment, chaque fois, il (d'Autran) me revenait, pas repentant, non, mais plein d'ardeur. Et tout le soin qu'il mettait à me reprendre !... Il était attentif, amoureux. Je ne parvenais même pas à distinguer, parmi ses dernières ardeurs fidèles, les premières qui ne l'étaient plus ! »
Ce type splendide d'amoureuse, dressé par M. André Picard, est voisin de celui de la baronne Hulot dressé par Balzac — type que MM. Granet et Decourcelle essayèrent de faire mouvoir (sur la scène du Vaudeville) avec plus de bonne volonté que de succès réel. Ces femmes-là se sacrifient toutes pour celui qu'elles aiment surtout lorsqu'il ne le mérite pas. Elles arrivent à tuer en elles la jalousie vieille comme le monde... et M. Picard le fait dire à son héroïne avec une délicatesse, une émotion, une simplicité de moyens, admirables. Elle murmure au docteur (ami de d'Autran son mari) : « La jalousie est un mal vivant qui naît, grandit et meurt. D'abord on veut tout de celui qu'on aime, le possible, l'impossible ; puis on ne veut même plus tout le possible ; l'expérience vous assagit, chaque déception vous limite. On demandait toute la vie, puis on demande des années, puis des jours, puis des heures, puis des minutes. On jouit du présent, sans un regard devant ni derrière soi. L'avoir là, le sentir là, c'est si bon ! Oh 1 je ne suis pas difficile !... » Et c'est la vérité même. Cette figure d'André d'Autran demeurera, par sa précision
et sa fermeté de lignes, un type caractéristique du théâtre contemporain. Les temps héroïques sont passés. Notre époque étudie surtout les nuances. On pourra reprocher à M. Picard. — si ce n'est déjà fait, — de couper en quatre les cheveux de l'Amoureuse de M. de xDorto-Riche. On aura tort. C'est parce qu'ils ne savent point être psychologues, que tant de nos contemporains sont malheureux. C'est du moins la philosophie de presque tout le théâtre actuel, depuis Le Bonheur, Mesdames ! du spirituel F. de Croisset jusqu'au Vers l'Amour du tendre Gandillot... Est-ce un bien?'' Est-ce un mal ?... C'est un fait.