LE RUBAN DE VENUS
Si la critique littéraire existait encore à peu près comme autrefois, si les articles bibliographiques n'étaient point des complaisances lorsqu'ils ne font pas l'objet de traités commerciaux, le nouveau livre de Gabrielle Réval aurait, malgré la surproduction, accaparé l'opinion publique pendant des semaines. Le temps des Sainte-Beuve et des d'Aurevilly ne reviendra pas. Les écrivains n'ont plus toujours la satisfaction de savoir que leur œuvre émut et intéressa
quelques inconnus ; mais l'admirable auteur des Sévriennes, deN.-D. des Ardents et de la Cruche cassée peut être certaine — quelques-uns le constatèrent avant moi — que le Ruban de Vénus vivra dans la mémoire des hommes. Le nom de Gabrielle Réval, d'ailleurj, appartient depuis plusieurs années déjà à l'histoire littéraire de notre pays.
Le Rub.i de Vénus : titre aimable encore qu'un peu énigmat que. Le « Ruban de Vénus » est le nom plus poétique que vulgaire de la porphyra linearis, algue splen-lide des côtes de Bretagne. Or, voici, d'après le livre, l'explication nécessaire :« — A chaque chambre, dit le châtelain, j'ai donné le nom d'une plante marine; tout cet étage forme ce que j'appelle le bouquet de la mer. » Il désignait du doigt, sur caque porte, une algue délicatementcollée. Ici l'algue était semblable à un ruban mauve passé dans une chevelure qu'emmêla une nuit d'amour. « — Le Ruban de Vénus », nomma Cécile. Tout bas, Jean répondit: « Ici sera ta chambre ; ce ruban de Vénus, c'est le ruban qui tombe de ta ceinture... — Pour le nouer à toi, te garder contre moi, jour, nuit, et tous les jours de notre vie, pour ne faire qu'un; ah ! être toi, te garder en moi!... > Et Gabrielle Réval pose, avec une sincérité et une netteté tempérées, parfois, on dirait, par quel»] les doutes ultimes, les problèmes angoissants de i \ liberté féminine et des rôles antagonistes de là famil I a> et de l'époux envers la jeune fille socialement émancipée par une des carrières dites libérales. Superbement dédaigneuse des préjugés bourgeois et
des réticences mesquines chères aux âmes timorées, le psychologue sagace des Lycéennes étudie en femme, en sociologue et en poète, trois caractères principaux de jeunes filles : Suzanne Darzille, positive, obstinée, lente — la raison libre incarnée — Cécile Castellar, enthousiaste, prompte, inlassable, nature riche, généreuse, mais que l'instinct guide plutôt que la raison, et Camille Reber, sculpteur génial, force déchaînée et planante qui se brisera aux réalités immondes mais immuables. Le personnage de la mère, égoïste, aimant son enfant comme peut aimer un amant jaloux, s'érige en face de l'époux, de l'initiateur, de l'homme nécessaire. Et c'est un drame d'une envergure inattendue qui se déroule parmi les sourires (ces fleurs de la triste vie humaine !) et parmi les larmes qui sont la rosée dont ils vivent ; c'est le malentendu formidable qui fait oublier aux mères qu'elles ne savent et ne doivent entendre jamais que « les plaintes de l'enfant »: c'est l'hésitation pathétique de la femme, née à la vie sensuelle, entre la famille, qui est le passé, et le mari, qui est l'avenir ; c'est, enfin au-dessus de tout cela, le tableau du féminisme contemporain, trop absolu, trop inexpérimenté encore dans une société défectueuse où « la femme a des ambitions immenses » et « une force morale qui n'est plus en équilibre avec sa destinée ». J'aurais voulu que la conclusion de ce livre fût plus nette si je n'avais compris et si je n'approuvais le dessein de l'auteur, qui (selon le principe du bon Daudet qu'elle égale souvent et dépasse parfois; a voulu fixer des drames de
j^8 l'heure qui passe
notre époque, transposer fidèlement de la vie, émouvoir, intéresser, passionner. Il conviendrait d'analyser le talent descriptif de Gabrielle Réval (l'arrivée à Palais, la fête chez Castellar, etc.), de donner une idée de la netteté de sa vision fidèle et colorée, exacte et idéalisatrice ; il siérait de citer quelques-uns des « mots » admirables qui s'enchâssent entre ses phrases sonores et d'un dessin très vigoureux, très français... L'espace me manque.
Je ne sais si le Ruban de Vénus est un roman-programme à Tusage de nos artistes féminins. Mais je suis sûr — et cela depuis quelques années déjà, — qUe< __ comme Lucie Delarue-Mardrus, comme Mlle Dufau ou comme Marcelle Tynaire — Gabrielle Réval est une des rares femmes qui puissent concevoir et réaliser promptement des « ambitions immenses »...