‹ L'heure qui passe;Chapitre 41 sur 63 · L ART SOCIAL · texte numérisé non relu

L ART SOCIAL

A p?~opos de l'exposition des œuvres de Raymond Renefer. — L'art social peut se définir comme la littérature sociale : celui qui s'applique à fixer la vie actuelle sous tous les aspects du labeur. Il n'est pas

avec précision le portrait, l'histoire, le paysage, la scène de genre, — et pourtant il ne les excommunie pas. D'ailleurs, si le mot est nouveau, ou, plutôt, si l'art social conscient date d'hier, la chose est déjà fort ancienne. Les peintres hollandais et flamands firent de l'art social, sans le savoir trop. Le Nord, en général, aima cette peinture, ces kermesses et ces intérieurs, qui s'accordent avec les mœurs des pays de brume où les réjouissances positives consolent de la rigueur du climat. Mais Van français ne fut guère social jusqu'à présent, lui qui s'honore, cependant. des compositions somptueuses et glaciales de Poussin, des paysages resplendissants de Claude Gelée* des délicatesses voluptueuses du dix-huitième siècle et de l'art de l'empire, maniéré, compassé, surchargé, conventionnel, que caractérisent bien les œuvres de Wicar. Certes, il y eut les frères le Nain ; certes, Chardin, peintre du Tiers-Etat, exista. Je ne l'ignore pas, mais je constate qu'ils sont des exceptions. Le Romantisme ne fut pas social. Après le spirituel Boilly, le plantureux Gustave Doré, le fougueux Daumier et le cinglant Gavarni, seuls, parlèrent au peuple et du peuple en un savoureux langage. Ils furent surtout des dessinateurs. Etc'est par le dessin que l'art social pénétra en France. Les caricaturistes semblent, en effet, s'être inspirés, les premiers, de la foule pour traduire sa diversité parfois hilarante et parfois pathétique. Leur art prit ensuite une portée plus vaste et les dessinateurs occupèrent une place de plus en plus considérable à mesure que les publications illus-

i5o l'heure qui passe

trées se multipliaient et se développaient. Le nom de Steinlen, par exemple, s'est élevé si haut qu'il est impossible de ne pas le placer à côté de celui des maîtres; et c'est un très grand art qui produit les œuvres d'Hermann-Paul, philosophe féroce, les psychologies provinciales de Huard, les Incompris de Devambez, le Faubourg, les Râleurs d'Adler, les Convalescents de Raffaëlli, les Mineurs de Jean-Paul Laurens, les Fins de Jour de Chigot, les aspects d'Issy ou de Vanves du vigoureux Gaston Prunier, les Truchet, les Lunois... Mais j'aborde ainsi la peinture. C'est que la peinture a suivi, elle aussi, l'irrésistible mouvement qui emporte notre siècle vers de nouvelles destinées.

L'artiste social d'aujourd'hui doit être mieux qu'un œil. Il est nécessaire qu'il cherche des symboles dans la réalité, qu'il exprime des idées sans recourir aux enfantins accessoires de jadis : carquois, lions, aigles, etc.. L'âme et les intentions de l'artiste doivent émaner de son œuvre exécutée en dehors des conventions, sans arrangements arbitraires. Et nul, jusqu'à présent, n'a mieux rempli ce programme que Raymond Renefer, qui réunissait, ces jours-ci, quelques-unes de ses œuvres dans une exposition particulière permettant un jugement d'ensemble. Le public connaissait Renefer par ses succès des derniers Salons et par quelques publications devenues populaires, comme le numéro spécial de Y Assiette au Beurre qu'il intitula avec amertume : les Grands Senti?nents. Un coup d'œil général sur son œuvre devait être très

l'heure qui PASSE I 5 I

éloquent. Il le fut. Cette exposition eut lieu dans l'atelier splendide du « peintre de l'Empereur » : Adolphe Y von, avenue Henri Martin, — Yvon dont les toiles immenses peuplent le Musée de Versailles.

Dans un cadre semblable, présentées parmi des objets historiques et des vestiges du passé, les œuvres de Renefer prirent une véhémence, une actualité exceptionnelles. Notre Camille Mauclair louait l'artiste à haute voix. M. de Reinach «achetait » à voix basse. Dans un coin l'éminent peintre Bourgonnier manifestait spirituellement la joie que lui cause le succès du grand artiste qui aime encore à se dire « son élève ». Un peu plus loin, souriait avec une modestie charmante, M. Yvon, le; fils, qui avait tenu à ce que Renefer fît son exposition « chez lui ». Idée d'artiste, — d'un artiste qui veut être un Mécène. Sur un sopha, M. Georges de Ribaucourt rêvait devant une aquarelle : un couchant d'or, idéalisant les rives de la Seine vers Notre-Dame. Renefer a tant vagabondé dans ces quartiers et sur les berges de Paris ! I) a fixé les aspects de tous les enfers de la capitale ; il a observé le travail, la misère et le désespoir dans les quartiers maudits où viennent mourir les victimes qui sont la rançon de notre défectueuse organisation sociale, les déchets lamentables de la vie de Paris ! Il est intéressant de dégager, devant de tels tableaux, le caractère de l'art social et l'esthétique solide de tous les artistes de demain. J'ai connu Renefer au temps de sa jeunesse. Je sais par quelle volonté opiniâtre, malgré quels découragements et

i52 l'heure qui passe

quelles difficultés il a conquis sa maîtrise, il faut l'avoir vu, à travers les rues, saisissant « au vol » tous les gestes de la foule: gestes de repos sur les bancs des squares ; gestes de supplication aux carrefours miséreux ; gestes magnifiques du labeur sur les quais où l'on décharge des pierres blondes, des madriers odorants, des grains multicolores ; gestes railleurs des gavroches devant la laideur ou le ridicule des bourgeois qui passent ; gestes de menace des révoltés acculés au crime ou au suicide par l'égoïsme des hommes et la férocité des lois! Il faut l'avoir vu aller trouver les « escarpes » notoires et les « frappes » les plus hideuses dans leurs repaires du quartier des Epinettes ou dans leurs refuges de la Cité des Envierges à Belleville... Je sais quelles études obstinées lui furent nécessaires pour acquérir la superbe simplicité qui caractérise sa manière. Ses oeuvres étonnent et charment aujourd'hui par la vigueur du dessin, l'intensité de la lumière et surtout par ce caractère inexprimable, ce « je ne sais quoi », inanalysable, immatériel et pourtant réel, grâce auquel on distingue Yartiste de race du virtuose habile. Scènes et sites de Paris, fruiteries toutes joyeuses des couleurs de leurs fruits, boutiques de fleuriste, étincelantes, radieuses et simples, coins de faubourgs, bouts de rues si vivants bien qu'ils soient déserts, routes pelées où quelque chemineux se traîne, berges ! berges surtout qui ont fait appeler Renefer par un critique (c'est Gustave GelTroy, je crois), le « chantre des rives de la Seine », paysages d'usines noires, cahutes perdues

l'heure qui passe i 53

dans des plaines lépreuses, galvaudeux équivoques vautrés dans des terrains poisseux, chantiers de démolition pareils à des villages détruits où les graminées elles-mêmes n'osent plus croître, ciels tragiques et pesants : tout cela, c'est de la vie populaire, — c'est l'œuvre de Renefer, — c'est de l'excellent réalisme, — c'est de l'émotion qui conquiert et qui me fait évoquer cette simple phrase que j'adore (elle est de Maeterlinck) : « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du pauvre cœur des hommes »...

Page 1