LA VIEILLESSE DE DON JUAN
Il est incontestable que l'amour sénile, si l'on se tient au sens vulgaire, c'est-à-dire la passion cérébrale, la manie sexuelle voulant, par tous les moyens, retrouver, fût-ce pour un instant et au prix des manœuvres les plus basses et les plus dangereuses, une énergie que les années amoindrirent, — il est incontestable, dis-je, que l'amour sénile, au sens vulgaire, est une chose répugnante. Mais l'amour sénile peut être autre. Et l'on a trop médit de lui.
La foule, faute d'éducation, ignore la mesure. Elle
a le fétichisme des cheveux blancs, même si le vieillard qui les porte fut et demeure la plus abjecte des canailles ; elle n'a pas assez de mépris et d'injures pour les malheureux qui, selon la terrible parole de Dumas fils, pour avoir trop aimé les femmes, reçoivent le châtiment de les aimer toujours. Je ne défends point les coureurs d'alcôves. Je suis trop un apôtre de la vie normale, naturelle, simple, je crois trop profondément que se soustraire aux devoirs sociaux équivaut à se rayer de la liste des heureux possibles, pour faire l'apologie du dilettantisme amoureux, du donjuanisme contemporain. Mais pourquoi refuser toute pitié aux malheureux dont l'âme se conserve forte dans un corps exténué ?
Pourquoi n'être pas indulgent ? Il semble que les auteurs dramatiques d'aujourd'hui songent à cette question : Romain Coolus nous donne Y Enfant Chérie au Gymnase, œuvre courageuse et franche. Seuls, M. Faguet s'indigne dans le français douteux qui lui devient, hélas ! familier, — et la Patrie vocifère dans une langue aussi éloignée de notre langage national que le fauteuil académique de M. Barrés Test de sa chaise de paille des réunions publiques. Au Théâtre des Arts, que dirige l'actif Berny, René Péter et Robert Danceny produisent la Patte d'oie. A l'Odéon, enfin, Mounet-Sully et Pierre Barbier offrent le spectacle fort beau de la Vieillesse de don Juan. J'ignore ce que sera la Vieillesse de don Juan de M. Fernand Sarnette que de Max nous présentera dit-on — le choix de cet interprète est amusant, —
l'heure qui passe i 55
mais je ne crois pas que le festin Sarnette de Max sera supérieur au festin Mounet-Sully. De beaux vers de théâtre, à la Casimir Delavigne, et lorsqu'il sied, de beaux vers de poème, des idées philosophiques et sociales élevées, exprimées avec vigueur et simplicité, un type de don Juan vieux qui se réhabilite des erreurs passées et qui les expie — les auteurs ont choisi, comme Haraucourt, non Tenorio, mais don Miguel Marana :
Quel est donc cet humain que le temps ruina Le vieil Œdipe ? Non: don Juan de Marana (i) —
ce serait un succès même si le talent merveilleux de Mounet-Sully ne suscitait pas le triomphe. Le grand tragédien a eu à la première quelques défaillances de mémoire, mais il possède une telle habitude de la scène... et le rôle est si écrasant !
C'est un spectacle admirable que celui de don Juan malade et vieux, luttant contre les ans et contre le mal, redevenant parfois ce qu'il était jadis : l'homme fatal, mais bon aujourd'hui, — et mourant debout, après avoir compris le néant du passé.
Pourquoi garder rancune aux vieillards mélancoliques de ce que leur cœur tressaille toujours dans une écorce ridée, de ce que leur âme n'a pas vieilli, et de ce que, sous leurs cheveux rares, battent encore, à grands coups, les ailes magiques du lyrisme éternel ?
(i) La Vieillesse de don Juan, fin de l'acte I.
Pauvres vieux cœurs semblables à des feuilles, restées, d'un automne ancien, attachées à leurs branches, frémissantes, aux brises printanières, d'un suprême sursaut de désespoir et d'agonie et rêvant (alors qu'elles tombent, enfin) de reprendre place dans l'ivresse des recommencements!
L'amour se dresse en eux comme une colonne de marbre qui resterait debout dans un palais en décombres...