LES ETUDIANTS RUSSES
Ils sont admirables. Il faut connaître leur vie à Paris, en exil, pour leur vouer tout le respect auquel ils ont droit. Ces jeunes gens, venus dans un pavs où ils ne connaissent personne, ne recevant de subsides que très irrégulièrement à cause du régime terrible qui mène leur pays, ayant au cœur l'angoisse patriotique de ne pas savoir vers quelles destinées roule la Russie et ignorant en général le sort réservé à leurs familles demeurées, là-bas, dans la fournaise, — ces jeunes gens dont le frère fut tué lors des émeutes récentes, dont la sœur est emprisonnée et peut-être
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livrée, comme Marie Spiridovna, aux Cosaques, ces jeunes gens meurent de faim héroïquement, s'entr'aident fraternellement sans se connaître autrement que par leur nationalité, fournissant un travail cérébral de quatorze à seize heures par jour, lavent leur linge, font leur cuisine et donnent, par l'acharnement avec lequel ils conquièrent les grades universitaires, le spectacle d'une indomptable et sublime énergie. Rien ne les abat, rien ne les rebute; ils sont invincibles.
Plusieurs d'entre eux, comme Skrydal ou SokolofT, ont la foi. Tous n'ambitionnent pas le martyre, mais nul parmi eux ne le craint. Ils savent tous, — ce que nous ignorons en France, — que l'avenir de l'État russe est entre les mains d'une dizaine de fauves (pas plus) de qui le tzar est prisonnier. « Si l'on supprimait quelques sous-Pobiednotzeff, croient-ils, le pays pourrait évoluer normalement. » Et quelquesuns vont jusqu'à accuser nettement la police russe d'avoir fomenté le meurtre d'Alexandre II, au moment précis où cet empereur, en 1881, allait consentir à des réformes. Ils n'ont vraisemblablement pas tort.
Forts de leur sincérité, soucieux du salut de leur patrie, ils mettent en pratique le fameux : « Qu'importe si de vagues humanités périssent... » de Tailhade qui depuis... Meyer alors dénigrait ses vertus!... Ils confectionnent des bombes hors de l'empire où la surveillance est telle qu'ils ne pourraient improviser un seul laboratoire, fût-ce pour vingt-quatre heures.
Ils sont à Genève (où on les tolère moins que naguère), à Londres, à Paris. Et ils introduisent leurs engins par des moyens périlleux et secrets, dans le pays des tzars, après les avoir promenés sur eux à travers le continent. Je comprends que notre police ne puisse admettre ces héroïsmes, qui présentent chez nous, dans les wagons et dans les rues, en cas d'accident, un effroyable danger social. Qu'on songe à ce qui aurait eu lieu si l'accident de Skrydal s'était produit dans une voiture du Métropolitain, par exemple, vers six heures du soir ! . . .
Mais je ne me sens pas le courage de blâmer ces illuminés. Nous n'avons en France, dans le grand public, que des renseignements tendancieux ou incomplets. Quand nous avons, Poinsot et moi, publié, sous un pseudonyme, ce livre atroce : Tchérikof, que Carrington rééditait hier avec ce titre : Le Fouet en Pologne, on cria à l'exagération, au parti pris. Il a fallu plus de trois ans pour que les critiques, documentés par les exploits d'Abramoffet de ses aides, reconnussent^ comme Maurice Cabs, que nous n'avions rien inventé. Ah ! quand on saura la vérité tout entière!... Ante mare, undœl...
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