EN VILLÉGIATURE. LA QUESTION DES HOTELS
Il a quelque chose de changé chez nous. La chronique française se renouvelle. Des révolutions naquirent pour moins que cela. Byzance vit son territoire se couvrir de sang et d*armes, son atmosphère vibrer de clameurs et de râles parce qu'un Bleu avait lancé sur la tête d'un Vert une pastèque dérobée au vieux Sabathius, — au temps de Constantin V. — Nous étions accoutumés à lire périodiquement des variations parfois nouvelles sur des sujets immuables : le retour du printemps, l'agonie de l'automne, la province à Paris, le Grand Prix, le Carnaval, etc.. Or, cette année, d'une part, M. Jules Claretie a commis plusieurs articles qui ne commencent pas ainsi : « X, Y (ou le Pape)... est mort. Je lai bien connu au temps où... » et, d'autre part, les chroniqueurs viennent d'adopter
un nouveau thème. Cela est incroyable? Cela est. La Question des Hôtels, puisqu'il faut l'appeler par son nom, se présentée nos yeux avec l'importance et l'attrait d'un nouveau problème social. Elle surgit devant nous comme un gigantesque point d'interrogation ayant pour base le soleil (ou la lune suivant l'heure) et pour fin les volutes blanches qui se tordent sur le ciel de toutes les villégiatures.
L'émoi devient général. Octave Uzanne, le délicat artiste, se montre presque violent. Il a sans doute perdu le mignon crayon de carnet de bal dont il se sert d'habitude pour écrire. Qui l'aurait cru capable de dire : « Dans ce bouge, nous découvrons des lieux de nécessité qui tourneraient le cœur à des employés de vidange, une salle à manger suant l'humidité, obscure, exhalant la vinasse et le ragoût, une absence totale de salle de bains... » Les hôteliers ont un grief de plus à leur actif; on ne prive pas impunément l'humanité d'un de ses spectacles les plus durablement populaires : c'est Uzanne au bain que je veux dire. L'impitoyable ironiste Henry Kistemaeckers s'acharne contre les auberges françaises. Uzanne compare surtout. Il célèbre Lucerne et Baden-Baden, Ostende et Bournemouth, Brighton et même Hambourg. Kistemaeckers définit et dissèque dans ses « Premiers- Paris », comme il le fit dans son admirable roman Ylllégitime. Il fait, en particulier, tenir toute la psychologie de notre maître d'hôtel et de son chef de service anthropométrique (je veux parier du Gérant) dans cet aveu digne du marbre — du marbre des ta
blés de café: — « Il n'y a pas de chambres à 3 francs, à 6 francs et à 12 francs. Il va simplement des gueules à cent sous et des gueules à un louis. »
Certes le mal est grand. La situation sanitaire des immeubles et la disposition d'esprit de leurs propriétaires sont trop souvent d'une atrocité avérée. Oui, le mal est grand. Et déplus, il apparaît comme général.
Je reçois de mon collaborateur M.-C. Poinsot cette lettre datée de Menthon-Saint-Bernard (Haute-Savoie):
« Mon cher Ami,
« Votre dernier courrier m'a charmé comme toujours et très amusé par endroits. Je pourrais, au retour d'un voyage dans la Suisse valaisane, enrichir votre musée de fantaisies orthographiques, ayant lu par exemple, sur une enseigne d'ébéniste de Kalpétran (ligne de Zermatt) : « meubles publics et partiquiliers » et ceci, signé, s'il vous plaît, de M. B... chef du département militaire : « Les militaires du bataillon n° 12 d'élite sont rendus attentifs qu'ils doivent, etc.. »
« Mais le côté le plus curieux du Valais n'est pas l'orthographe, ce sont les hôtelleries. Je n'ai jamais vu pousser si loin l'outrecuidance et la duperie, et je vous demande de le signaler.
« Bœdecker dit que la plaie de la Suisse, c'est le pourboire. Soyons francs, c'est l'hôtelier. L'hôtelier transforme en véritable coupe-gorge son pays qu'il déshonore. Autrefois il y avait des brigands au coin
des bois. Maintenant il y a l'hôtelier au bout des routes. Il vous dévalise... avec des courbettes. Au lieu d'une gueule d'escopette, il vous présente une note assassine. Autre manière de vous dépouiller. Mais la première avait du moins quelque pittoresque !
« L'hôtelier suisse embalustre les curiosités naturelles, clôt les cascades, grille les gorges, bouche les horizons pour vous forcer à mettre la main à la poche. Il murerait les montagnes s'il le pouvait, et il barricaderait les glaciers. Pas de geste qu'il ne fasse payer; Pas de parole qui ne soit tarifée. Pas une goutte de vin, ni de lait, dans ce pays des vignes et des vaches, qui ne revienne à des prix exorbitants. Une salade m'a coûté seize sous à Fiesch qui n'est nullement en montagne, et un verre de lait huit sous à Munster. Oh ! les légendes de l'hospitalité des Helvètes!...
« En fait de légendes, en voici une qui commence à se répandre. Elle est drôle et vengeresse :
« Noë n'eut pas trois fils, mais quatre: Sem, Cham, Japhet... et Seil. Seil avait tous les défauts de Sem sans ses qualités. C'est pourquoi l'histoire sainte a eu honte de le nommer. Chacun d'eux entendra une race ; celle de Sem les Juifs et celle de Seil les maîtres d'hôtel. Le plus célèbre d'entre ceux-ci futSeiler, chevrier devenu millionnaire en fondant ces hôtels bien connus dont Zermatt a la spécialité, et où l'on est écorché tout vif. Seiler a des imitateurs. Il faudrait des volumes pour citer leurs méfaits. Mais la punition viendra. Las d'eux, on les chassera du pays.
« Voilà la légende. La vérité est singulièrement voi-
sine. Il y a là une tyrannie que les démocraties devraient attaquer. C'est une Bastille à prendre. On la prendra (quoique ces brigands en habit noir forment une corporation puissante et qu'ils boycottent les concurrents qui voudraient être un peu plus honnêtes), en établissant aux centres d'excursions des auberges pour bourses movennes. La Suisse n'est pas qu'aux millionnaires !... Corporation contre corporation : qu'il s'en fonde une autre moins exigeante. Elle aura le nombre pour elle. Le nombre, c'est la force et c'est Demain.
« Pardonnez ce que ce cri d'alarme semble avoir de bilieux ; il résume des milliers de silences mécontents. Je vous sais trop généreux, trop juste et trop social pour ne pas y ajouter le vôtre. »
Merci. Mais je ne puis que nie joindre à vous. L'Union ne se décrète pas. Le Syndicat ne s'improvise pas. D'ailleurs, les Pouvoirs publics sont tellement occupés à cette heure... à empêcher la création du Syndicat des sous-agerits des postes et télégraphes l... Et puis n'y a-t-il pas, pendant que nous souffrons dans les hôtels, des hommes qui dorment sur les bancs des squares et sous les bâches des quais ?...
Les batraciens chantent parmi les nénuphars qui s'étalent sur l'Arroux paisible. Là-haut, la massive tour de la Motteforte, où Marguerite de Bourgogne gémit, dresse dans la nuit verte sa vieille silhouette romantique. La ville (i) dort. Des campagnes env.Ton-
(1) Arnay-le-Duc (Côte-d'Or).
nantes, exquisement célébrée, par Gabriel Hanotaux. s'exhale une brise parfumée. Paris, la Suisse, les hôtels... tout estloin. Quelques grillons, dans leschamps, sont lyriques.
XLVIfl