‹ L'heure qui passe;Chapitre 47 sur 63 · JOLIE · texte numérisé non relu

JOLIE

La première fois que je vis Albert Boissière, je fus surpris, charmé, heureux. Il habitait alors, rue Fessard, très loin, très haut, dans le quartier pittoresque où les Buttes-Chaumont érigent leurs ombrages et où la rue Botzaris évoque la sinistre affaire de la femme coupée en morceaux. Le Crime de la rue Botzaris !... C'est déjà du passé, presque du très vieux passé. Hélas ! les heures s'écoulent, les années s'accumulent, les fleurs se fanent et nos illusions s'envolent ! . .. Les regrets demeurent, — et les souvenirs. Il est, heureusement, des souvenirs qui consolent. Ma première visite à Boissière est un de ces souvenirs-là. — .Le « métro » existait à peine et, pour me rendre auprès de l'auteur des Magloire. j'avais fait un véritable voyage. Je me perdis dans un curieux dédale de venelles et d'impasses, qui m'expliqua l'attrait exercé

par ce quartier sur le poète qui a écrit ces vers précis :

Fils de la glèbe, je reste sourd aux invites

Des gens subtils qui font, avec du vent, des mots,

Des gens graves qu'un rire un peu bruyant irrite,

Des gens sensés, des gens d'esprit et puis des sots.

Mais si j*ai tort de voir la clarté du soleil,

De croire simplement à la simple lumière,

Si, mêmement. je dois...

Ne pas écouter tous les bruits de la terre

Et fermer ma bouche gourmande au vent du soir :

Que celui-là qui parle et dont l'âme est si haute,

Respecte mon silence et m'absolve ce soir,

Si mon rêve est un leurre et si la vie est autre (1).

Extraordinaire ce quartier si lointain ! Des palissades et des terrains vagues, des demeures pauvres faites de pièces et de morceaux, des moellons et des plâtras, parmis lesquels vivent d'étranges humanités, et, à côté de ces lieux misérables, adorés de Mirande, de Renefer, de Ricardo Florès et de Raflaëlli, des verdures inespérées, des arbres solides et forts qui dominent Paris de leurs cimes peuplées d'oiseaux, des « cités » tout à fait provinciales, propres, paisibles, fleuries et fraîches, où l'on s'attend à voir, derrière des carreaux verts, le visage jauni d'une aïeule à lunettes ou la silhouette rustique d'une horloge à balancier de cuivre. Joliesse maladive des banlieues envahies par les détritus des grandes villes, abandon sinistre des soli-

(1) La Ferme du Gué, par A. Boissière (en préparation).

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tudes hantées par les « grinches », ébauches de trottoirs à gaupes et recoins à scieurs de gavions, jardinets de curés et allées envahies de gazon, hôtels lépreux où florit le crime et petites demeures claires où fleurissent de vieux rosiers, tout cela mêlé, amalgamé, combiné, formant un ensemble homogène malgré les apparences, — extraordinaire quartier, si lointain, juché si haut! — Il y a dans Paris des contrées perdues qui sont trop ignorées.

Dans la rue Fessard, un porche clos. A droite, une étroite porte béante sur une petite avenue submergée de feuillages. Deux ou trois pavillons modestes entourés d'un jardinet. De beaux arbres. De petites barrières couvertes de lierre. Boissière habitait là. Je poussai la grille basse. Un solide « gars », le torse libre dans un raglan marron, ouvert, apparut les mains offertes — des mains de « chez nous ». — Les prolégomènes furent courts. N'étions-nous pas « pays »? Boissière est né à Thiberville. Dans la salle où nous étions assis, devant une bouteille de cidre, se carraient quelques solides meubles d'autrefois : l*armoire vaste où les grand'mères serraient leurs draps de grosse toile, le dressoir où des assiettes peintes alignent leurs coqs fabuleux, la table massive autour de laquelle les anciens firent des repas formidables à l'époque où

Les p'tit' pomirf teumb' des riux poummias !...

Aux murs, des toiles d'Osbert, de Payret-Dortail, du

bon J.-L. Rame et quelques dessins de feu Baric. Boissière donnait alors à Y Écho de Paris et au Français d'adorables nouvelles. Il venait de publier, dans le Journal, M. Duplessis, veuf, que la « Maison d'Art », aujourd'hui défunte (ça ne nous rajeunit pas ! aurait dit notre Alphonse Allais!) publia tout de suite en volume. Une affiche contre la muraille annonçait la reproduction d'Une Garce dans le Supplément. Le Figaro avait publié en feuilleton Monsieur Trèfle, paru chez Fasquelle, depuis, sous le titre : les Chiens de faïence. — Nous passâmes l'après-midi ensemble à jaser littérature, contrée natale, vie de Paris. Boissière me conta ses débuts; il fut, lors de ces débuts, admirable de courage et de volonté. Il avait plus de trente ans quand il termina son premier manuscrit. Mais il a pris une devise pour le public et pour ses confrères : Cache ta vie, montre tes œuvres. Je respecte trop le désir de Boissière pour révéler ce qu'il ne dit qu'à ses amis.

Déjà, à cette époque, il était impossible d'apparenter son talent. Poète se rapprochant de la formule mallarméenne avec l Illusoire aventure, réaliste de la bonne école avec les Magloire 'mœurs rustiques et avec Une Garce (mœurs des grèves), il revient à l'écriture artiste par les Trois Fleurons de la Couronne (roman symboliste). Or, Monsieur Duplessis, veuf est un livre d'ironie acerbe, les Chiens de faïence sont un roman d'intrigue, les Tributaires sont exécutés sous forme de mémoires ; Clara Bill, danseuse, que le Malin publia, rendrait jaloux feu

d'Ennery par l'habileté avec laquelle les effets sont ménagés ; la Tragique Aventure du Mime Properce, que le Temps offrit à ses lecteurs, participe de tous ces genres, et voici que je reçois Jolie, roman anecdotique sur le deuxième Empire ! . .. On voit quelle souplesse de talent manifeste Albert Boissière. Il faut lire Jolie pour connaître complètement les ressources de ce tempérament exceptionnel. Une époque qui n'est pas sans un charme vieillot particulier y est ressuscitée : on voit évoluer autour des héros de Jolie, Napoléon III lui-même (un « grand méconnu » selon Guétary !), Arsène Houssaye à la voix chantante, Méry, Dumas, éternellement jeune, et d'autres; on y soupe en ce fameux restaurant des Trois Frères Provençaux, qui fit florès — s'en souvient-on ? — dans l'étroite rue Montpensier, on s'y entretient du «jeune M. Gérôme » et de M. Barrias, un « sculpteur de beaucoup d'avenir », on y parie pour « Musœum, le cheval de l'écurie Rcederer » et l'on suit, charmé, le romancier qui revoit tout, arrange l'histoire d'un imperceptible pichenette, invente, à la faveur d'un style « de l'époque », une quantité de détails puérils, émouvants, délicats, plausibles, et toujours d'une poésie exquise. L/àme de Daudet revit en ces pages, qui rendent intéressant tout ce qu'elles effleurent. Ce livre, d'une lecture très attrayante, se termine par une série de tableautins anciens que lie entre eux la discrète figure de Mlle de Ressencourt, si menue, si malicieuse, si tendre, aux yeux d'un bleu si pâle « d'avoir vu trop de choses ». Il faut savourer ces

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pages doucement, dans un décor de parc silencieux où, sur des pièces d'eau verdies, des groupes de tritons moussus enlacent des dauphins mutilés, ou bien dans la paix d'un ancien salon, au milieu duquel, sous les vitrines de palissandre, dorment des pierres d'autrefois, des topazes brûlées et des opales mortes... Albert Boissière nous promet un nouveau livre : le Crime de la rue Boissière. Quelle surprise cet excellent et ingénieux écrivain nous réserve-t-ii encore ? Quelle étincelante fantaisie va faire naître sa plume magicienne?... Jl est admirable que l'on puisse dire que ce « gars » vigoureux, ironique, ému, rieur, précieux et spirituel, tour à tour, pourra, dès qu'il plaira à son caprice, nous halluciner comme Poë et Schwob, par des contes de terreur écrits avec une fausse simplicité qui approche du « très grand Art».

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