ORANGE
I. — Le Cadre. — Oublions l'arrivée tumultueuse dans une gare exiguë, la foule presque pareille à celle des « beaux dimanches » de la banlieue de Paris : ceux de Paul de Rock, de Gavarni et de Daumier, la
ruée en fiacres à ombrelles blanches vers les hôtels bondés et les auberges débordantes, la nécessité d'aller dormir chaque... matin, après le spectacle (terminé aux alentours de la première heure) « en Avignon », où les chambres faisaient prime; bannissons le souvenir des repas hâtifs, détestables, mais chers, et celui de la détresse des étrangers dans ce gros village où l'on ne trouve rien; effaçons de notre mémoire les lourdes bâtisses modernes, blanches, banales, stupides, la nouvelle poste hurlant de tous ses moellons neufs, les élégances grotesques de l'endroit, chapeaux abondants sur cheveux rares, corsets en forteresse, gants de filoselle, parfums de bazar mêlés de relents de naphtaline, — fuyons les rues, les gîtes, les gens! Réfugions-nous au Théâtre. Le « Mur » nous sépare de tout ce modernisme de chef-lieu d'arrondissement. Ce porche s'ouvre sur du passé. Nous avons tout oublié des horreurs du présent. Arausio, capitale des Cavares, après avoir voulu résister aux Romains envahisseurs de la Narbonnaise, a été vaincue. Les Allobroges et les Arvernes ont été défaits, eux aussi. Les légions se sont avancées ensuite jusqu'à la ville, à la rencontre des Cimbres et des Teutons, qui les taillent en pièces. Pourtant, malgré cette hécatombe de cent mille hommes, Marius a sauvé Rome, près d'Aix. et Orange, sous Auguste, deviendra colonie romaine. La ville sera brûlée, rasée, envahie au cours des âges ; elle passera de mains en mains, elle connaîtra les révoltes intestines, elle deviendra place forte, elle sera démantelée, transmise, disputée, saccagée : en un
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mois et demi, la Révolution française y décrétera 35o exécutions; le tourbillon des événements, la pesanteur des siècles, l'action destructrice des eaux et des vents, tourneront autour du « Mur » aussi haut que la colline, érigé sous l'empereur Adrien ; les grands fleuves humains venus du Nord battront vainement ces énormes blocs de coquillier qu'aucun ciment ne lie ! Or, le théâtre demeurera immuable et majestueux à travers les siècles!... Des flammes impies léchèrent ces pierres que le soleil dorera toujours; les poutres qui supportaient le velarium n'existent plus, mais le ciel étoile déroule sa splendeur bleue. Les gradins rappellent l'endroit où s'assirent les chevaliers : EQVITES publient les pierres. Et devant la porte royale, par laquelle vient d'entrer le rex du triduum qui nous appelle ici, les voix modernes réveillent les échos endormis depuis des siècles. Avec les hirondelles délirantes dans la lumière incomparable de ce resplendissant août, des souvenirs et des rêves jaillissent en foule des anfractuosités millénaires — où ils reviendront quand nous serons partis...
II. — Les Œuvres. — D'abord, il faut louer sans réserve le véritable courage de Mariéton et d'Antony Real, qui furent secondés par M. Gabriel Boissy, secrétaire général adroit et lettré de talent. Les organisateurs des fêtes de cette année, en ellct, ne tinrent pas compte de la prévention jetée, dans le public, par quelques-uns, entre les œuvres nouvelles. Comment ! des représentations de ce genre peuvent avoir lieu sans
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les Erynnies ? Certes ! On l'a bien vu. Le véritable rôle des théâtres de plein air est, à mon sens, de donner, à côté d'ouvrages classiques, des pièces nouvelles convenant à ce cadre. MM. Mariéton, Real et Boissy l'ont compris. C'est bien. Ils ont su bien choisir. C'est mieux.
Corneille a triomphé. Son troisième centenaire le retrouve plus jeune que jamais, et, vraiment, qui n'a pas entendu Polyeucte et surtouti/oracedans ce décor, ignore encore toute leur force et toute leur grandeur. L'interprétation, il est vrai, était de premier ordre. La Muraille est terrible. Devant elle, tout ce qui n'est pas admirable devient ridicule. A quoi bon faire une fois encore l'éloge du toujours jeune Mounet- Sully, d'Adeline Dudlay, si véhémente, du bon Silvain, de Mlle Lara, de Fenoux, de Ravet... tous de la Comédie-Française? Ils sont connus. Ils furent dignes de leur renommée. Gorde se montra très déférent, en scène, pour Mounet Sully, ce qui les honore autant l'un que l'autre. Mais occupons-nous des œuvres nouvelles. Les Funérailles d'Homère sont un essai heureux de M. Elzéard Rougier, qui a fait mieux. Le Polyphème d'Albert Samain, chefd'œuvre déclaré injouable naguère, a obtenu un triomphe qui faisait regretter plus amèrement la disparition de ce grand Lillois, mort sans avoir pu connaître mieux que l'admiration affectueuse de quelques amis et de quelques lecteurs. On sait que l'œuvre de l'auteur d'Aux flancs du vase n'a rien de commun avec le Cyclope du grand tragique grec. Polyphème
n'est plus un ogre à oeil unique. Il devient, par la volonté du Poète, un géant tendre et laid qui aime sans être aimé. Il aime Galathée (si fine et si jolie) sans audace, car il a conscience de sa hideur et de l'inutilité de sa force et de son dévouement. Galathée aime de toute son âme superficielle d'enfant le joli berger Acis, qui lui rend son amour. Polyphème assiste, du roc qui surplombe l'entrée de sa caverne, au dialogue passionné des amoureux. La fureur lui fait empoigner un bloc énorme. Mais il ne frappera pas, le pauvre colosse ! Il entend Galathée s'écrier, dans les bras d'Acis :
Vois-tu, mêlés ainsi dans un même soupir, Cela ne ferait presque rien de mourir!
Et la pierre qu'il brandit lui tombe des mains. Il s'enfuit dans la montagne, et, pour ne plus revoir le spectacle de cette passion, pour ne plus être tenté par la vengeance, il crève « ses yeux, ses pauvres yeux »... Puis, après un pathétique adieu à la Nature et à Galathée endormie, il se fait conduire « vers la mer ! »... Le charme et la vigueur de ces deux actes sont inexprimables. Quand la Ville de Lille rendrat-elle justice à Samain, son enfant, en lui élevant un monument digne de son œuvre?... Albert-Lambert fils, le Mounet de demain (le plus tard possible !), a remporté, dans le rôle du célèbre Cyclope, l'un des plus grands et des plus légitimes succès de sa carrière. A côté de lui, gracile, élégante, très jeune, Berthe
Bovy fut idéale dans le rôle de Galalhée. C'est une révélation. — Pourtant les deux ouvrages culminants de ce cycle sont : Hécube, de Lionel des Rieux, et surtout Sapho désespérée, début, au théâtre, de notre grande poétesse cauchoise, Lucie Delarue-Mardrus.
Les malheurs d'Hécube, épouse de Priam, furent rendus célèbres par Euripide. M. Lionel des Rieux n'a fait ni une traduction, ni une adaptation. Il s'est inspiré du grand tragique et il s'est abandonné à son sujet sans contrainte, en poète. M. Lionel des Rieux fit partie, naguère, dit-on, de Y école romane avec Ernest Raynaud, Maurras et Moréas, Du Plessy et de la Tailhède, mais nous le connaissons surtout par ses recueils de poésies : Le Chœur des Muses et la Belle Saisoîi, — ce dernier récemment paru. Hécube est une œuvre de facture un peu bien classique, mais d'une grande pureté de langue et d'une incontestable puissance. Fenoux et Ravet la défendirent bien. Mlle Lara fut une Polyxène exquise et Mlle Paz Ferrer peut espérer un bel avenir. Mais que dire de Madeleine Roch, qui, dans le rôle écrasant de la vieille reine, n'a pas réussi à faire disparaître tout à fait sa beauté et a mené M. Lionel des Rieux à la victoire ? Les acclamations des 8.000 spectateurs ne furent jamais mieux méritées. M. Lionel des Rieux est un bon poète. Mlle Madeleine Roch est une admirable artiste.
Et voici que les épithètes vont me manquer pour qualifier le talent de Lucie Delarue-Mardrus et celui de son incomparable interprète, Jeanne Delvair, de la
Comédie-Française. Sapho désespérée est un poème tragique. Le sujet est simple: Sapho, la poétesse, délaisse ses compagnes. Elle aime Phaon, le jeune batelier, qui ne connaît pas et redoute l'amour, — et se refuse. Sapho, habituée à dominer, voit sa puissance, son renom, sa douleur, sa beauté, sans action sur cet adolescent riche de sa seule jeunesse. Puis, lorsqu'un peu plus tard, Phaon lui avoue qu'il aime, enfin, depuis peu, Sapho est heureuse pendant quelques instants. Le batelier, en effet, achève. Il aime « Mélinoë, la gardeuse de chèvres » et non la grande Grecque. Et Sapho, impuissante contre elle et contre cet enfant, laisse chanter splendidement sa douleur sur ce roc de Leucade et se précipite dans la mer, « aux bras bleus » accueillants , en sanglotant à l'univers ce nom que les échos lugubres se répètent: Phaon ! Phaon ! Phaon !... Comment caractériser ici la vigueur du verbe et la nouveauté des images de Mme Mardrus ? Écoutez :
«... O terre de mes chants, terre de mon amour, Terre de ma douleur, me voici de retour. Je te salue, asile ombreux des vierges blanches, Et je longe tes flots visibles dans les branches. ... J'ai vogué jusqu'aux bords de la belle Sicile, Qui déjà me connut dans ma jeunesse en fleur, Au temps où, vierge encor d'amour et de malheur. Je dressais dans le ciel un front bandé de roses. Rien ne semble changé sur la face des choses : La mer qui m'emmena me ramène aujourd'hui, Et voici retrouvés ces lieux d'où j'avais fui. Hélas ! Il n'en est pas de même de mon âme... »
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Jeanne Delvair a marqué le rôle de Sapho d'une empreinte ineffaçable. Sa splendeur physique, couronnée de pesants cheveux noirs, sa sincérité, sa fougue, sa puissance, sa science du geste et de l'attitude nous procurèrent une de nos plus intenses sensations d'art. A côté de moi, Valmy-Baysse, de la Liberté, trépignait. Et quand, après la répétition générale, j'entendis Mounet-Sully féliciter l'artiste et nous dire : « La bonté et la sincérité sont les compléments de la beauté », quand je vis la chevelure admirablement dorée d'Henriette Roggers (que nous applaudirons dans la prochaine œuvre de Lucie Delarue-Mardrus), s'incliner gracieusement vers Delvair, je compris qu'on avait tort de médire trop souvent des artistes. Il en est qui sont aussi dignes à la ville qu'à la scène.
Et ce fut la fin, trop tôt venue, de ces trois journées radieuses, où la beauté fut glorifiée sous toutes ses formes. Le vieux Mur s'endormit dans sa gloire. Le grand figuier laissa les oiseaux envahir ses larges feuilles, et les hirondelles, là-haut, dans la lumière (« si pure, a dit Jaurès, que leur ombre les dédouble sur la pierre, comme si elles passaient devant un miroir »), emmêlèrent de nouveau leurs souples trajectoires.
La ville. La gare. Il y a quelque chose de changé partout. Des rythmes modifient les mouvements. Des hémistiches battent dans les crânes leurs mesures régulières.
Et l'on entend ceci en ville :
... — Quand me servirez- vous mon absinthe gommée,
Garçon. — Monsieur, voici l'absinthe réclamée !
... — J'ai perdu mon permis!... — Je vous prends deux tickets ?..
... — Vous pourriez installer au moins des tourniquets,
Qui nous éviteraient toutes ces bousculades ?
— Mais à quoi bon, Monsieur, puisqu'on les escalade ?
... — Qu'attendez-vous, tudieu ?... — Où donc est mon lorgnon?
... — Si vous poussez encor, moi, je vous colle un gnon !
Facit indignatio versumf... Cures d'air !... Cures de raisins ! Avons-nous terminé notre cure annuelle d'alexandrins ?... Ces soirées n'ont pas été vaines. Tous ces « bourgeois » ont senti sur leurs ventres massifs et sur leurs crânes creux passer les longues ailes de la Beauté éternelle... qui fuit les hôtels et les gares.
LES SEQUESTRATIONS LEGALES. A PROPOS DE L'AFFAIRE REYT-POMIER
J'ai mis un sous-titre explicatif pour éviter des équivoques. Je n'entends parler ni de la séquestration maladroite des antimilitaristes, ni de l'emprisonnement trop discret des « Apaches pieux » soucieux
de créer une ombre d'agitation sur une ombre de motif. Il m'est permis de croire que M. Urbain Gohier ne devrait pas être mis dans le même cachot que M. Hervé puisque leurs doctrines sont assez différentes. Il ne m'est pas interdit d'estimer que M. de la Rochefoucauld, assommeur d'agents en service commandé, soit moins coupable que M. Jaluzot, — et que ces deux messieurs, actuellement en liberté, soient beaucoup plus criminels, en fait, que MM. Gohier et Hervé, actuellement en prison. Mais ce n'est point de ces séquestrations dont je veux m 'occuper aujourd'hui.
On a pu voir, récemment, dans les chroniques judiciaires, qu'une instruction venait d'être ouverte contre M . Pomier, rentier à Aurillac. et contre Me Reyt, notaire à Saint-Cernin (Cantal). Ces deux hommes sont accusés — enfin ! — d'avoir fait enfermer M. Antonin Pomier, leur frère et beau-frère, dans un asile d'aliénés (avec la complicité d'un médecin dont le nom fut publié : le docteur Ribes, de Mauriac (Cantal). Or, M. Antonin Pomier n'était pas fou. Vingt personnes l'affirment, — parmi lesquelles : Me Appert, M. Bertaud, procureur de la République à Mauriac, les docteurs Jouffroy et Raymond, professeurs à la Faculté, etc..
Mais il avait quelque fortune — une fortune qu'il léguait à la ville d'Aurillac ; mais il avait des papiers intéressants; mais il avait une maîtresse qu'il adorait et qui l'adorait. Au nom de l'intérêt de la famille, au nom de la politique nationaliste peut-être
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et au nom de la morale offensée, il fallait à tout prix séparer M. Antonin Pomier, de sa petite fortune, de ses papiers et de sa maîtresse.
Avec une franchise digne de l'Ordre où florit la restriction mentale, MM. Reyt et Pomier se consacrèrent à cette œuvre pie. Mieux vaut douceur... Ils offrirent à leur parent, sous prétexte de consulter un spécialiste relativement à une neurasthénie banale, un voyage à Paris. Paris !.. Ils feraient tous les frais de cette jolie excursion. Ah ! les braves gens! les excellents parents, les bons apôtres !... Antonin, ému et charmé, remercia et le trio partit. Antonin Pomier ne revint pas. — Qu'était-il devenu ?
La loi de 1 838, en ce cas comme en beaucoup d'autres, nous renseigne. En effet, elle permet, cette loi, de retrancher du nombre des vivants une personne gênante, moyennant la production simple de deux documents faciles à établir, savoir : i° une demande d'admission portant la signature de la personne qui la rédige; 20 un certificat signé par un docteur et concluant à V internement du... malade. Cette dernière pièce implique le leurre d'une incompétence scientifique légalement estampillée ou l'achat d'une conscience médicale, — ce qui n'est pas tout à fait impraticable aujourd'hui, surtout dans un certain monde où le mensonge et les interprétations jésuitiques demeurent en... honneur (?).
Je n'ai point dessein ici de narrer en détail l'affaire Reyt-Pomier. Cela fut fait et bien fait, en igo5, par divers quotidiens de Paris et de province, et
mon excellent confrère, M. Olivier, rédacteur en chef du Progrès du Cantal, pourrait mieux que personne éclairer quelques points obscurs de cette aventure.
Jamais réalité ne fut aussi romanesque ; jamais intrigue feuilletonnesquene fut aussi bien échafaudée, aussi tortueusement, aussi odieusement agencée ; jamais types de Balzac ou de Sue ne furent aussi abjects que les héros de l'affaire Reyt-Pomier. Nous passerons donc au-dessus des personnalités en jeu ; nous n'insisterons même pas sur les tortures endurées par M. Antonin Pomier dans son cabanon, au milieu des aliénés, nous ne nous arrêterons pas aux expédients employés par Me Reyt (il a avoué) et ses complices. La justice que ce tabellion retors abusa une première fois, paraît voir clair. Elle fait son devoir. La parole à présent est aux juges, et nous voulons croire que si la culpabilité des bourreaux — le mot n'est pas trop fort — d1 Antonin Pomier est prouvée, ils sauront être impitoyables et qu'ils corrigeront une loi mauvaise par un verdict terrible qui fera réfléchir les malfaiteurs tentés d'abuser d'elle.
Mais ce verdict ne saurait être qu'une solution transitoire. Le cas Reyt-Pomier n'est que le dernier d'une liste d'ignominies déjà longue. Il importe d'abroger la loi de i838. Il importe de la remplacer par une autre étudiée, approfondie, meilleure. Nous ne sommes plus à l'époque où les lettres de cachet avaient droit de cité dans l'organisation sociale.
Il est désirable que des campagnes de presse
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aient lieu au moment de la condamnation des indignes héros de l'affaire qui occupe de nouveau le monde judiciaire et médical. Ce qui fut fait jusqu'à présent demeure insuffisant. Il faut qu'à la suite de l'opinion publique, les assemblées parlementaires s'émeuvent, afin que, dans le délai le plus bref, tout citoyen français soit assuré de n'être jamais, en application d'une loi abominable, précipité dans l'enfer des déments, parce qu'il aura plu à deux cupidités, à deux jalousies, ou à deux cruautés, d'apposer sur un papier leurs noms infâmes !