‹ L'heure qui passe;Chapitre 50 sur 63 · GRAN CORRIDA DE MUERTE · texte numérisé non relu

GRAN CORRIDA DE MUERTE

C'est dimanche. Depuis plus d'une semaine, des affiches gigantesques annoncent des courses de taureaux à Nîmes, à Beaucaire, en Arles, en Tarascon. Chacun sait que les méridionaux en général et les Espagnols en particulier, sont des bouchers de grand talent. Corrida de muer te ! Succès! Succès !... Les noms des matadors occupent toutes les pensées : Carita, José Mora Morita (« le distingué et courageux amateur sportsman espagnol », disent les programmes, Salvator Soler Xegrete. A l'hôtel, à côté de moi, depuis quatre jours, je n'entends plus parler français ni provençal. Il pleut des picadores, banderilleros et autres punterilleros de moindre importance. Cheveux de bois huilé, masques de cire et de cuivre d'une hideurd'idoleshindoues, maxillaires prognathes et doigts spatules de brutes et de meurtriers, carrures de débardeurs et sveltesses paradoxales jusqu'à l'équivoque, fronts bas, farouches, sillonnés de rides verticales, sous lesquelles brillent des yeux de houille et de velours...

C'est dimanche. Tarascon a pris son air de fête. La ville est vide. Les maisons sont closes. Tout le monde est dehors et se porte vers le Cours. Le Café

de Paris, le Café du Commerce (et aussi le Grand Bar National) et tous les lieux où Ton boit regorgent de consommateurs. Des coiffes provençales se mêlent aux chapeaux des six grandes noceuses (ah ! canaillo !) du cru et les femmes d'officiers croisent leurs regards avec ceux des bourgeoises, comme des fleurets.

Roulements de tambours. La fanfare municipale arrive. Emoi. Il faut avoir vu et surtout entendu cela ! Dzim-ma-la-ïl Dzim-ma-la-ha !... C'est merveilleux. Les pas redoublés les mieux rythmés versent de l'enthousiasme « au cœur des citadins » qui suivent et marchent au pas. Les picadores, matadores, etc.. apparaissent en voiture. La foule, qui escortait déjà, acclame. Et nous voici aux arènes, au milieu des accords délirants des cuivres, parmi lesquels détonne stoïquement une clarinette solitaire.

Les arènes ! Toutes les villes ne peuvent pas posséder les glorieuses pierres de Nîmes. Les arènes de Tarascon sont en planches. Un public innombrable se presse sur les gradins, et, Dieu me damne ! je reconnais bien des Beaucairois. Les Beaucairois, en effet, n'ont pas de corridas de muerle : ils mettent à mal, le plus souvent, des vaches emboulées. . . en amateurs. — Enfin, c'est la course banale, — la boucherie atroce, hideuse : le public surtout est ignoble. La mise en scène et les splendides estocades de Negrete ne corrigent pas la portée de ce cours public de férocité. Les femmes défaillent, d'autres crient, — hysté ries ! C'est dans des circonstances de ce genre que les éducateurs du peuple peuvent prendre conscience

de Timportance et de la nécessité urgente de leur mission. — On tue un taureau, deux, trois, quatre. Puis, après les folies d'usage, on revient vers le Cours.

Et c'est pendant toute la soirée un tohu-bohu effroyable pour l'étranger, sur lequel surnage un pêlemêle véhément de parfaitemint, de je compreinds ! de renntre dedans, Marthe, de « piqua ! piqua ! » rétrospectifs et encore de dona présidente et les mots vaguement espagnols que tous les fervents de l'art taurin d'ici emploient avec la frénésie dont les gens du Nord font preuve à l'égard des mots anglais.

Ce soir, dans les rues, quelques gosses sont tiers de promener les oreilles des taureaux « estoqués » dont on fit « l'honneur » aux matadores. Il me répugne de voir ces lambeaux de charogne entre les doigts frêles et roses des petits.

Mais là-bas, derrière les platanes géants, aux troncs de vieil argent, le soleil meurt et magnifie tout par son agonie...

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