‹ L'heure qui passe;Chapitre 51 sur 63 · THÉOULES (A. -M.). — SUR LES ROCHERS · texte numérisé non relu

THÉOULES (A. -M.). — SUR LES ROCHERS

Je suis venu m'allonger, seul, entre deux rochers rouges, devant la mer. Un soleil radieux ronge les

lignes, plaque des ombres d'enfer sur des clartés de paradis, habille d'or rutilant les fûts des pins escaladant les premières collines de TEstérel qui se bousculent à travers le ravin de la Rague, vers les sommets orgueilleux de Maurevieille. Là-bas, au-dessus du rivage dont la ligne souple serpente vers l'Italie, les blancheurs de Cannes et la roseur d'Antibes, plus lointaines, ressemblentà des pierreries négligemment jetées sur un fond de velours froissé. Le ciel, d'un azur défaillant inhabituel où se déplacent des vestiges de nuages, rend le paysage irréel et souligne la splendeur maritime... La mer !... si violette et si bleue, au loin, où elle unit pourtant, par un large lien de moire verte, les îles de Lérins, pareilles à deux galères géantes qui flotteraient, désemparées ! La mer si dramatique au large et si limpide à mes pieds!... Pas une voile. La plaine liquide étale sa fabuleuse magnificence où, parmi les vagues paisibles, des floraisons d'écume jaillissent et s'effacent. Dans cette petite calanque, les flots combattent le porphyre contre lequel ils se cabrent et s'épanouissent en ombelles invraisemblables. — Comme tout cela est doux ! L'odeur de l'iode et du sel se mêle à l'encens des eucalyptus de la côte. Où sont les brutalités des relents de brai qui me grisent dans mon pays de Caux ? Où retrouver le souvenir des lames de la Manche ruées furieusement, depuis l'horizon, vers les grèves où grondent des galets usés — les lames, semblables à des troupeaux d'impossibles et sauvages chevaux bleus aux crinières folles?

L'eau fait un bruit de soie. L'ne mélodie, suave comme un concert de harpes, monte... Un religieux émoi s'empare du passant heureux qui s'est égaré ici, l'été. Des cimes des arbres proches, tombe le mvstère des bois sacrés. Considérant un roc en surplomb, je suis vraiment surpris de ne pas le voir supporter le geste éternel de la Victoire de Samothrace, qui, glorieuse et mutilée, s'ennuie, hélas ! sur un étroit palier de musée national. Oh ! la voir s'envoler, de ce roc vers l'espace, — toujours !

Et le descendant des farouches monarques delà mer qui vinrent du Sund sur leurs grands drakkars rouges, se surprend à adorer tes flots, ô Méditerranée ! La race latine, vaincue jadis par les épées de leurs ancêtres, fait aujourd'hui la conquête des hommes du Nord en leur offrant le sourire de ses fleurs et la chanson de ses eaux enchantées...

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