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GENES

Paris devenait insupportable. Si, les Parisiens partis, la Grand'Ville demeurait dépeuplée, il serait agréable sans doute de ne pas abandonner le boulevard. Le boulevard, calme, vide, frais, quel rêve!... Mais les gares vomissent, pendant la canicule, des êtres étranges, venus on ne sait d'où, sans gêne, bruyants, malpropres, grossiers, intolérables. « La province! » affirment les Montmartrois. «L'étranger! » tonnent les derniers nationalistes. Qui des deux a raison?... Peu m'importe ! Des théâtres n'ont point clos leurs portes pour ces nouveaux venus. Les gens

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spirituels sont allés, en corps, bailler dans des Trouville plus analogues aux vitrines des grands tailleurs qu'à des plages immenses sur le sable d'or desquelles la mer laisse traîner son manteau de soie verte. Les montagnes les plus inviolables se hérissent de silhouettes grotesques, et la paix des soirs ne subsiste plus dans les vallées, car, partout, « on joue en plein air ». Les boulevardiers vont applaudir à X...-les- Thermes ou à Chose-les-Eaux ce qu'ils siffleraient implacablement à Paris. En vérité, la Compagnie P.-L.-M. doit être louée pour avoir lancé l'idée des Bains de Mer de la Méditerranée. Je ne crois pas qu'il soit moins agréable de s'ébattre dans les calanques enchantées qui dentellent la côte (depuis Sanary jusqu'à Menton) que de s'offrir en étude anatomique sur la plage d'Ëtretat ou sur celle d'Ostende. Je faisais ces réflexions « à la Sarcey » dans le rapide qui m'emportait vers l'Italie. Naguère les hommes de ma sorte pouvaient se réfugier aux environs de Paris. Les artistes, les poètes, les dramaturges et les politiciens faisaient de cette région leur domaine. Nous avons eu Sardou à Louveciennes. le général Peigné à Chatou. l'excellent poète Fernand Gregh à Dammarie-les-Lys, les admirables frères Margueritte à Vétheuil, le dessinateur Jossot à Rueil, Poilpot à Croissy (où l'on attend toujours Déroulède dans sa maison du bord de l'eau), Lepelletier à Bougival, le peintre Pierre Vauthier, chantre de Paris (H.-C), à Tavemy, etc.. Mais l'automobilisme empoisonna leur félicité pour jamais... Il est pourtant

doux de rêver dans la paix d'Ospedaletti, de Bordighera, des alentours de Vintimiglia ou de San-Remo, sans se soucier de la mode et de la saison, dans la magie de cette nature généreuse que caresse la brise du large... Des mulets tournent sans hâte sous des treilles radieuses ; des maisons peintes montent des rires et des chants, et sur les grèves douces, des enfants et des hommes, presque nus, se sèchent au soleil. Ils sont pareils, sur le sable, à des statues de bronze récemment découvertes par le flot.

« Si j'avais su »... je n'aurais point quitté ces lieux de paix et de joie. J'ai vu Gênes. J'ai frémi d'enthousiasme sur l'Escalier géant du Camposanto, ce rêve de marbre, dans la magnificence éternelle duquel le plus humble des hommes doit, il me semble, sentir son attitude prendre quelque majesté. J'ai admiré tout ce que les guides décrètent admirable. J'ai voulu connaître surtout la vraie vie du véritable Gènes. — Oh ! l'immense port où grouille une foule si ardente dans le travail, si pittoresque dans le costume, les allures, le langage — ce port qui dans quelques années fera un immense tort à Marseille... — Oh ! tout ce présent étrange parmi tout le passé plus étrange des monuments et des maisons de la ville ancienne !... Les manuels ne citent pas les gigantesques maisons jaunes et roses du quartier des pêcheurs, ces maisons énormes et lisses crevées par une multitude de volets verts s'ouvrant sur l'immensité smaragdine et violette du Golfe. Ils ne citent point l'étrange Pici{{etta dclla Scala ni les bizarres sentes que Ton appelle la Vicu

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del Po^etto et la Vico del Gallo. Ils ignorent surtout, dans ce quartier incomparable au milieu duquel la Bourse se dissimule, cette ruelle plus extraordinaire que toutes les autres, cette ruelle qui naît sous les arcades basses où tant d'échoppes ont trouvé place : dépôts de métaux, menuiseries, fritureries où se perpètrent les plus invraisemblables cuisines, bars où l'on boit ce vin noir spécial qui dort dans des cruches de faïence bleue et laisse dans la bouche un arrièregoût de citron et de chocolat, — cette ruelle, dis-je, dont les immeubles à huit étages, distants de deux mètres à la base, se sont inclinés jusqu'à intercepter toute lumière, au point qu'il a fallu les étayer 1 un sur l'autre de bas en haut, — cette infernale Vico délia Lanterna, enfin, où pendille le linge multicolore pareil à des files d'invraisemblables oriflammes, cette rue coupée de ponts, d'escaliers, d'autres sentes évocatrices de vices et de drames ! Mais il parait qu'elle est laborieuse et tranquille la Vico délia Lanterna ! Les boîtes à matelots sont ailleurs, me diton, et c'est aux alentours des quartiers neufs que règne la Ruffiana. Allez donc vous fier aux apparences, incorrigible romantique!... Mes illusions s'effeuillent.

... Je fuyais Paris. J'ai retrouvé Paris à Gênes. Paris règne, ici, au café-concert, où j'ai dû subir quelques Valses bleues râlées comme il sied et diverses Polkas des Anglais (traduites !). .. Ce n'est pas tout. Sur ma note d'hôtel il est question de « ventilation Ydraulique » {sic), de « Timbre daquit »

(sic), et d'autres fantaisies orthographiques. L'enveloppe dans laquelle le libraire enferma mes cartes postales affirme en typographie modern-style que je viens d'acquérir « les plus beaux vues de Gênes ». Mais il y a mieux. Je lis sur une affiche (Politeama Regina Margherita) l'annonce de la représentation d'une machinette de F. Beissier, musique de Monti. C'est un petit mimodrame sans conséquence. L'affiche ajoute (dans le français que voici) : « Le rôle principal sera jouée (sic) par M. r. Egidio Rossi qui a créer (sic) la pièce au Théâtre de la Bodinière de Paris e (sic) représantée (sic) par le même 167 fois à Londre (sic). » Je sais bien que la littérature de M. Beissier n'est pas indigne de cette... traduction. — Ah ! qu'on est fier d'être Français quand on regarde les affiches !...

Malgré tout, il est dur de fuir Paris, pour retrouver à dix-huit cents kilomètres de la capitale des mutilations aussi spéciales de la langue d'Anatole France, de Flaubert et des Goncourt. Je croyais pourtant que Félicien Champsaur et Antonin Reschal avaient pris avec Elle toutes les licences possibles... et impossibles... J'avais encore tort sur ce point. M. Jean-S. Barès, réformateur de notre orthographe, n'est- il pas un riche éleveur de la République Argentine ?...

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