‹ L'heure qui passe;Chapitre 54 sur 63 · TERRASSES DE MONTE-CARLO · texte numérisé non relu

TERRASSES DE MONTE-CARLO

C'est la splendeur sans rivale de notre funny coast. Au premier plan, la rangée des balustres roses audessus desquels des géraniums écarlates brandissent leurs rieurs. Et puis, derrière, tout de suite, sans transition vaine, sans « habileté », c'est la Mer. Elle s'assombrit de plans en plans du bleu céleste au violet noir jusqu'à l'horizon que délimite un firmament mauve. Là-bas d'inquiétantes traînées vertes coupent l'indigo. Une légère brise promène des parfums. Elle froisse la mer comme une soie, — sans bruit. La côte avec ses sombres verdures et ses sommets escarpés, comme chauffés à blanc, ondule harmonieusement vers l'Italie. Sa dernière ondulation est en velours. Vers la France, le rocher de Monaco masque l'horizon. Quelques bouées peintes au minium plaquent des cônes rouges sur le bleu de la mer. La magie de ce ciel où se risquent quelques timides nuées blanches — attirées par le lointain mauve comme des moutons par un champ de bruyères, — la magie de ce ciel rend possible ce contraste sans briser l'harmonie générale. Des villas s'éparpillent, immaculées sous leurs tuiles, au hasard, vers Cabbé-Roquebrune, où quelques orangers s'obstinent à jongler avec leurs

boules d'or, vers Menton, vers Garavan. vers les sauvages gorges de la frontière, vers la Roia à l'étiage, dans le lit de laquelle vagabondent encore quelques rubans bleus déroulés jusqu'à la mer... Pas de bruit sur ces terrasses. Une femme, trop jolie, sous un chapeau large pareil à une poignée de fleurs, son ombrelle ouverte à terre, étale sur un banc voisin sa langueur savante comme il sied. Beaucoup plus loin, trois complets de flanelle blanche mettent un lys héraldique, bien inutile, dans ce site.

La mer est plus intéressante que tout cela. Celle-ci s'avère très différente de la Manche au bord de laquelle j'ai grandi. C'est la mer qui m'a appris l'harmonie et la musique, c'est elle qui m'a bercé, c'est d'elle que je me suis nourri. C'est à elle qu'invinciblement je retourne comme l'exilé vers sa patrie, comme l'enfant vers sa famille. La Manche est verte et nacrée, elle est bruyante et tumultueuse. Qu'importe?... Sous les caprices de l'éclairage, je reconnais ici son immensité. La mer séduit plus que la montagne. La montagne domine. Elle demeure, hautaine, farouche, impassible. A ceux qui osent l'escalader, elle donne des vertiges mortels. La mer, géante, capricieuse, brutale et caressante tour à tour, murmure, clame, rugit. Elle maudit et elle appelle. Elle vit, elle souffre, elle parle comme nous.

il faut aller vers la montagne. La mer vient au devant de nous.

Inlassable, elle renouvelle son geste d'accueil qui meurt sur la rive dans le rire indulgent et léger de

l'écume. C'est tout cela que je retrouve ici. Les voiles de mon pays sont brunes, larges, énormes. Celles qui évoluent là-bas, souples, blanches, aiguës, ressemblent aux ailes frivoles des mouettes. Je demeure les yeux et l'àme en fête devant cette immensité qui s'étale. Elle vaut mille fois, dans sa simplicité, la folle végétation des jardins qui m'entourent, la débauche splendide mais artificielle des arbres exotiques aux noms barbares qui, par leur réunion, réalisent le désir d'un magicien. Mais notre époque s'éloigne de l'anormal.

Un bruit de timbre. C'est un tramway qui vient de la Condamine. Je me suis retourné et j'ai vu que le buste de Berlioz, par Bernstamm, considérait d'un air railleur les architectures de Monte-Carlo. Oh ! pourquoi n'avoir point placé ce géant de la musique face à face avec l'immensité musicale de la mer ?

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