EN RIVIERA : « LES JEUX DE LA FLAMME
La Riviera est aussi une région de France. Nulle part (même à Paris), la vie ne mérite mieux d'être appelée la « vie intense », car, là-bas, depuis les rochers rouges, dont la lumière avive les blessures,
jusqu'aux plantes démesurées et trop fleuries, en passant par l'homme, tout vit et vibre sans contrainte, dans une folie somptueuse et incessante qui magnifie tout, les crimes et les héroïsmes. les énergies et les lassitudes, les santés et les maladies, la fièvre et la mort.
Voici une œuvre qui fut écrite dans cette ambiance et qui la reflète toute, non par des descriptions mais, plus profondément, par la tonalité et par les infinies nuances des sentiments des héros mis en scène. Mon ami Camille Mauclair reconnaît tout de suite : « L'ouvrage ne comporte aucun épisode extérieur : une conscience d'homme, une de femme, leur mise en contact, leur histoire abstraite, — et c'est tout. » Et c'est toute la Riviera intellectuelle quintessenciée !... En lisant le livre de Mme Aurel nous avons pu nous dire que quelqu'un, enfin, avait vu à Xice autre chose qu'un décor et que ce quelqu'un avait pu se libérer assez de l'extériorité des splendeurs environnantes pour éviter que ce décor tint lieu de personnages et d'intrigue, et cela sans se soustraire à cette ambiance et sans exagérer l'importance de cette intrigue. Ce beau livre a un beau titre : Les Jeux de la Flamme.
Jean Dolent imprimait l'autre jour à son propos : « Une femme nous est née! » Jean Dolent dit peu, mais il dit bien. « Nous connaissons, en effet, en littérature beaucoup de femmes dont le talent ne peut pas être mis en doute. »
Il faudrait être de mauvaise foi pour nier la vigueur de pensée de Marcelle Tynaire, le charme durable des œuvres de Gabrielle Rêvai, la puissance de travail
de Camille Pert ou l'inspiration virile de notre admirable poétesse cauchoise Lucie Delarue-Mardrus. J'en passe. Mais à la lecture, les pages de ces écrivains se distinguent peu fréquemment des livres de nos auteurs masculins. Les Jeux de la Flamme, au contraire, donnent, dès les premières pages, la sensation précise qu'une femme se livre toute à son lecteur, non pas d'un coup, mais avec toutes les réticences, toutes les audaces folles, tous les reculs éperdus, tout le joli déséquilibre, toute la franchise qui ment et tous les mensonges qui avouent dont la femme, enfant cruel et bon — et inconscient, surtout, — se pare ingénuement par besoin d'être autre, d'intriguer et de plaire, par crainte surtout d'être indifférente ou de passer inaperçue. Tout cela est délicat, puéril, charmant, douloureux parfois et même profond de loin en loin.
Je me méfie des préfaces. J'ai peur plus encore des lettres d'auteurs qui accompagnent les envois de livres. Dans sa préface Aureî déclare : « J'ai voulu être toute sincère. Je l'ai été jusqu'au malaise, mais je n'espère pas y être parvenue puisqu'il m'est resté de la vie. » Et dans la lettre qui me parvint en même temps que les Jeux de la Flamme, elle me déclarait : «... On dit que mon livre est tout inventé, qu'il réinvente les sentiments, les réveille. — Je l'ai voulu, j'ai voulu qu'il irrite aussi car la vérité naissante est toujours agressive, et j'ai voulu remettre tout au monde, tout ce que regarde Lisbé. » — Je reconnais, avec la stupéfaction d'un mécréant mis en présence d'un
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miracle, que tout cela est vrai. Les Jeux de laFlamme procure aux amants qui n'ont rien de mieux à faire
— et ils n'ont rien de mieux à faire puisqu'ils ne savent pas faire autre chose, — un nombre considérable de recettes pour alimenter de souffrances nouvelles leur passion. Les trop grandes félicités doivent être contrebalancées. C'est une loi naturelle. Supprimez les querelles d'amant célébrées par les romances et cataloguées par quelques psychologues professionnels et vous aurez supprimé l'amour dans « le monde ».
On ne peut pas critiquer les Jeux de la flamme. Ce roman qui tient du journal intime et du dialogue à la Michel Provins — je ne compare pas, je classe — n'a pas d'équivalent ni de parenté en littérature. Le style très personnel, tourmenté, simple, frais, maladif, tour à tour, ne peut faire songer — de loin — qu'à l'exquis « farfouillement verbal » des Goncourt. Aurel a la minutie de ces écrivains avec une fièvre qu'ils évitèrent en artistes maîtres de leurs œuvres. Une phrase des Jeux de la flamme exprime bien ce que je veux dire; celle-ci : « Oui, je sais, vous aimez plutôt ajouter que raturer. »
Mais après avoir fermé ce livre vivant et vibrant, où les nerfs s'étirent et résonnent comme les cordes trop tendues d'une bonne harpe, on est mieux convaincu, — et je suis sur que l'auteur sera surprise,
— de la stupidité des romanciers mondains qui cachent leur ignorance ou leur paresse d'investigation en répétant : « le cœur de la femme est un éternel
mystère, etc.. » Cela flatte la vanité radieuse des femmes, car elles ne voient pas clair en elles-mêmes. Elles ne comprennent pas leur médecin. — Eh ! bien ! non. Le cœur féminin est simple, trop simple, excessivement simple. C'est cette simplicité extrême qui fait croire à de la complexité.
La femme est impulsive par nature, instinctive par prédestination, indisciplinée si elle ne se situe pas dans la vie. Qu'elle soit mère ou artiste, qu'elle concentre son existence sur un seul sujet et elle pourra changer. Autrement elle est pareille à une plage de sable fin. La vague vient, la caresse et laisse sur elle une empreinte en se retirant. La plage gardera cette empreinte jusqu'à ce que la vague suivante l'efface et la remplace par une autre. La femme est suggestionnée sans cesse par l'ambiance dans laquelle elle vit. Ainsi elle parait être d'une infinie complexité alors qu'infiniment simple, elle n'est que le reflet de la vie, perpétuellement changeante.
Mais lorsqu'elle a fixé son existence sur un seul objet, elle se soustrait à l'ambiance. Elle s'hvpnotise sur cet objet et elle demeure immuable avec autant d'excès qu'elle obéissait avant à la suggestion de son entourage. Elle pousse aux conséquences les plus sublimes et les plus ignobles les principes qu'elle a élus. Elle devient alors l'Egoïste par excellence.
L'âme de la femme est une âme d'enfant.
Le livre d'Aurel est un livre de femme. Il est inutile, passionnant, excessif, cruel, tendre, nerveux, ironique, douloureux, et, pour tout dire, d'une in
cohérence véridique — et conquérante. . . Il est le reflet et la synthèse de Nice et de la Riviera, — intellectuelles et mondaines.