LA BOHEME
La mort récente du poète Emile Goudeau ressuscite dans les mémoires tout un passé bruyant, frondeur, délicat parfois et exq aisément fou : le temps des Hydropathes de la rue Cujas et du Chat-Noir de la Butte, — académies fantaisistes dont firent partie la plupart des auteurs originaux connus à l'heure actuelle. Beaucoup de ces jeunes illuminés, frères d'art et de beuverie, surent transformer en tremplins les tables des tavernes et combler leurs poches d'un or plus compact que celui dont ils emplissaient leurs chopes. Ceux-là devinèrent que « Bohême » et « Poème » sont des rimes riches (seule fortune des auteurs en dèche), et, après avoir eu l'exacte quantité
de mauvaises fréquentations nécessaires atout homme désireux d'arriver, ils firent, sagement, de la prose. Les autres, moins conscients ou plus sincères, divergèrent ; Goudeau, par exemple, et aussi notre pauvre Rollinat, qui, fuyant l'existence atroce de Paris, se réfugia sous un chaume, où la fatalité impitoyable le poursuivit, d'ailleurs. Tant d'autres ! épaves lamentables du dangereux « salisme », — tous ceux qui moururent toute leur vie, obscurs, sans foyer, sans gîte, et qui se traînèrent sur les berges et dormirent sous les bâches des quais, sans avoir le désir de tomber dans le fleuve! — C'est la Bohème!... Celle de Villon, tire-laine et coupe-bourse, « mauvais garçon » et fils respectueux, rimeur de la cynique Ballade de la Grosse Margot et du poème « feist à la requeste de ma mère pour prier Nostre-Dame »: celle du dément Gérard de Nerval qui se pendit, en habit noir, dans la rue de la Vieille-Lanterne, dont les toitures médiévales pliaient, ce soir-là, sous la neige ; et, plus près de nous, celles de Glatigny, de Villiers de l'Isle-Adam secouru par un « plongeur » dans son « garno» ; celle de Verlaine, victime pathétique d'un conflit permanent entre « l'esprit charnel et la triste chair»; celles, aussi, d'Emmanuel Signoret, vagabond des routes latines ; de Christian Beeck, philosophe flamand, fantasque et pérégrin, ou de Mécislas Golberg, solitaire et résigné... Les régimes se sont succédé, les conditions de la vie sociale se sont modifiées : la Bohème, à travers les âges, demeure. Nos habitudes sont antinaturelles. Elles nous empoison-
nent parce que nous résistons aux volontés de la Nature. La Bohème existe, en puissance, dans l'Homme : les aventuriers innombrables nous le prouvent, depuis les gentlemen qui usent du chloroforme, jusqu'aux forbans qui font des trafics secrets aux pays des typhons et des côtes désertes, ou bien courent encore le « bon bord » comme sous Richelieu ! Ils sont des exemplaires d'humanité très supérieurs aux civilisés, malingres et craintifs, qui ordonnent les actes de leur vie comme les services d'un banquet officiel et qui se sentent défaillir lorsqu'ils ne peuvent déjeuner à l'heure et faire, à jour fixe, selon l'amusante expression de Mauclair, vous savez bien quoi. — Nous sommes l'addition de nos ascendants. Notre pauvre cerveau (esclave de nosorganesaupointqu'une mauvaise digestion modifie sa conception de l'humanité et sa vision du progrès), notre pauvre cerveau ne peut rien. C'est ce que me disait Lorrain, en juin: « Comment pouvons-nous nous permettre de juger les autres, nous qui ne nous connaissons pas nousmêmes ? » Cette notion du fatum n'est pas pour réjouir. Nous avons beau nous domestiquer, encadrer nos actions, nous asservir à des devoirs sociaux, — à travers tant de siècles et après tant d'artifices, les premières bêtes humaines revivent en nous, — celles qui, perdues parmi le chaos de la préhistoire, allaient à l'aventure et combattaient pour manger ou pour s'accoupler. Les férocités brutales, les appétits coupables, la violence instinctive d'antan, sont encore en nous. Notre dégénérescence physique et l'hypo-
crisie de la civilisation, seules, les atténuent et les dissimulent. Il y a des heures où le sociologue désespéré croit voir s'écrouler ses espoirs et où il est tenté de dire comme les matelots : Ce qui. vient de flot s'en retourne d'èbe...
Les Bohèmes sont de doux sauvages. Il faut les comprendre, les aimer, — et paraître les ignorer.