AU MAZET
Marseille a des bastides et des bastidons. La Provence a des cabanons. Elle possède aussi des ma^ets. J'écris ma^et comme Alphonse Daudet dans son Tartarin de Tarascon. Comment ne pas être le disciple aveugle du grand écrivain que nous pleurerons toujours ? Tout nous parle de lui, ici, depuis les sites, depuis les coutumes qu'il décrivit, jusqu'aux gens qui le connurent, jusqu'aux « campagnes » qu'il habita, jusqu'aux haines réjouissantes que son esprit aimable suscite encore. Donc, on écrit un mas et j'écrirai un ma\et. — Je suis allé, ce matin vers cinq heures, au ma^et d'un « brave garçon » qui ne sait que faire pour m'obliger. Les méridionaux (et les
Écossais, dit une légende) savent seuls pratiquer l'hospitalité jusqu'à l'excès — inclusivement. Excellentes gens, assez complexes sans le savoir, d'une race admirable, à la fois naïve et madrée suivant les questions, ilssont l'obligeance et l'indiscrétion mêmes. Je suis allé au ma\et de mon « ami ». — C'est une construction simple, couverte de tuiles roses et bâtie en pierres de taille. Elle est située presque au sommet d'une coliine plantée de pins et d'arbres sauvages. Elle est complétée par une terrasse primitive, à balustrade de pierre, sur laquelle croissent, en un agréable pêle-mêle, amandiers à feuilles minces, figuiers crispés, raisins d'Espagne, herbes aromatiques : thym, anis, etc..
Je me suis mis à califourchon sur la balustrade et je suis resté, des heures, devant le paysage. En contrebas des « olivettes », d'innombrables « éminées » s'étalaient en remous d'argent. Là-bas, la Croix- Couverte érigeait son arche. Plus loin, des cyprès plaquaient leur note noire parmi cette harmonie, et, plus loin, c'était Arles, des collines bleues, le canal de Beaucaire, et l'immensité indistincte de la Camargue. Un silence odoriférant planait. Le soleil, encore timide à cette heure, ne produisait pas d'ombres trop intenses. Un lièvre, non loin, regagnait sa retraite, paisiblement. Je demeurai là jusqu'à ce que la lumière vint, impitoyable pour l'étranger sans parasol, me chasser. Le rapide de Paris passa. Puis, en sens inverse, la diligence de Nîmes.
Et je revins par le canal, le canal stagnant où dor-
maient quelques péniches, à la proue aplatie, venues d'Aigues-Mortes. Ce spectacle paisible évoqua en moi la féerie des quais de ma ville natale, d'où l'on part pour des pays si lointains !... Les ports, que nous tous, Cauchois, adorons plus que toutes les autres visions, si séduisantes qu'elles soient, — les ports où nous aimons vivre. « au milieu des pêcheurs et des paquebots en partance, des vergues, des agrès et de toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux départs ! » ( i ) .
Là-bas, deux hommes péchaient, à l'ombre, au carré. Ils étaient beaux comme deux Puvis de Chavannes...