NOTRE PARIS
Nous le retrouvons. Au retour de nos vagabondages forcenés durant les saisons de soleil, nous avons, dès le marchepied du wagon, respiré voluptueusement son air chargé d'une fièvre connue, mais rafraîchi par la brise automnale qui nous effleure de ses ailes. Comment définirai-je le charme pathétique dé ces rentrées? Comment décrire la joie mélancolique de revoir mon Paris et ses sites aimés ?. . . Oh ! la douceur
(i) Jean Lorrain, Lettre inédite à G. Normandy.
des matinées très claires où, dans un ciel lavé, tout mousseux de nuages, Y Astre luit discrètement comme une lampe derrière un voile! La joie des flânes sur les boulevards où les devantures scintillent déjà, à l'heure des salles de rédaction; où, sur les éventaires des librairies, déferlent les flots de la pensée et de Part contemporains; où les passants se reconnaissent sans s'être vus jamais!... La délicieuse émotion d'errer, pendant l'instant mauve du crépuscule, sur les avenues désertes des quartiers riverains du «Bois » !... Tout se tait... La rumeur lointaine du centre de la ville souligne le silence. Derrière les hautes fenêtres aux volets déclos, des lampes amicales se rallument.
A travers les vitres on voit, dans les salons, Baptiste et Mariette se sourire ou se poursuivre en enlevant des housses. On va rentrer. On rentre. On est rentré!... Finies la vie de château, ses fatigues et ses intrigues. Les flirts se déplacent. Monsieur ne chassera plus. Madame ne surveillera point la cuisson des confitures. On va dépenser en cinq mois ce qui fut économisé en sept, — car la cherté des villégiatures est une fable pour naïfs pauvres. Monsieur oublie les bergères. Madame rêve de jeunes premiers. Les portes des théâtres battent d'impatience et, dans les loges, les fards dansent leur sarabande devant les miroirs trop fidèles. On découvre que, depuis qu'il sévit, M. Drumont a écrit trois mots intelligents : « Mon vieux Paris »... Et c'est un titre !
En comparant les arbres de la Muette à ceux que Ton vient de quitter, on s'aperçoit que les plus loin-
tains sont toujours les plus beaux. On s'est attendri sur Paris. On a souri... N-I ni!... Déjà on voudrait repartir car, là-bas, il y a des splendeurs tyranniques, — là-bas, c'est-à-dire partout, depuis les falaises natales, — aux pays d'Ouest, — que les pluies d'équinoxe flagellent et que les flots dévorent, — jusqu'aux édens de la Côte miraculeuse où reviennent déjà les jolies langueurs bien portantes et les pétulances malades férues de veglioni... Là-bas, il y a Cannes submergée de palmes, Menton perdu dans les citronniers, Golfe-Juan sous ses grands pins!... Les nuits de Nice, les rocs de Bordighera, San-Remo oasis africain, — et, plus loin, Gènes, ses pêcheurs, ses venelles et ses églises, — et, plus loin, toujours l'éternelle agonie de Venise où s'éteignent des ors et s'émiettent des marbres, où le pont du Rialto allonge sur l'eau morte sa grande ombre fauve, — Venise dont on rêve, Venise dont on meurt, Venise et la détresse de ses campaniles; Venise, ville de passion, ville de volupté, ville criminelle et tragique, ville irréelle et flamboyante!... Où êtes-vous, ô Grand Canal aux flots déchirés par les gondoles ? et vous, dalles usées de l'Unique Piazza. et toi, mélancolique San-Giorgio Maggiore ?... Hélas! déjà rêver à cela dans notre Paris d'automne reconquis !... Partenza! Partenza ! Maladie invincible de nos âmes ardentes et fiévreuses !...
... Partir cent fois, partir toujours, Aller vers des terres nouvelles Sous les voiles qui sont les ailes Des navires géants et lourds;
Fuir les hommes et la douleur D'aimer qui ne peut vous comprendre Et n'avoir plus à se défendre Des importuns et des menteurs !
Vivre sur les flots anonymes Toujours mouvants, toujours fleuris...
Je me redis ces pauvres vers commis naguère. Le charme du retour s'évanouit déjà. — Paris nous tient. Paris nous veut. Paris nous tue.