‹ L'heure qui passe;Chapitre 60 sur 63 · ARTHUR RIMBAUD · texte numérisé non relu

ARTHUR RIMBAUD

Verlaine! Rimbaud !... Peu d'hommes exercèrent sur les générations qui les suivirent une influence comparable à celle de ces deux êtres étranges. Etranges. Jusqu'à présent, le caractère de Verlaine seul avait été compris, expliqué, analysé. Celui d'Arthur Rimbaud, qui écrivit, à quinze ans, le Bateau Ivre, poème sans rival jusqu'à présent dans notre littérature, vient d'être étudié comme il le méritait. M. Ernest Delahaye, ami intime de ce stupéfiant génie, nous offre un volume d'un intérêt sans second. Il l'intitule : Rimbaud. Cela suffit. Avec une sagacité

d'investigation, une documentation de premier ordre et des observations personnelles d'une très grande valeur, il ressuscite le collégien que Victor Hugo appela : « Shakespeare enfant » et qui devait errer à travers le monde, tant ! que Verlaine vint à lui écrire avec colère ces vers splendides :

La malédiction de n'être jamais las

Suit tes pas sur le monde où l'horizon te tire.

La vie physique, en effet, ne compte jamais devant la terrible logique cérébrale de Rimbaud. Cet enfant (que nous appellerions surhomme s'il n'y avait pas plus de surhommes qu'il n'existe de surpotirons, en dépit des philosophies de naguère, mal comprises d'ailleurs;, cet enfant fut et demeure le prototype et la synthèse géante de l'inquiétude et de la soif d'absolu qui torture nos générations. Cette intelligence exceptionnelle, nourrie avec amour par les professeurs du collège de Charleville, bientôt épouvantés devant la puissance invraisemblable qu'elle acquit, cette formidable et terrifiante machine à penser stupéfie encore ceux qui, aujourd'hui qu'elle est immobilisée par la mort, tentent de la démonter pour se livrer à son étude. A seize ans, Arthur Rimbaud a tout lu, tout étudié, tout deviné ; la science, l'art, la pensée des siècles disparus vivent et bouillonnent tout entiers entre les parois de ce crâne que deux veux d'albatros illuminent. Il a déjà cessé de croire après avoir été passionnément mystique. 11 est devenu un négateu1" forcené. Il a cherché partout, éperdument, une reli-

gion impossible qui aurait pu contenir son absolutisme, sa tendresse, ses idées philosophiques et ses conceptions sociales. Il aime l'homme et l'homme lui répugne. Il rêve d'une autre humanité, puis d'un autre univers. Il cherche « le lieu et la formule ». Il a voulu d'abord inventer un « verbe poétique accessible à tous les sens ». Et par « tous les sens » il entend évidemment tous les modes de réception humains et toutes les manifestations sensitives. Il y parvient. Dès lors, il cherche autre chose. Sa logique d'acier lui fera toujours abandonner ce qu'il a possédé. Il a fui sa famille. Il dédaignera les menaces de l'avenir inconnu. Il épuisera les sensations de dix vies humaines et il ne se sentira jamais l'appétit du trépas. Il vivra toute la vie. Il sera le plus extraordinaire des poètes, mais il quittera la poésie dès qu'il faudra faire du métier. Son ingénuité hautaine ne condescendra jamais à le faire vivre d'un truc ou d'un chic, comme tout lemonde. Sonâmesaturéed'enthousiasmes, de passions, de philosophies et de visions, s'affame lorsqu'elle se rassasie. Jusqu'à l'heure où il constatera qu'il s'est nourri de mensonges, où il trouvera « la formule » douloureuse, où il étreindra furieusement la « réalité rugueuse » et se réfugiera dans « l'humilité intégrale » lui qui pouvait être monarque !... Il voudra la vie saine, la vie large, dans des sites sans bornes, et il connaîtra les pays de fable et de songe ; il se couchera sur les pierres de Chypre ; il fraternisera avec des hommes noirs et roux; il traitera avec des empereurs casqués d'or qui l'appelleront :

« Le Juste » ; il vendra du café, du poivre et de l'ivoire ; il cheminera sur les flots comme il a cheminé à travers les plaines du Nord ; il connaîtra la détresse des cieux crevant en éclairs « et les trombes, et les ressacs et les courants » ; il rêvera aux escales sur le pont du navire las, vomissant des nuages, avalant des balles, des bois, des caisses blindées; et ballotant sur les mâts et sur les cordages, veufs de toile, des nuées d'oiseaux criards « aux yeux blonds ». Et il reviendra mourir, mutilé, en décombres, mais lucide, dans la splendeur d'un Marseille éternellement vibrant du frisson aimable et douloureux des départs!... — M. Delahaye a écrit un livre tout à fait admirable qu'il pouvait appeler : l Épopée d'un Cerveau.

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