i2 L*HEURE VENGERESSE
créature, et internèrent le souverain détrôné au Cameroun. Les Allemands eux-mêmes, qui avaient arraché Maliétoa à Taffection de ses sujets, viennent de le leur rendre, l'Angleterre comme TAmérique n'ayant jamais cessé de protester contre l'élévation arbitraire de Mataafa; mais le séjour au Cameroun du roi des lies samoiennes n'a point été perdu, et les engagements qu'il a pris vis-à-vis de l'Allemagne priment dès aujourd'hui ceux que pourra lui faire prendre l'Angleterre.
' A Zanzibar, le docteur Peters, s'il en est réduit à méditer sur le pourquoi des m'amours de l'Allemagne à l'Angleterre, comprendra mieux lorsqu'il apprendra que le gouvernement belge, dans son dévouement aveugle à l'Allemagne, vient de lui céder l'Arabe Serven-ben-Ahmed, fils d'un marchand d'esclaves, actuellement au service de l'État du Congo et qui devient pour la diptomatie bismarckienne à Zanzibar l'aide le plus admirable qu'on puisse trouver. Chargé de rassurer les marchands d'esclaves, de persuader h. Bouchiri, chef des insurgés de la côte Orientale, que le capitaine Wissmann est un ami des indigènes, que l'Allemagne est la plus puissante ennemie des Anglais, M. de Bismarck, pour faire digérer h l'Angleterre cette belle pilule, aflfecte de blâmer toutes les manifestations coloniales de sa presse ^t de son peuple. En vain la société de secours à Emin pacha, en vain les journaux qui défendent la politique coloniale, en vain une partie notable
DES GRIMES BtSMARGKlEN S. 253
de l'opinion publique allemande réclament-ils la sauvegarde des intérêts nationaux et la réparation que l'amiral Freemantle doit à l'Allemagne à propos de la saisie de la Meera, bâtiment qui portait le docteur Peters au secours d'Emin, le grand chancelier n'écoute pas.
Bien mieux, la Norddeutsch répond que l'amitié anglaise est plus précieuse que le succès d'une expédition sur le haut Nil. De son côté, la Gazette de r Allemagne du Nord gourmande sévèrement ceux qui veulent tout étreindre avant d'avoir les ressources nécessaires pour tout embrasser. On le voit, les avances, les concessions, les invites à l'Angleterre ne peuvent être plus grandes; mais il arrive que la presse allemande, avec son infa*^ tuation, sa lourdeur, a un peu gâté la situation. Ne s'est-elle pas avisée de transformer les pourparlers entre M. de Bismarck et lord Salisbury, à propos de la Triple Alliance, en pacte conclu ? La Gazette nationale de Berlin, entre autres, n'a pas craint d'affirmer qu'une entente était cer* taine entre le cabinet anglais et la Ligue de la paix, que lord Salisbury même avait été jusqu'à engager dans l'alliance les cabinets qui lui succéderaient.
12 Septembre 1889
Les dépenses d'armements que la Prusse impose à TEurope se paieront par la guerre. — Le théâtre héroïcomique de M. de Bismarck.
Il n'y a plus, hélas! d'illusion k se faire. Les coupables dépenses d'armements que la Prusse impose à l'Europe depuis près de vingt ans se paieront avant peu, à leur échéance fatale, par la guerre. Malgré toutes les responsabilités qu'elle a vainement essayé de rejeter sur d'autres, une seule famille, celle des Hohenzollern, a, en celte fin de siècle, qui sans elle eût été consacrée à tous les progrès vraiment humains, déchaîné dans la paix les fléaux des combats les plus destructeurs de la vitalité et de la richesse européennes. Gela pour satisfaire ses ambitions effrénées, ses convoitises, pour faire triompher sa duplicité, pour glorifier sa force, pour voir finalement se ruer des Slaves sur des Slaves, des Latins sur des Latins.
La terrible lutte qui s'imposait aurait, dans d'autres mains que des mains berlinoises, les proportions d'une tragédie antique, mais M. de Bismarck, l'illustre metteur en scène de la direc-
l'heure vengeresse des crimes BISMARGEJENS 255
tion HohenzoUern et du drame continental, est sans art, il a mal réglé ses effets. Trop d'acteurs s'enchevêtrent dans son œuvre. Le dénouement pourra être cruel, sanglant, mais ce ne sera qu'abominable et odieux, jamaisgrand. Le drame est alors aisément compliqué. Chaque personnage est en possession d'un rôle qui exige trop souvent l'aide du souffleur et qu'il débite parfois trop haut dans les coulisses, comme M. Grispi. Les types d'un Homère prussifié, ceux des légendes allemandes, ceux de la comédie italienne, se coudoient dans le théâtre bismarckien.
Je laisse h mes lecteurs le soin de la distribution des rôles. Je me permets seulement de signaler l'empereur Guillaume en dieu Mars, aux paroles guerrières, aux évocations victorieuses, M. de Bismarck en Hercule, brûlé par la robe d'une Déjanire franco-russe, le roi Humbert en héros futur, M. Grispi en Grispi! l'empereur d'Autriche en empereur légendaire, toujours sur le point de se réveiller, M. Tisza en Attila, le roi Milan et le prince Ferdinand, l'un ne jouant que les entrées, l'autre que les sorties.
Le journal le Nord, dans sa correspondance de Pétersbourg, que je lis après avoir écrit ces lignes, complète le tableau d'une situation dramatique en disant :
<( Si bien que la Russie en persévérant plus que jamais dans sa politique d'expectative demeure pour le moment dans la situation du spectateur
256 L^HEirtlE VENGERESSE DES CftiMES BISMAKCRIEISS.
attendant, après la chute du rideau, qu'il se relève sur un nouvel acte, et cet intervalle de farniente doit lui paraître d'autant plus agréable qu'à en juger par le prologue, il se prépare des scènes émouvantes, qui vont exiger de sa part une extrême tension d'esprit. )>
En face d'avertissements répétés, gardons-nous de perdre notre belle humeur et notre sang-froid, mais ne cherchons pas à nous tromper sur les dangers que nous courons. lis nous menacent et nous enserrent; les mines sont prêtes partout autour de nous et il suffit d'un caprice de la main qui les a creusées et élargies pour y mettre le feu.
1'' Novembre 1889
Visite d'Alexandre III à Berlin : « On Va trop attendu ». — Le séjour du tsar & Berlin fait yoir les irrémédiables divergences entre la Russie et TAUemagne. — Alexandre III n*a pas voulu rompre des relations dont les apparences sont la cause de la paix. — Jamais les intérêts de TAutriche, alliée de TAllemagne, ne seront en concordance avec ceux de la Russie. — Les intérêts du peuple russe et du peuple allemand sont partout contraires. — Duplicité de M. de Bismarck avec le prince Ferdinand. — Les voyages de Guillaume IL — Voyage de Guillaume en Grèce. — L'intérêt de la Grèce est de combiner son action politique avec la Russie. — L'Allemagne est l'ennemie de la Grèce. — L'Allemagne est fatale à ses alliés. — Visite de l'empereur au sultan. — Ce qu'en dit M. de Bismarck., — En 1870, nous avons été vaincus, non par la force, mais par nos propres fautes, notre imprévoyance, notre abandon de nous-mêmes. — La Triple Alliance n'aura pas une fortune définitive. — Les éléments qui se groupent en face de la Triple Alliance sont plus nobles. — Un péril national ferait oublier aux Français toutes leurs querelles. — Le tsar est la sentinelle qui barre à l'Autriche la route tracée par l'Allemagne. — Le Times adjure les puissances de reconnaître en Bulgarie le fait accompli. — M. de Bismarck parle du respect des traités existants. — Projet d'invasion chinoise en Russie-, sous les ordres d'officiers allemands. — M. de Bismarck croit
TAllemagne assez forte pour résister à ce qui brisera les autres nations. — Discours de M. de Benningsen. — La fédération allemande pourrait se dissoudre à la suite d'une guerre malheureuse.
Le grand événement de la quinzaine est la venue d'Alexandre III en Prusse. Parlant de la froideur de la population berlinoise durant le séjour de l'empereur de Russie, M. de Bismarck Ta légitimée en disant : « On Ta trop attendu. »
Le tsar a voulu se faire attendre en Allemagne. Lorsque, dans sa correction courtoise, il a jugé qu'il avait été assez attendu, il a rempli un devoir de politesse que la politique bismarckienne n'avait point, il faut en convenir, rendu attrayant.
Aussitôt que la visite de son puissant voisin lui fut connue, Guillaume II s'ingénia à chercher par quel moyen il pourrait être le plus désagréable à son hôte.
Ayant trouvé, il fit venir à Kiel, où l'empereur Alexandre III devait débarquer, une flotte anglaise pour prouver au tsar l'entente de FAlleniagne et du cabinet Salisbury. De plus, il quitta Kiel, où il avait pas8|é deux jours ayant l'arrivée de l'empereur, afin de prouver par cette désinvolture qu'il ne tenait pas h la visite que cependant il attendait depuis plus d'une année.
Le Times déclara que le séjour d'Alexandre III à Berlin rendait évidentes les irrémédiables divergences qui existent entre la Russie et l'Allemagne.
DES GRIMES BISMARGKIENS. 25i
Le NouveaiL, Temps répondait avec calme à toutes les impertinences en disant : « Il est loin, le temps où la Russie soutenait naïvement les entreprises de la Prusse, quoiqu'elles n'eussent aucun rapport avec les intérêts russes; elle n'assisterait plus impassible aujourd'hui au démembrement du Danemark, à la défaite de l'Autriche, à colle de la France, qui ont rompu l'équilibre européen, sans procurer à la Russie d'autres compensations que le droit d'avoir quelques batteries flottantes dans la mer Noire. ))
Donc, la presse de lord Salisbury ne découvrait pas à . elle seule << l'abime » et le voyage de Guillaume II à Gonstantinople n'était pas un trait de génie pour le creuser. Le défi était inutile. La Russie n'ignorait, avant le séjour de son tsar en Prusse» aucune Aei» irrémédiables divergences ^vi'û y a entre elle et l'Allemagne.
Alexandre III a donc rendu sa visite avec la froideur que lui dictait sa dignité. Le maintien de la paix européenne étant son unique but, il a fait une démarche qui réfutait irrémédiablement les calomnies des feuilles allemandes et prouvait son désir de ne pas rompre des relations, perfides, il est vrai, mais dont l'apparence peut encore servir la. cause de la paix.
M. de, Bismarck essaie en vain de faire croire à l'entent^, complète du tsar et de Guillaume II.. U seJEait rappeler par le ffouveau Temps que la Russie n'a pas gardé sa naïveté.
260 l'hBLRE VINGERËSSE
La conclusion est donc toujours la même : les intérêts de T Autriche alliée à TAllemagne peuventils se trouver à un moment quelconque en concordance avec ceux de la Russie? Non.
Le caractère de la politique prussienne n'est plus à défendre, Tavidité de T Allemagne n'est plus à démontrer. La générosité, la chevalerie, l'abandon complet de la Russie n'ont récolté chez ses voisins teutons aucune réciprocité. Ce que la Prusse germaine veut, c'est l'absorption. Son emblème, n'est-ce pas la large main du chancelier, toujours ouverte pour prendre et pour frapper? Tout Allemand se dit que la Providence lui a donné pour mission de dévorer la Russie à l'intérieur et de l'annihiler à l'extérieur.
Aussi le résultat final est-il qu'entre les peuples russe et allemand, chaque jour voit croître les inimitiés. Leurs intérêts, leurs sentiments, leurs besoins sont partout contraires. Toutes leurs classes se haïssent.
Et tout vient ajouter chaque jour au scandale des duplicités de M. de Bismarck. C'est surtout dans sa protection du prince Ferdinand qu'elles éclatent. Durant le séjour d'Alexandre III à Berlin, le prince Ferdinand écrivait à Vienne pour obtenir de M. de Kalnoky et de FrançoisrJoseph qu'ils obtiennent de M. de Bismarck qu'il tienne sa parole et parle au tsar en sa faveur. Mais le chancelier, en même temps qu'il poussait le prince Ferdinand et occuper le trône bulgare, ne répé-
D£8 CRIMES BISMARCKIENS. 261
tait-il pas « qu'il ne risquerait pas les os d'un grenadier poméranien pour les affaires des Balkans » ?
Que le prince Ferdinand veuille bien prendre la peine de suivre ma démonstration.
M. de Bismarck prétend être le défenseur de la paix européenne. Or, de deux choses Tune : ou la question des Balkans ne menace pas la paix européenne, ou si elle la menace, c'est que M. de Bismarck désire la guerre. Gomment se pourrait-il que dans une pareille situation diplomatique créée par lui-même, le chancelier voulût sincèrement obtenir d'Alexandre III ou de l'Autriche des concessions, par crainte de voir la Bulgarie troubler la paix de l'Europe ?
Le Tsar ayant toujours déclaré que la première condition d'apaisement dans l'affaire bulgare était la renonciation du prince Ferdinand, il parait difficile que le même Tsar trouve cet apaisement dans la reconnaissance de ce même prince Ferdinand, le caprice et la versatilité n'étant pas, qu'on le sache, les traits dominants du caractère d'Alexandre III.
Bref, tout se résume aujourd'hui, comme au coup d'État de Philippopoli, par ceci : le traité de Berlin subsiste encore dans son intégralité, la Bulgarie ne peut être reconnue qu'avec le consentement de toutes les puissances signataires de la convention, et la Russie refuserait certainement le sien.
Il reste donc établi que M. de Bismarck en
Balgarie a trahi les Bulgares, les Rouméliotes, la Turquie, le prince Alexandre, la Russie, TAutriche et le prince Ferdinand. A qui réserve-t-il son coup de grâce?
La pauvre Autriche avec une application touchante ne cesse de travailler à l'extension de son influence, mais la duplicité de M. de Bismarck parvient toujours à décomposer les fruits de son labeur et les résultats de ses eflPorts diplomatiques sont partout inférieurs à l'activité et k l'intelligence dépensées. En Bulgarie M. de Bismarck l'égaré; en Serbie ses conseils l'ont compromise. En Roumanie, le chancelier s'efforce de la supplanter commercialement.
Tandis que M. de Bismarck tiâse'fil à fil dans l'ombre et la solitude de Priedrichsruhele grand linceul qui enveloppe la vie agonisante des gou- Vernements ses alliés, tahdis qu'il recouvre du voile funèbre la vie économique des peuples qui ont cru à sa thérapeutique politique, par amour du contraste, le jeune empereur son élève court d'un pays à l'autre. Précédé et suivi de tambours et de trompettes, il donne dans chaque capitale, avec la permission des souverains, une représentation dont le principal attrait est l'exhibition de sa personne avec costumes militaires aussi riches que variés.
L'empereur d'Allemagne est arrivé en Hellénie botté, éperonné, casque en tête, paradant sous le ciel d'Homère, croyant apparaitre au peuple qui
DES CRIMES BISMÂRCKIEISS. 263
autrefois immortalisait les héros en jeune Dieu de la Force. Que prétend-il apporter des Germains, ce Germain, à cette Grèce nouvelle dont le g^nie est l'expression de la vivacité aimabie, ide la pensée élégante, de Tesprit clair? Est-ce le goût de la brutalité, de la pensée lourde, de l'esprit nébuleux? Il n'y parviendra pas.
Que venait-il faire en Grèce? Il devait apporter la Crète en dot h sa sœur, épouse du prince héritier de Grèce, et c'est au moment où les Cretois souffrent le plus de tortures, après qu'il n'a rien tenté d'obtenir de son ami le sultan pour adoucir leurs épreuves, qu'il est venu demander aux Athéniens leur enthousiasme.
Certes, ce n'est pas au nom du Congrès de Berlin que Guillaume II et la politique allemande peuvent aider la diplomatie grecque à recouvrer Janînà; l'Épire, à libérer la Crète. Le sultan peut trop aisément répondre que le traité de Berlin est bieti trop cher k l'Allemagne pour qu'elle lui demande la reconnaissance du prince de Bulgarie.
Combien 1^, Grèce eût fait de la politique plus prévoyante et plus réalisable même, en tournant les yeux vers Saint-Pétersbourg. La Russie, qui a renoncé aux dispositions favorables du traité de San Stefano, accepté la dislocation de la Roumélieet de la Bulgarie rapprochées par elle, subi les arrêts contradictoires du traité de Berlin, a, quand elle réclame irexécution des clauses d"^ ce
traité, une autorité morale autre que celle de rAllemagne, et il ne faut pas rire de Tautorité morale. Pour réclamer l'exécution des clauses du traité dicté par M. de Bismarck en sa capitale : l'extension des droits autonomes que la Porte s'est engagée à octroyer à la Crète, l'abandon de l'Épire, de Janina, la Russie peut élever la voix, car nul ne saurait douter de son désintéressement.
Combien de fois l'ai-je redit, l'ai-je écrit à mes amis d'Athènes, l'intérêt de la Grèce, de la France, est de chercher à combiner leurs actions diplomatiques convergentes avec celles de la Russie. Sans doute dans cette politique il y a des risques à courir comme dans toutes, mais s'il y a des impossibilités d'un côté, il y a d'inquiétantes certitudes de l'autre. VAtiemagne est F ennemie de la Grèce, Elle est, par ses alliances, forcée de pousser f Autriche à Saloniqtie, et les Bulgares en Macédoine. Les dangers russes pour la Grèce sont imaginaires, les dangers allemands sont tangibles.
L'Allemagne est fatale à ses alliés. Quelles déconvenues n'a-t-elle pas infligées à la Russie, lorsque celle-ci croyait à sa fidélité aux engagements? Quels déboires n'inflige-t-elle pas à l'Autriche et à l'Italie? La Russie grandit aujourd'hui en raison du carré des distances qui l'éloignent de l'influence allemande. L'Autriche et l'Italie se ruinent sans profit aucun pour chacune d'elles
DES CRIMEB BISMARCKIEN S. 265
et économiquement pour être prêtes aux guerres de l'Allemagne. Toutes deux avaient besoin de paix, d'économie, d'expansion industrielle, commerciale, agricole. Avant de s'être alliées à la Prusse, les deux nations étaient prospères, leur budget s'équilibrait, leur commerce s'ouvrait sur des voies qu'obstrue aujourd'hui la camelote des produits allemands. Un même sort serait réservé à la Grèce si elle se laissait circonvenir. Elle aurait tout à gagner en faisant de la politique gréco-russe, elle a tout à peindre en faisant de la politique gréco-allemande.
Si nous sommes curieux de savoir ce que M. de Bismarck pense du voyage de Guillaume II à Gonstantinople, lisons la Gazette de l'Allemagne du Nord,
c< La visite de l'empereur au sultan ne doit inspirer ni hostilité, ni méfiance. La politique extérieure de l'Allemagne a pour principe de maintenir et de garantir la paix. L'Allemagne voit avec satisfaction et reconnaissance la rencontre de deux monarques qui procurent au pays et au peuple allemand un si grand nombre de relations amicales. ))
Le voyage de Guillaume II, s'il a honoré le roi de Grèce et le Sultan, a prouvé que le peuple d'Athènes et celui de Gonstantinople n'ont pas un goût très vif pour la Triple-Alliance.
La Triple-Alliance I Je ne crois pas à sa fortune, non que mes raisonnements soient dominés
par l'intérêt suprême de mon adorée patrie à voir sa rupture ou sa défaite, mais parce qu'elle n'est pas dans F ordre moral qui doit réussir. On nous a beaucoup répété que nous avions été vaincus par la force. Ce n'est pas vrai. Nous avons été vaincus par nos propres fautes, par un état d'esprit qui faisait préférer k notre pays, entraîné par la cour de Napoléon III, le plaisir à la prévoyance.
La fortune s'est retirée de nous parce que nous méritions qu'elle se retirât!
L'affaire du Mexique, venantaprès tant d'erreurs commises, avec son drame final, eût dû écarter la France de la voie périlleuse dans laquelle elle était engagée. Elle eût dû éclairer nos routes nouvelles, nous obliger à nous reprendre et à nous conduire. Nous avons été punis par la défaite, de notre abandon de nous-mêmes.
Non, je ne crois pas à la fortune de la Triple- Alliance. Ce n'est pas cette étrange' monomanie de la distraction qui poursuit l'empereur alleniand comme si une main fataîe avait écrit sur ses palais : Tu voyageras! Ce n'est pas cette monomanie qui ranimera une fortune jusque-là infatigable pour la Prusse, mais que Guillaume II exténue à la suivre.
L'empereur François-Joseph a été averti par la mort de son fils qu'il faisait fausse route, et il sait mieux que personne que s'il s'est suicidé (ce que je nie) c'est par dégoût du vasselage
DES CRIMES BISMARCKIENS. 267
allemand plus que par amour qu'il a quitté la vie.
Le roi Humbert est prévenu par des signes de jettature, signes que sait interpréter le peuple itatlien, que Guillaume II lui sera funeste.
La politique de la Triple-Alliance, dirige'e par le chancelier, est faite de duperie, de mensonge, de trahison, d'égoïsme; elle est donc frappée au coin de Timmoralité et ne peut, sans atteinte aux lois de justice, éternellement triompher.
En face de cette Triple-Alliance les éléments qui se groupent sont plus nobles et aussi plus heureux. C'est d'abord, en Russie, l'empereur, sincère, familial, fidèle aux principes de sa souveraineté; qui échappe par miracle au danger de Borki; c'est, au Monténégro, un prince chevalier, type de la vaillance et de l'honneur; c'est en Serbie une mère, une reine, une femme très pure <jTii reconquiert enfin son fils ; c'est, en France, un peuple honnête, loyal, lui aussi, auquel un 'péril national ferait oublier toutes ses querelles politiques et que le danger trouverait héroïquement uni,
M. de Bismarck est acculé à ce traité de Berlin, stratagème caressé de sa politique, summum de ses combinaisons passées et futures par lèsquelles il a cru barrera la Russie toutes les routes de l'Orient et les ouvrir à l'Autriche . L'a Roumélie arrachée par la perfidie bismarckienne atr traité dé San Stefano, est unie révolutionnai-
36D l'heure vengeresse
renient à la Bulgarie; la Russie veut qu'elle en reste séparée jusqu'à ce que le traité de Berlin soit revisé par ceux-là mêmes qui en ont forgé les clauses.
M. de Bismarck aura beau faire, sa politique est prise à ses propres pièges. En vain il a inspiré, exalté, puis brisé le prince de Battenbei^; en vain il a fait agir comme des pantins les hommes de la Révolution rouméliote et bulgare; en vain il a envoyé à Sofia Tun des princes allemands les plus humblement soumis à ses ordres. Il est condamné à n'aller pas plus loin. Le Tsar silencieux est la sentinelle qui barre à l'Autriche les routes tracées par l'Allemagne, sentinelle dont chaque geste, chaque mouvement, chaque parole signifie : « On ne passe pas t »
M. de Bismarck tourne, s'agite, revient, mais il est sans cesse ramené face à face avec la question bulgare créée et mise au monde par lui.
Le chancelier avec toute son habileté ne peut échapper à ce dilemme : obliger l'Autriche à se soumettre ou à faire la guerre.
La Russie, appuyée sur la légalité internationale, a montré dans les luttes soutenues contre tant d'intrigues, de trahisons, une élévation morale (et cette élévation est une force, Prince, ne vous en déplaise I) qui accroîtra de plus en plus son influence dans les Balkans, car elle est, pour les petits peuples longtemps opprimés
DES ClIlMES dlSMARClClENS. â69
et restes soupçonneux, une affirmation de désintéressement qui rassure leur passion de l'indépendance.
Le Times adjure les puissances de reconnaître Tétai de chose en Bulgarie, « alors même, ajoute le journal de la Cité, que lune d'elles s'y refuserait, mais cette reconnaissance qui consacrerait V ingratitude bulgare envers la Russie parait plus impossible que jamais, puisque le chancelier luimême, maté par la patiente sagesse d'Alexandre III, s'est cru obligé dans le discours du trône au Reichstag de parler du respect dû aux « traités existants ». Plus M. de Bismarck a trahi, puis il sera forcé de trahir encore; plus il a menti, plus il mentira. '
En attendant qu'il croie la Ligue de la paix prête à faire la guerre, le chancelier se soumettra à la Russie dans les Balkans. '
Mais s'il consent à rouvrir une étroite issue à l'influence de sa puissante voisine, ce sera pour prendre le temps de l'enfermer davantage dans un cercle de feu.
Ne prépare-t-il pas avec son génie infernal un& invasion chinoise par la Sibérie, invasion conduite par des officiers allemands, qui, sur un signe de lui, inonderait la Russie ? Ne sacrifierait-il pas à l'Angleterre toutes ses visées coloniales pour qu'elle soit prête en Asie à se jeter sur la Russie, attaquée ou par l'Autriche ou par T Aller magne ou par toutes deux k la fois ?
210 L^HJSURE VENGERESSE
Le chancelier uq s'émeut pas à la pensée d'apprendre aux hordes célestes le chemin de l'Europe; est-ce qu'il s'est ému, en épuisant notre continent par des armements immenses, à l'idée qu'il nous livrera tôt ou tard à la concurrence américaine ?
Il croit l'Allemagne assez forte pour résister à tout ce qui brisera les autres nations européennes. Son orgueil Tégare et le conduit à l'aveuglement de ceux que Dieu veut perdre.
M. de Benningsen, un instant rival de M. de Bismarck, aujourd'hui su créature, a exposé daos un discours au Reiehstag les pensées profondes que voici :
« Les puissances européennes comme la France et surtout la Russie pourront être assurées que même dans le cas d'une défaite accompagnée d'une perte de territoire, elles resteront quand même ce qu'elles ont été. »
L'Allemagne unie ne peut nourrir une conviction pareille. Cette unité fut créée autant par la voie des conquêtes que par la voie des sentiments politiques provoqués chez les peuples allemands par les victoires de la Prusse et la fédération dont elle conserve la forme jusqu'à présent peut se désunir à la suite d'une guerre malheureuse.
Des signes, des signes! Mes lecteur^s ne les voient-ils pas? M. de Bismarck était favorisé par le sort [lorsqu'il servait l'empereur Guillaume I®^ et ses combinaisons bonnes oi| mauvaises réus^
bËS CRIMES BI8MARCKIENS. 2'71
sissaient toutes; aujourd'hui il sert Guillaume II, et rien ne réussit plus ni à lui ni à ses amis : c'est au point que le corail de Naples n'a pas même pu protéger M. Crispi de l'inondation. Les signes des temps sont pour nous 1
Décembre ISàd
Le stiUu quo en Bulgarie. — L'Autriche est soumise à toutes les exigences de M. de Bismarck. — Respect au traité, disent lord Salisbury et Guillaume, après M. de Bismarck.
M. de Bismarck fait à cette heure plus de frais pour le Tsar hautain que pour François-Joseph dont Tunique préoccupation est de le satisfaire. Le bon apôtre offre à la Russie d'obliger son allié de Vienne à se frapper trois fois la poitrine, à se déclarer coupable en pensée et en action et à renoncer à toute influence en Bulgarie. Le Pester Loyd, k Budapest, fulmine, la Nouvelle Presse libre de Vienne va jusqu'à prêcher la résistance à TAllemagne, les nombreuses gazettes prussiennes qui, sous différents noms, portent les mensonges du maître aux quatre coins du globe, répètent que M. de Bismarck a toujours blâmé l'aventure politic^ue de l'Autriche à Sofia. Le Times et le Standard, qui exigeaient, il y a un mois, la reconnaissance du prince Ferdinand, font un retour sur eux-mêmes et conviennent qu'après tout, l'Allemagne ne peut risquer « les os d'un soldat pomé-
L'fiÉCtlB VENGERESSE DES CRIMES RlSMARCKIENS. 213
ranîen » J)our une principauté des* Balkàn». Dont* le prince Ferdinand, donc M. Stetnbouloff. . . , mais je m'arrête au moment où mfes lecteurs pourraient croire que ces traîtres de mélodrame vont Ôt^è précij^ités dans Un âblrhe... avec fonds ; c'est tout le contraire, ils sont plus effrontés <JUô jamais, protégés par le sultah, par François- Joseph, par lord Salisbury, par M. Crispi... 6l par M. de Bismarck lui-même I f ! Seulement rîndépéndance de la principauté, la didatut-é de M. Stambouloff, l'occupation du trône bulgare aU lieu d'être désignées par ces difféirents nonis, s'appelleront désormais le statu quo. Le $tatu quo, mot bismarèkien, mot magique pouvant sîgnifièir ou défaite pout rAulriché et victoii'ô pour la Russie, ou le contraire au choix du chancelier d'Allemagne* Mais si la Russie, ce dont je doute fort, se laisse abuser par des semblant» qui, de même que l'hypocrisie est un hommage rendu à la vertu, sont au moins un hommage rendu aux droits du grand empire du Nord, que dire de rAutriche, des humiliations qu'elle sUbit, de la facilité avec laquelle elle accepte de Voir ^a dignité être le cadet des soucis de M. de Bismai-ck ? Tour k tour morigénée par la Wilhelmstl^asse lorsqu'elle hésite à faire de nouveaux sacrifices, excitée S épaulei* le gouvernement de Sofia lorsque l'empereur François-Joseph dans le discours du trône à la délégation crie courage à la révolution bulgare, désavouée après avoir été poussée
274 l'heure vengeresse DES CRIMES BISMARCX.IENS.
à lancer dans son organe officieux le Fremdenblatt le mouvement en faveur de la reconnaissance du prince de Bulgarie, humiliée par le « Jamais I » que M. de Bismarck menace de lui faire prononcer à propos de cette reconnaissance, la pauvre Autriche se courbe sous toutes les exigences et sous toutes les rebufiTades du tyran auquel elle est soumise.
Lemotd'ordre duprince de Bismarck est aujourd'hui : Respect aux traités. Phrase redondante prononcée par le plus illustre compère du chancelier, lord Salisbury, et répétée par Guillaume IL Mais s'agit-il des anciens ou des nouveaux, des traités écrits ou des traités verbaux? N'est-ce pas sur ces derniers que le chancelier veut appuyer désormais ses combinaisons les plus imprévues? Sa politique autrichienne, sa politique turque, sa politique italienne, n'ont-elles pas déjà pour pivot l'entente désirée et enfin verbalement conclue avec l'Angleterre?
Endormir la Russie, rassurer la France deviennent un plaisir divin, lorsqu'on leur prépare un réveil dans un tel cercle de fer.
Pour distraire l'empereur François-Joseph du triste souvenir de son discours aux Délégations sur la Bulgarie, M. de Bismarck l'occupe par un encouragement à la pénétration de la Bosnie et de l'Herzégovine.
15 Décembre 1889
Après vingt ans! — Depuis vingt ans le germanisme, notre ennemi mortel, s'est de plus en plus infiltré dans Tancien et le nouveau monde. — A travers les Ages ceux qui ont fait de la force l'instrument de l'oppression ont encouru la malédiction universelle. — La politique prussienne a, depuis vingt ans, détruit l'équilibre de l'Europe et arrêté le développement normal des autres nations.
Dernière date de 89. Dans quinze jours, ce sera 90. Combien de ceux qui sont restés debout sous Técroulement de 1870 se sont-ils répété : « Qui sait, dans vingt ans? »
Les voilà, ces vingt années. Leur lente et douloureuse succession nous a-t-elle permis de réunir, sauf deux, bien précieuses, les assises dispersées de notre édifice national ? Ces vingt années ont-elles vu renaître, ont-elles fortifié en nous le violent amour du sol sacré de notre France, que les idées humanitaires et cosmopolites avaient attiédi, violent amour, qui, tant de fois, héroïquement, a vibré dans Tâme de nos races si diverses, ou gauloises, ou franques, ou latines?
A ces questions, oui, nous pouvons répondre oui. Le temps nous apporte ces consolantes promesses; il nous relève de nos défaites, il nous aide à trouver des réconforts dans le passé. L'espoir ailé de l'avenir s'est posé aux confins de notre horizon; il nous apparaît là-bas, là-bas, mais clairement. La vaillance murmure en nos cœurs des paroles fières, et si le défi venait, ces paroles, d'un bond, seraient à nos lèvres.
Sans doute aussi, depuis vingt années, dans l'ancien et dans le nouveau monde, le germanisme, notre ennemi, s'est de plus en plus infiltré; sans doute, la politique prussienne, la plus brutale et la plus dangereuse expression du gelrmanisme, est chaque jour plus dominante et plus envahissante; mais quelqu'une de ces grandes lois d'oscillation, d'équilibre, qui, pour se rendre tangibles, fournissent de si nombreux faits à l'histoire; qui, depuis les siècles des siècles, ont tour à tour abaissé le vainqueur et élevé le vaindu; quelqu'une de ces lois, dis-je, ne prépare-t-elle pas, depuis vingt ans, ses modes d'application, n'accumule-t-elle pas ses motifb de condamna* tion?
Depuis les époques les |)lus reculées jusqu'à nos jours, il y a eu force et force; la vraie, la noble, celle que les hommes ont le plus glorifiée dans leurs légendes ou dans leurs annales-, défendait le faible, redressait les torts. Ceux qui, abusant de la force, en ont fait l'instrument de l'oppression
D£9 GRIMB8 BlSIf ARGKIBNS. 277
et du crime, ont été poursuivis à travers les âges par la malédiction universelle comme des fléaux de Dieu.
Jusqu'au xvii^ siècle, les peuples n'ont poétisé la force que quand elle a protégé le droit; le xviii^ siècle a été plus loin : il a cherché h dégager le droit de Tappuî de la force. De 1789 au coup de main du Schleswig-Holstein , les gouvernements et les nations, quels qu'ils fussent, ont eu pour préoccupation d'abriter leurs conquêtes, ne fût-ce que sous les apparences du droit, en invoquant les noms du progrès, de la civilisation, de l'humanité.
Mais tout à coupj il a surgi un maire du palais^ un souo&rain, un peuple, produits anormaux des hérédités du temps barbare, de Vdge moyen, qui, partant un défi aux arrêts séculaires de V histoire, aux dogmes de toutes les religions, aux progrès sociaux ont déclaré que, par eux, la force primait désormais le droit.
Logiques avec leur négation de l'idée supérieure de justice, M. de Bismarck, Guillaume I*^ et les Prussiens ont su totalement repousser toutes les responsabilités morales de la puissance. Ils ont traité la générosité, la loyauté, l'honneur, les vertus chrétiennes et chevaleresques, comme ils traitaient le droit. La force allemande, le peuple allemand, la race germaine, k l'exclusion de toute autre force, de tout autre peuple, de toute autre race, ont bientôt paru à Berlin être devenus la
seule raison de la vie générale. Autrui et ennemis» soit sous la forme d'alliés, soit sous la forme d'adversaires, sont aujourd'hui synonymes dans l'esprit de Bismarck et de l'empereur Guillaume. La fable elle-même n'eût pas conçu de plus effroyables Titans de l'égoïsme et de l'orgueil.
Du fait de la politique prussienne, la proportion des échanges, la limite des rapports des peuples de l'Europe entre eux, l'équilibre aété si complètement rompu que toutes les nations de n<^re continent, arrêtées dans leur expansion normale, détournées de leurs voies, de leurs besoins, accaparées dans leurs richesses, rendues suspectes l'une k l'autre, méthodiquement égarées chacune, sans cesse enveloppées d'intrigues, toujours plus nombreuses et plus enchevêtrées, se sont, durant près de vingt ans, ou affaiblies, ou abandonnées, ou livrées.
Tout souci de bien faire et de la réciprocité écarté par la Prusse, le mal a été semé, exploité, Cultivé, récolté par elle à son unique profit. Les gouvernements européens ont, pour la plupart, essayé de se débattre dans les trames de ia Wilhelmstrasse, comme se débat la malheureuse mouche dans les triples toiles en forme d'entonnoir d'une horrible araignée.
Seuls, un souverain, en l'âme duquel palpite ôt lutte pour la vie l'âme de son peuple, un noble pays où les traditions de fierté sont restées pures, une nation qui défend sa souveraineté, résistent
DRS GRIMES BISMARGKIENS. 219
par instinct de conservation aux longues pattes de Tarachnée allemande.
Le Tsar de Russie, l'Espagne, la France, ont échappé à lenveloppement mortel. Mais, peu à peu, les bienfaits de la libération apparaissent aux autres peuples, et l'heure viendra où les gouvernements européens les plus courbés sous le sabre berlinois seront mis en demeure de choiiàir entre leur pouvoir et la force prussienne.
La Russie, froidement, regarde la politique bismarckienne s'agiter autour de la question bulgare, et tantôt en dicter les audaces, tantôt en fuir les responsabilités. Aujourd'hui, le dilemme est posé : ou M. de Bismarck ment à Vienne et h Sofia, ou il ment èi Saint-Pétersbourg. Quoi qu'il fasse, il est pris à son propre trébuchet. Le « silence de mensonge », dévoilé par la Nouvelle Revue dans sa publication des Documents bulgares, commence à peser au fils de l'astucieuse princesse Clémentine. Aussi, comme l'avait déjà fait précédemment M. Stambouloff, le prince de Cobourg, à propos de l'anniversaire de la bataille de Slivnitza, a-t-il clairement laissé entendre que la Bulgarie saurait bien forcer la main aux deux empereurs alliés s'ils s'avisaient de changer leur programme. L'admission de l'emprunt bulgare à la Bourse de Vienne a prouvé que les complices ont leurs exigences et qu'il faut au besoin s'y soumettre.
Les journaux russes, avec cette apparence de
£80 L^nEURE VVIfGERESSG DE» CRIHICS BI8MARCKIENS.
dçmi-naïYQM qui l^ur fait tantôt crier h la violation déclarée et ouverte d'un traité înterQf^tioaal, tantôt accepter en l'adoucissant l^ fait accompli, ne ^'écartent pas ua instant du but de la politique ruase, qui est d'acculer la politique alleniand^ k une conclusion de M. de Qismarck, qui, espérant h la fois tromper l'Autriche et la Russie, devra cliQi§ir avant peu sa dupe*
L'Autriche, ps^r les assurances mensongères que le chancelier prudigne k la Russie, e$t placée dans une situatipa enfantine. Quoi, ello @e fût lancée seule dans la politique bulgare, sans appui deTAllemagne, elle eût été ppussée par son ^lU^e ^ ip'armer h QutranCQt uniquement pour assurer
un jour la Hussie 4^ sa bienveillance?
M. de Bismari^k, de ^n^me que par ees intrigu^^
qui ont fini par l'envelopper, est maintenant obligé de compter avec le» fQr<?es qu'il a cru organiser pour son unique sécurité» Les sacrifices faûts par TAutriche pour s'armer emportent leurs eîti-
gences et l'alliée de TAUemagne a aujourd'hui de^
ambitions qui correspondent h sa force acquise et
dont l'ejtpan^ion gêne TAllemagne,
16 Février 1890
Quillanme II a pris ponv guide son ancêtre, le grand Frédéric. — Preinier désaccord entre Guillaupie II et le Chancelier.
L'âme de Fréddric II, roi de Prusse, se rencontre tout entière dans le corps de Guillaume II, empereur d'Allemagne. Selon l'expression du jeune souverain aux <( gardes du corps », le K grand Roi » reste devant ses yeux comme un « modèle lumiqeux ». Il se pénètre de son esprit, il prétend l'animer, il s'efforce de le faire revivre.
Le chancelier lui-même pâlit à côté ^e la ilam« boy an te. figure de l'ancêtre. Les fidèles du jeune empereur lui ont déjà persuadé, non sans raison, que M. de Bismarck n'a que de la rouerie dans l'intrigue, de la continuité brutale dans les idées, nulle soiiplesse, nulle variété de moyens, nulle recherche de la mise en scène, de l'imiprévu, nul art de faire travailler à sa propre gloire ceux qui se croient destinés à la combattre.
Donc, Guillaume II, par amour des traditions, pour imiter le « grand Roi » et par cette loi des
dissemblances qui s'imposent entre successeurs et prédécesseurs, entend aujourd'hui gouverner contrairement aux principes de celui qu'il a si longtemps appelé son conseil et son maître.
Le chancelier veut des lois de répression contre les socialistes, Guillaume II les condamne. II blâme l'intervention souveraine dans les différends entre patrons et ouvriers. L'empereur essaie de s'en faire l'arbitre. M. de Bismarck trouve que le socialisme d'État, marotte de Guillaume I*', a fait œuvre suffisante pour la masse, que ce socialisme encourage les convoitises populaires plutôt qu'il ne les calme ; l'empereur est résolu à <( prêter la main à l'amélioration du sort des ouvriers allemands dans les limites qui sont fixées à sa sollicitude ».
M. de Bismarck, non seulement chancelier, mais le premier des industriels prussiens, rêve pour l'Allemagne des combinaisons économiques toujours plus étroites, plus protectrices. Guillaume II a des combinaisons si larges qu'il fait appel pour les discuter <( à l'entente internationale des pays qui dominent le marché international )>.
Aussi le chancelier, dès le premier jour d'un désaccord qui s'annonce grandissant, s'empresset-il de fuir les responsabilités d'un changement si complet de son système et résigne-t-il ses fonctions de ministre du commerce et de l'industrie.
Guillaume II, pour bien marquer la nécessité
DES CRIMES BISMARCKIENS. 283
OÙ était M. de Bismarck de donner sa démission, nomme sur Theure à sa place M. de Berlepsch, homme encore jeune, favorable aux revendications ouvrières, qui, comme président supérieur de la Prusse rhénane, a plusieurs fois fait face aux difficultés les plus graves.
Dans la grande grève des mineurs, M. de Berlepsch, avec de la douceur, de la prudence, une sollicitude véritable, a rendu possible la conciliation.
Il faut bien convenir cependant que l'indulgence de l'empereur d'Allemagne pour le socialisme, si tant est qu'elle est plus sérieuse que la bienveillance de Frédéric II pour la philosophie, n'englobe que les ouvriers allemands, l'organisation du travail allemand.
Reste à savoir si les chefs du socialisme allemand dont les succès croissants ont inspiré h Guillaume II l'impérieux et subit désir d'accaparer l'influence qu'ils exercent sur les ouvriers, consentiront à être supplantés par le souverain et si les socialistes auront dans le socialisme d'État la confiance qu'ils ont dans le socialisme libre.
Il faut naturellement pour le coup de théâtre philanthropique de Guillaume II qu'une sourdine soit mise aux sonneries des trompettes guerrières et que l'ère apparente des pacifications commence.
Aussi n'avons-nous plus par semaine qu'un ou deux discours de l'empereur aux officiers prussiens.
16 Main 1890
NouTeau congrès de Berlin. — La France a-t-elle gagné quelque chose au premier congrès de Berlin , tant maudit par la Nouvelle Revue et par i^oi. — Guillaume II entend exercer seul le pouvoir. — Démission et retraite de M. *de Bismarck. — Pauvre M. de Bismarck I toute cette puissance audacieusement thésau risée par lui, la voilà gaspillée, jetée aux quatre vents. Le Chancelier colosse qui a voulu faire des colosses in^périaux, une colossale Germanie n^est que fragilité.
Lorsqu'on est femme, qu'on a pour passion, pour intérêt, pour but unique, 1^ grandeur de son pays, que désespérément on a vu aux prises avec la défaite, lorsqu'on regarde agir et s'agiter la majorité des hommes politiques chargés du relèvement de la Patrie, qu'on n'a parmi eux ni père, ni mari, ni frère, dont la situation, ou dont l'influence vous puisse aveugler ou circonvenir, qu'on juge froidement ces hommes pour ce qu'ils font et par ce qu'ils sont, il arrive parfois qu'on se trouve en face d'inattendus si bizarres, de contradictions si flagrantes, d'incompréhensions si étranges et si voulues qu'on s'arrête et qu'on se
L^HEURE VENGSMftSE DIS CRIHftS DtSMABC&lENS. ^^^
demande si, en vérité, il sert à quelque chose d'apporter chaque jour des avertissements, des preuves au lot commun des leçons et des eitpériences nationales.
Ainsi, le grand argument pour allet* à ce nouveau Congrès de Berlih^ c'est que précédemment on y avait été I
Or, l'expérience est à tel point démonstrative que, justement, c'est à elle qu'où eût dû putâier rinéhfanlable réiolution d'une abstention .
Pourquoi est-on allé précédemtnent h Berlin?
Poiu* que la France, dit*on, fût moins isolée.
Examinons dohc ce que la France a gagné en alliances après s'être attelée, sans y être forcée par l'implacable loi antique, au char du vainqueur.
L'Allemagne, depuis le Congrès de Berlin de 1878, celle de Bismarck I^' ou de Guillaume II a-t-elle été moins malfaisante, moins insolente, moitis menaçante polir la France? Non.
Le dernier toast ptnissien dépasse tout ce que le retentissant jeûne homme nous a donné à lire jusqu'aujourd'hui I C'est le plus phénoménal pt*élude qu'on puisse entendre à une conférence soidisant sociale et soi-disant politique.
Guillaume II considère le peuple elle paysqut lui ont été confiés comme un hëritage^t il ajouté : a Je compte le gérer dans la mesure de mes forces de telle sorte que je puisse l'augmenter de pins (tune façon. Ceux qui voudront m'aider (hhs
raocomplissement de cette tâche seront les bienvenus ; ceux qui chercheront à m'entraver dans ce travail, je les briserai en mille morceaux. » Avis à M. de Bismarck.
Pour frapper de stupéfaction Tunivers attentif, Guillaume II mettrait TAllemagne à Tenvers. A cette heure, il se mesure avec le colosse qui a bâti de ses mains Tédifice de Tunité.
Il plaît à Guillaume II de prouver qu'il peut être son propre chancelier. Réalisant le mot de son père Frédéric III, il « ne touche pas à M. de Bismarck, mais il arrache une à une les pierres du socle de sa statue afin qu'en tombant elle ait Fair de s'être brisée seule ».
Le pouvoir suprême, Guillaume II entend l'exercer sans contrôle, sans conseil, sans partage.
Ce pauvre M. de Bismarck! Ainsi toute cette puissance ou hypocritement ou audacieusement thésaurisée, amassée par lui, la voilà gaspillée, jetée aux quatre vents par le fils de ces HohenzoUern dont le chancelier-colosse a voulu faire des colosses impériaux. C'est par celui qui « brise en morceaux » M. de Bismarck que la puissance prussienne sera brisée. Allons, l'homme à la main de fer eût mieux fait de se préparer la présidence d'une République confédérée en Allemagne qu'une princière chancellerie d'empire.
A l'heure même où M. de Bismarck fait de prodigieux efforts pour couvrir sa retraite, le cath^olicisme qu'il a piétiné, le socialisme qu'il a
DES CRIMES BISMARCKIENS. 287
traqué en Allemagne sont triomphants. Providentiel retour des choses d'ici-bas qui fixe aux hommes des limites à l'injustice et à la répression. Moralité faite pour relever le courage des vaincus et abaisser l'orgueil du tyran.
1* Avril iéÔO
Les articles qui suivent, peuvent se résumer par un seul mot : Enfinll! — Le cycle de la puissance bismarckienne, ouvert tout grand en 1862, se referme lamentablement en mars 1890. — Le victorieux connaît la défaite. — Les larmes que j'ai souhaité lui voir verser nous vengent de toutes celles qu'il nous a fait verser. — Celui qui a traité en subalternes, amis et ennemis, est lui-même traité en subalterne. — Aucune blessure d*orgueii ne lui est épargnée. — La cravache du dompteur a cinglé le fauve et un simple mot lui a été crié : Couché! — Les lois historiques et divines qui président aux rapports des races entre elles, apparaissent à certaines heures débarrassées des calculs égoïstes, des basses intrigues de ceux qui prétendent les modifier, et quel réconfort pour les croyants dans le droit et dans la justice, que la chute de M. de Bismarck I — L'Empereur ne prendra plus conseil que de Dieu, dit la Gazette de V Allemagne du Hord- — Plusieurs complots furent attribués à l'inspiration du prince de Bismarck, duc de Lauenbourg, — ce dernier titre est d'une ironie sanglante, si l'on se souvient du vol fait au Danemark par le Chancelier.
Celui qui, le 15 septembre 1870, dictait à son secrétaire la circulaire suivante :
« Tant que la France reste en possession de
Strasbourg et de Metz, son offensive stratégique est plus forte que notre défense par rapport au sud tout entier et à la partie nord de TAIlemagne située sur la rive gauche du Rhin. Strasbourg appartenant à la France est une porte de sortie toujours ouverte sur rAUemagne, tandis que possédées par l'Allemagne, Strasbourg et Metz acquièrent un caractère défensif )> ; l'inspirateur du traité de Francfort, (car qui pourrait croire que Guillaume I^'^ ait ébauché |un seul acte qui ne lui ait pas été conseillé, imposé par M. de Bismarck?i; celui qui en 1875 et en 1879 voulut se jeter sur la France, qui, au commencement de l'hiver de 1881, au printemps de 1882, nous fit menacer par sa presse officieuse et officielle, nous menaça lui-même au Reichstag, qui en 1886, en 1887 hissa publiquement au-dessus de nos têtes l'épée de Damoclès, l'instigateur du guet-apens de Schnaebelé et de Vexaincourt ; celui dont les émissaires ont anarchisé tous les mouvements de notre peuple, dont les reptiles faussaient dans toute l'Europe, depuis vingt-huit ans, les jugements portés sur notre caractère national; le fourbe qui n'a cessé d'exercer son influence malfaisante sur notre politique intérieure, qui nous a poussés traîtreusement dans les aventures coloniales, qui a contrecarré partout, sans une heure de trêve, chaque projet de notre politique extérieure, qui a excité les plus petits pays à la haine contre nous^, quia, parce qu'ils étaient nos jaloux,
î»o i/hkure vengeresse
toup à tour commandité la légèreté du comte Jules Andrassy, force Topinion austro-hongrpise à prendre pour du poids la lourdeur de M. Tisza, qui a rendu possible Timpossible M. Crispi, qui a garanti et breveté la brutalité de lord Salisbury, qui a déneutralisé la Belgique» miné, détruit la situation prépondérante de la France en Orient, qui, par le mariage grec, a réussi à mordre au fruit défendu des sympathies séculaires des Hellènes pour nous, qui par le ooup de main des Carolines par un Wolgemuth a tenté de courber sous son joug deux peuples indépendants, l'Espagne et la Suisse, pour en faire des sentinelles ennemies à nos frontières; celui qui n'a cessé de dénoncer la France h l'Allemagne, à l'Autriche, à la Russie, à l'Angleterre, à Tltalie, au monde entier comme épuisée par ses discussions, comme h tout jamais vaincue ; M. de Bismarck, qu'il faut se hâter d'appôler par son nom, est vaincu k son tour!
Enfin! Il
Le cycle de la puissance bismarckienne, entr'ouvert en septembre 4882, ouvert tout grand en mars 1870, s'est refermé en mars 1890. Ce vîe^ torieux connaît aujourd'hui l'humiliation de la défaite, et les deux larmes qui ont coulé de ses yeux le jour où sa démission a été acceptée par son empereur nous vengent de toutes celles qu'il nous a fait verser.
Enfin une force supérieure à la sienne, quelle qu'elle soit, il n'importo H cette heure! l'a brisé
DES CRIMES BISMARCKIËNS, t91
et cette force, 6 Dieu dont la justice est parfois lente, mais toujours sûre, c'est lui-môme, M. de Bismarck, qui Ta emmagasinée, accumulée durant plus d'un quart de siècle I
Enfin, celui qui a traité en subalternes amis et ennemis sans distinction est lui-même traité en subalterne. Quelle blessure pour son orgueil, quel effondrement pour son omnipotence, que ce renvoi public, malgré des certificats superbes de ceux qu'on donne au serviteur dont on est le plus mécontent, mais dont on craint encore les indiscrétions et les mauvais coups I
Et quelle ironie sî^nglante pour lui, hier encore premier dans Tempire, le Prince des princes, que ce titre mesquin de duc de Lauenbourg, qu'il ne possède que de troisième main, qui consacre sa vassalité politique vis-à-vis de Guillaume II et sa yassaiité morale vis-à-vis du roi de Danemark auquel il a arraché le Schleswig-HolsteinI Terrible aussi l'ironie de ce don de l'empereur, son portrait en « grandeur naturelle ». Ne vous semblet-il pas entendre le favori nouvellement décoré de l'Aigle rouge, le pasteur Stoecker, s'écrier :
« Et ainsi le méchant sera poursuivi jusque dans sa maison par celui qui a été l'instrument des œuvres de Dieu. »
Depuis une année, jour pour jour, sans qu'il en eût conscience, tant il croyait à sa propre fascination, tant son orgueil l'aveuglait, le lion de la Wi|helmstrasse était peu à peu dompté,
tn L^HEURE VENGERESSE
(ruillaume II jouait avec lui comme avec ces fauves qui ne peuvent plus rugir en public sans courir le risque d'être fouaillés. Le lion superbe, le dompteur aux costumes éclatants étaient face à face.
Quelques-uns d'entre nous regardaient. La voix retentissante, l'attitude, le sentiment de sa force restaient les mêmes chez le fauve, mais déjà la cravache du dompteur apparaissait et l'heure allait sonner du mot terrible : « Couché! »
M. de Bismarck, à ce moment, puisqu'il refusait de se laisser domestiquer devait alors être lion.
Il a été l'homme de ses petitesses, menaçant d'une démission qu'il se croyait certain de ne jamais voir accepter, hésitant à la livrer lorsque le maître l'en avait défié, restant là, espérant toujours qu'il allait être rappelé, déménageant avec lenteur et tantôt essayant de faire piètrement gai visage à mauvaise fortune, tantôt se montrant au peuple, quêtant une manifestation et ne s'en allant toujours pas!
A l'heure de l'épreuve qui grandit les plus petits, il est redevenu l'homme du procès d'Arnim, l'homme des rancunes, des intrigues basses, sans fierté, sans hauteur, laissant donner à ses fils, l'un après l'autre, leur démission, se vengeant par des mots, quand sur l'heure même il eût dû disparaître, s'échapper en roi du désert. Cet homme n'avait que la peau du lion I
Maintenant que le trésor des Guelfes n'est plus
DES CRIMES BISMARCEIENS. 293
à la disposition de M. de Bismarck pour mettre en relief ses hautes qualités, couvrir par des mensonges ses mensonges, il ne peut échappera deux alternatives : ou voir sa personnalité décroître, se rapetisser, une politique qui prend le contrepied de la sienne réussissant, ou assister à la ruine de tout ce qu'a édifié cette personnalité.
L'heure du chancelier était marquée, alors même qu'elle eût encore tardé ; s'il n'avait pas été chassé par Guillaume II, il eût été balayé par un souffle de l'opinion allemande. A la Chambre des députés de Prusse, à la Chambre des seigneurs, la nouvelle de sa démission n'a provoqué ni un murmure, ni une approbation, rien qu'un silence glacial. L'impression première a été un soulagement et si quelques manifestations ont suivi, c'est parce qu'on était bien certain que le chancelier n'était plus chancelier; la sentimentalité du peuple, chauffé par des agents, eux aussi en disgrâce, a enfin consenti h crier un dernier : Hurrah pour le vieux 1
L'Allemagne croit respirer. Elle imagine que désormais elle pourra se mouvoir seule sans le terrible <( Bismarck ». Illusion ! La voilà livrée à la plus inquiétante des oppressions, h celle de l'absolutisme par l'imprévu!...
Combien la mort eût été préférable pour M. de Bismarck I On eût crié au cataclysme. Le deuil public eût été d'autant plus sincère que ses ennemis eux-mêmes en eussent pris leur part, certains
M4 L.HKUBE VENGERESSE
que c'étaient bieii.leâ devoirs suprêmes qu'ils lui reudaienl. Mort, il bénéficiait à la fois de tout le mal qui eût pu advenir et de tout le bien qui se fut fait ; que de gens eussent dit pour le mal : « il Teût prévu », pour le bien : <( il Tavait préparé 1 »
Là-baSi dans son exil ducal, témoin de la versatilité des hommes, croyant à leur ingratitude, parce que la flatterie leur voile depuis trop longtemps la lassitude^ il sera aussi isolé qu'il a voulu isoler notre adorée France.
Le comte Andrassy jeté à la mer, M. Tisza nageant sur une flottante bouée, M. de Bismarck naufragé, voilà, pour parlet le langage marin de Guillaume II dans sa lettre au grand^ducdeSaxe- Weimar, « qui permet à Tofficier de quart du vaisseau de TÉtat de marcher à toute vapeur en avant ».
« A toute vapeur en avant I » telle sera la devise de Guillaume IL En avant I les routes de rhistoire sont déblayées des barbons que dédaigne la Fortune. En avant 1 la place est libre pour les actions subites. Faire grand, de suite, tout seul, voilà qui sera vraiment nouveau.
En avant 1 que la renommée n'irrite plus par sa lenteur l'impatience du jeune César! que le Reichstag vote des crédits pour l'insuffisance des trompettes de la Messagère de Jupiter et le nombre infime de ses cent bouches.
Panem et circeiises! A cette heure ce qu'il faut aux masses allemandes, c'est du pain. Le cirque,
DES CRI9IES BISMARCKIENfli 89B
Vétnperéiiv le lui donne : n'esl-il pas du soit* au matin en représentation?
Les deuM ordres du cabinet de Guillaume II à M. de Biemarck sont lyriques ; ils peuvent se résumer ainsi :
« Cher maître, vous m'aVes appris à conduire, Yos rônes se sont uééesà profeëëer, permettez que je les remplace par dé plils neuves. Les raisoils qui nous séparent sont si définitives que je n'insiste pas pour volis garder. Vous avez été sublime dans le passé, ma maison vous doit tout, c'est assesl »
La chute de M. de Bismarck est une victoire pour les âmes fanatiques de grandeur morale, qui ne coiisentent à reconnaître qu'elle, à n'adinire]" qu'elle, à ne croire qu'à la durée de cette grandeur.
Une pareille chute est une leçon pour les dévots de succès, bëatemerlt adorateurs des effets, dédai-^ gneuJt des causes et dont la punition est d'être atterrés par les conséquences.
C'en est fsiit, et bien fait de M. de Bismarck, de L'homme d'État qui régtiait sur l'Âllëmflgne depuis 1662, qui dirigeait donïé ministères, était chancelier de l'Empire, titulaire des Affaires étrangèlres, qui était tout, qui n'est plus rien que duc de Lauenbourg, seigneur de Friedrichsruhe et de Yarzini
Il est bien, à son tour, l'humble, le vaincu fet il n'a plus qu'une consolation possible : la vengeance!
Dès le premier jour de sa disgrâce, M. de Bismarck fit publier par la Gazette de F Allemagne du Nord y qui lui resta un instant fidèle, un passage d'une lettre do maître de Tempire, à lui adressée, avec ce commentaire :
« Maintenant, c'est l'empereur qui parle. II n'a plus rien à attendre des hommes, c'est Dieu qui l'inspire et il n'entendra d'autre voix que celle de Dieu. »
Cette seule phrase peut fixer à tout jamais, n'y eût-il depuis nulle autre preuve, sur l'état mental de Guillaume II.
La rancune du chancelier ne manque aucune occasion de se manifester contre le Kaiser; les unes basses, les autres maniées avec art, toutes débordantes de haine. Il serait fatigant de les noter.
Plusieurs complots furent attribués à l'inspiration vengeresse de M. de Bismarck. Le célèbre procès Tausch, en 1897, révéla des faits extraordinaires sur l'un de ces complots, auquel furent mêlés plusieurs souverains allemands.
Mais l'attentat par lequel l'ex-chancelier fut le plus compromis, dit-on, est celui du Hohenzollem, navire de l'empereur, où Guillaume II resta enfermé six semaines, se guérissant de blessures reçues à la mâchoire et au genou, faites à bout portant parle revolver d'un officier qu'on exécuta sur l'heure.
10 Novembre 1896
Le Chancelier de fer a fini en Chancelier de paille. — L'heure vengeresse des crimes a sonné. — Combien la mort eût été préférable pour lui I — On eût crié au cataclysme. — Les haines vigoureuses, impersonnelles, nationales ont une puissance. — La France les a, ces haines, vissées au cœur, contre TAUemagne; elle la verra s'écrouler au milieu de sa mitraille comme nous avons vu s'écrouler le Chancelier de ferl — Katkof. — Faits rétrospectifs. — Propositions faites par Bismarck au Tsar Alexandre IIL — L'entente de Skiernevice n'ayant pas été renouvelée, nous eûmes, nous, partisans passionnés de l'alliance russe (moi depuis 1874), les premiers espoirs d'une entente franco-russe, que l'Empereur Alexandre désirait. Quelques faits ajoutés aux citations. — L'ambassadeur de Russie en France était opposé à cette entente. — Le général Saussier fut l'un des partisans les plus actifs de l'allieCnce russe.
La réputation que le prince de Bismarck, duc de Lauenbourg, Altesse sërénissime, membre illustre entre tous de la noblesse prussienne, convoite avec le plus de cette orgueilleuse âpreté qu'il met dans tous ses actes est, chose inconnue jusqu'à lui, celle d'homme déloyal! Il s'acharne à prouver qu'il a le mépris de l'honneur et pour-
^% l'heure vengekesse
suit avec entèleineht le buî élraiige de voir la postérité accoler à son nom celui de menteur.
Il a toujours menti avec audace, il veut mentir effrontément jusqu'à sa dernière heure. Mais ses mensonges, à mesure qu'il vieillit, perdent de leur puissance et, que le Ciel en soit loué, de leur malfaisance.
Le dernier mensonge bismarckien avait la prétention de couronner toutes les basses œuvres, toutes les vilenies, toutes les intrigues inavouables, tous les crimes avec lesquels il a, durant plus de vingt années, travaillé à détfetnper, à détourner les sympathie^ franco-russes, à briser, par des moyens de toutes sortes, les liens tant de fois noués de la politique et des intérêts du grand Ëtnpire du Nord et de notre pays.
Aujourd'hui, Thomme déloyal qui exalte ses niensonges veUt troubler la Financé conflàhté en une mémoire vénérée, la faire douter de la pure loyauté d'Alexandre III.
Pour la première fois depuis sa chute, M. de Bismarck est en accofd parfait d'intentioîi avec Guillaume II. La comédie des réponses au Moniteur de rEmpire, aux Nouvelles de Hambourg, feuille officielle du prince disgracié^ est piteuse, lamentable.
(( Voyez, dit l'organe de l'empereur allemand, roi de Prusse, combien ce vieil homme est insupportable, mftife coiïlitient rexéeutét* ? Sans doute, il eat compromeittailt ût peut-on $ë mettre en
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colère contre celui qu'on nomme ajuste litre un « fondateur »? Puis après tout^ il n'est pas à craindre. Si nous n'y touchons pas, si, après l'avoir chassé, nous ne le poursuivons pas, c'est qu'en vérité il est grand» qu'il a été un servitetir colossal de notre dynastie. Que voulez-vous? il est pareil à la statue de Memnon que faisait chanter le soleil, ce sont les rayons de sa gloire qui le font parler... Non, il n'y eut point de traité entre l'Allemagne et la Russie, après celui de Skiernevice, mais il y avait cependant quelque chose, ôt ce quelque chose n'était n<?/i contre l'Autriche et était beaucoup pour la Russie. »
Et sous le démenti si faible et si magnanime du Moniteur de l'Empire^ sous les rodomontades des Nouvelles de Hambourg t on devine le compé»rage de Guillaume II et de M. de Bismarck, heureux du même bonheur de semer des doutes dans l'âme de l'ennemi que tous deux haïssent, ddns l'âme de la France, heureux de se venger de l'enthousiasme des fêtes de Paris.
Et c'est ainsi que le chancelier de fer consentit pour cette fois à redevenir le chancelier de Guillaume II, mais un chancelier de paille.
Je me demande quel droit au mot « Révélations » a M. de Bismarck en cette occurrence. Est-ce nouveau, ce qu'il nous apprend sur sa fourberie et sa très chère habitude de trahir ses alliés et en particulier l'Autriche-Hongrie ?
Ici, je dois introduire l'ami Yénéré> l'homme
illustre, le patriote incomparable, dont l'esprit divinateur, qu'éclairait la vision haute des destinées de son pays, nourrit le premier à travers toutes les difficultés, toutes les résistances, Tidée d'une entente de la Russie avec la France. Je veux parler du regretté Katkof , directeur de la Gazette de Moscou,
On sait que Katkof, après de longs services rendus, après avoir donné cent fois la preuve de sa clairvoyance, de son désintéressement et de la grandeur de sa pensée, avait obtenu d'abord de l'empereur Alexandre II, et plus tard d'Alexandre III, le droit de soumettre à Leurs Majestés personnellement et directement ses avis sur tous les problèmes importants de la politique russe. Il était lui-même tenu au courant des événements graves qui surgissaient et toujours certain de faire entendre sa voix.
Or Katkof, outré des procédés bismarckiens, était un partisan résolu de l'alliance franco-russe et un adversaire plus résolu encore des propositions, sans cesse renouvelées par les agents diplomatiques de M. de Bismarck, d'une allia*nce de rAllemagne et de la Russie contre l'Autriche .
Un livre très documenté, qu'on pourrait appeler les Mémoires de Katkof où figurent ses lettres, ses dépèches, ses conversations intimes, prouve l'entêtement de M. de Bismarck à renouveler ses propositions sans cesse renaissantes sous
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de nouvelles formes et leur continuel échec*.
On y trouve, entre autres preuves, les propositions textuelles qui furent faites par le chancelier de l'Empire en novembre 1887 à l'empereur Alexandre III, lors de son voyage k Berlin.
M. de Bismarck affirmait qu'il avait toujours été partisan d'une entente directe avec la Russie. « // comprenait très bien qu'il était peu conforme aux intérêts de l'Allemagne de soutetiir l'Empire vacillant des Habsbourg; bien entendu, le nouvel empire d'Allemagne ne sera définitivement consolidé qu'après la désagrégation de rAutriche-Hongrie. »
Et le chancelier ajoutait que Millioutine et Gortschako ff Pavaient forcé par leur hostilité en 1879 à inaugurer une nouvelle politique.
Le texte des Révélations de M. de Bismarck dans les Nouvelles de Hambourg, pour revenir au jeu joué par Guillaume et l'ex-chancelier, fourmille d'erreurs et le prince de Bismarck n'a plus la mémoire très nette. L' ex-chancelier y parle de la démission du prince Gortschakoff. Or, le prince Gortschakoff n'a jamais cessé d'être chancelier. Il dit que l'entente de Skiernevice des trois empereurs d'Autriche, de Russie et d'Allemagne* a été conclue aussitôt après l'avènement d'Alexandre III , tandis qu'elle ne datait que de 1884.
1. Histoire de Ventente franco-nuse, par M. ÉUe de Gyon, Paris, 1895.
2. Entente de trois années qui nous ont donné de telles angoisses, à Ratkof, à nos amis russes et à moi.
302 i/hIURE VENdBRBSSE *'
Le traité de Skiernevice n'ayant pas été renouvelé, quelles espérapees nous revinrent I L'empereur Alexandre III se montrait désireux d'une entente avec la France; mais aussi quelle lutte contre l'influence bismarckienne, dont les défen< seurs, on peut dire les soutiens étaient M. de Morenheim à l'ambassade de Russie à Paris, le comte Schouwaloff à Berlin, le général Schwenisch à Pétersbourg, tous trois en accord parfait avec M. de Qiers, ministre des Affaires étrangères de Russie.
M. de Morenheim répétait à satiété que l'alliance française, qu'Alexandre III se montrait désireui^ de conclure, était grosse de dt^ngers. On affirmait au Tsar qu'un coup de tôte d'un général français ambitieux pouvait faire éclater une guerre inopportune, que Bismarck pouvait toujours s'assurer la neutralisation de la France en lui rendant l'Alsace-Lorraine.
J'ai suivi durant bien des années les e£Ports du général S^u^sier, l'un des apôtres et des initiateurs de l'alliance russe ^ Il trouvait dans le général Wannovsky, ministre de la Guerre en Russie (comme le général de Miribel le trouvait daps le général Obroutschef, chef d'état-major de l'armée russe), la contre-partie de soi^ patriotisme, et tous deux sages, prévoyants, se tenaient au courant des événements qui pouvaient menacer ou
i. Nouvelle Retme du 40 novembre 1896. Lettres sur U Politique extérieure.
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servir la cause commune. Le général Saussier savait qu'il fallait trois années k la Russie pour être prête k la résistance. C'est vers 1890, que l'armée devait avoir réalisé son mouvement. Il fallait à tout prix du temps et aussi de Targent pour pourvoir à une organisation aussi colossale.
Le Tsar le savait et, par son inaltérable calme, il gagnait du temps. Éclairé sur les machinations de M. de Bismarck, il se tournait loyalement vers la France.
S'il n*a pas rompu OMr^r/em^n/ l'entente signée ou non d'une trêve de trois ans, nous savons maintenant pourquoi ; mais où trouver la trace et la preuve d'un traité au milieu des faits que nous avonsf évoqués? Il n'y a place que pour le mensonge de M. de Bismarck*.
Alexandre III, dans un entretien avec un sénateur français en mission en Russie, en mai 1888, lui déclarait catégoriquement qu'il était prêt k s'entendre avec la France s'il y avait à la tête de ce pays un homme qui voulût et pût prendre cette responsabilité.
Est-ce que de telles paroles eussent été possibles dans la bouche d'Alexandre III si réellement un traité eût réellement existé entre le Tsar et Bismarck?
Poser la question, c'est la résoudre.
1. Je ne puis à mon grand regret continuer toute la citation, où tant de souvenirs sont accumulés. Je termine seulement par ce dernier trait.
304 ^*HRVKB VENGERESSE DES CRIBCES BISMARCKIENS.
Les perfides insinuations de M. de Bismarck tendant à prouver que M. de Caprivi aurait refusé à la Russie le renouvellemerU d'un traité ^ont donc un effronté mensonge, un de plus I
Je terminerai là mes citations de la Nouvelle Revue y mais il me faudrait plus d'un gros volume pour donner toutes les preuves que j*ai en mains et faire le récit de toutes les intrigues éhontées, de tous les crimes bismarckiens .
Je le répète, les lois historiques et divines, qui président aux rapports des races entre elles, apparaissent, à certaines heures, débarrassées des calculs égoïstes, des basses intrigues de ceux qui prétendent les modifier. Et quel réconfort, pour les croyants dans le droit et la justice, que la chute du colosse bismarckien I
Guillaume II complice, imitateur, bénéficiaire des crimes bismarckiens, en porte le poids qui menace chaque jour davantage de l'écraser. Ainsi soit-il I