DES CBIMES BISMARCK1EK
avec la dextérité que Ton sait les AfiFaires étrangères comme premier ministre. La stabilité du régime Jules Ferry avec application du Kulturkampf est une telle garantie pour nos voisins d'outre^Rhin qu'ils ne lui ménageront pas leur concours.
Quelques initiés assurent pourtant que les deux associés se sont émus du sort de TAlsace-Lorraine. M. de Bismarck s'irrite d'une invincible résistance qui défie l'intimidation comme la corruption, qui échappe à tous les sophismes, à toutes les intrigues, et ne reconnaît pas plus l'autonomie que l'annexion. M. Jules Ferry est obligé d'avouer que tant de constance est un obstacle. Dans l'intérêt des provinces perdues, il voudrait les délivrer d'une stérile opposition qu'il répudie en leur nom. Aussi a-t-on formé le projet de favoriser l'émigration des Alsaciens en Afrique et de remplacer les émigrés par des familles exclusivement germaniques. Ce serait une double colonisation. Les émigrés allemands occuperaient l'Alsace- Lorraine.
Ce système a déjà été mis en vigueur à Metz où le départ des Français a été suivi de l'arrivée d'innombrables Allemands. C'est même le contingent importé qui a motivé la candidature de l'abbé Jacques contre le député sortant, M. Antoine. Sous couleur religieuse et conservatrice, il était le candidat de Berlin. Mais sa perfide intervention aura le sort qu'elle mérite et le
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triomphe absolu de la protestation prouvera une fois de plus que les tentatives d'alliance entre la France et TÂllemagne n'ont pas d*écho parmi nos frères séparés. Ils sont trop renseignés sur les idées et les habitudes de M. de Bismarck pour se figurer qu'une détente soit le prélude d'une réparation. Le chancelier ne renonce à rien et ses compères ne sauraient être que ses dupes.
Il est digne de remarque que le chancelier a déployé pendant ces derniers mois une activité surprenante ; il prévoit la fin prochaine de l'Empereur dont les évanouissements répétés inquiètent vivement la Cour. Le prince impérial, qui se refuse à jouer le rôle de comparse auquel on le réduit, s'est retiré sous sa tente et M. do Bismarck se hâte de rendre des services éclatants pour être indispensable au futur souverain. Son dernier succès, la capitulation de M. Jules Ferry, est de nature à consolider la popularité de l'homme d'État qui a su nouer des alliances avec les deux Etats vaincus sur les champs de bataille de Sadowa et de Sedan. On n'est pas encore revenu à Berlin de l'agréable surprise que cause l'évolution invraisemblable de la politique française.
Décembre 1884
Projet de conférence & Berlin. — Concessions faites à J'Allemagne au Congo. — La conférence de Berlin. — Discours de l'Empereur. — Attitude de M. de Bismarck. — Humiliation d'une entente avec TAllemagne. — Régime d'oppression en Alsace*Lorraine. — Aggravation des charges militaires. — Suppression de journaux. — Rescrit sur la presse.
La prochaine conférence internationale que M. de Bismarck prépare avec la complicité imprévoyante de M. Jules Ferry n'a rien qui rassure les puissances encore un peu indépendantes vis-à-vis du trop exigeant chancelier.
En serait-il de la conférence de Berlin comme de celle de Constantinople qui précéda la guerre turcorusse de 1877? Elle s'engage dans de fâcheuses conditions. Il n'y a pas de formule de conciliation qui puisse satisfaire à la fois l'Angleterre et l'Allemagne. Si des événements trop cruels ne réduisent pas le ministère Jules Ferry à se tourner encore une fois du côté de l'Angleterre pour se délivrer de la chaîne, il est probable que les combinaisons de M. de Bismarck auront de l'écho à Paris.
M. (le Bismarck a cessé sans doute de compter sur le concours bénévole de la France pour épargner les os de ses grenadiers poméraniens, mais il ne renonce pas à former une coalition d'intérêts contre la puissance maritime qui lui ferme les débouchés coloniaux. Le caractère inexplicable des concessions accordées en principe par la France nous oblige à poser une question. Pourquoi M. Jules Ferry a-t-il pris la peine de déranger notre ambassadeur de Berlin s'il se contente de céder ce que nous possédons, s'il s'humilie bénévolement devant une association commerciale qui n'obtient aucun succès sur le Congo, mais triomphe en Europe grâce à notre faiblesse?
On ne comprend pas, lorsqu'une dépêche officielle du Livre Jaune établit les limites de notre protectorat du 5® au 12« degré, que nous reculions tout à coup sans motif et sans excuse. Toutes les proBopopées de la presse officieuse n'empêcheront pas qu'en pleine paix, sans intérêt avouable, nous n'ayons abandonné le domaine que les efforts de M. de Brazza nous avaient acquis.
Est-ce là de la politique coloniale, est-ce Ik de la politique nationale?
Si l'amitié d'un grand Empire est un bienfait des dieux, la France serait mal fondée h se plaindre de son sort. Les prévenances multipliées de l'Allemagne) ses témoignages officiels de sympathie ne laissent plus de doute sur la réalité d'une entente.
DBS CRIMBS BISICARGKIENS. 4*7
L'Empereur nous fait gracieusement les bon* neurs de la conférence qui s'est ouverte dans sa capitale. « D'accord avec le gouvernement français, j'ai invité à Berlin les représentants de la plupart des nations maritimes afin de délibérer sur les moyens par lesquels on peut favoriser le commerce avec l'Afrique et le préserver des perturbations résultant des difficultés internationales. »
M. de Bismarck en inaugurant les travaux de cette réunion diplomatique met également la France au premier rang. Il tient à marquer notre assentiment aux vœux de l'Empereur, à établir le caractère intime d'une association au nom de laquelle l'Europe entière est convoquée. Les deux pays marchent donc la main dans la main. Ce que pense M. de Bismarck, M. Jules Ferry le veut et, bien que la réciprocité no soit pas encore lout à fait complète, il doit suffire à notre bonheur que M. Jules Ferry soit persuadé de la sincérité du chancelier.
Ces compliments étranges, ces rapprochements miraculeux pourraient bien être monstrueux, si nous osions nous demander ce qui nous vaut tant de démonstrations cordiales» tant de politesse témoignée avec un sang-froid sarcastique.
La haine de l'Allemagne est un danger, mais son affection subite alors qu'elle nous redoute moins, dosée pour ainsi dire dans la mesure de notre impuissance, est une cruelle humiliation et
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ajoute à une souffrance que nous n'avions pas cru pouvoir être dépassée.
D'ailleurs la condescendance formaliste de rAUemagne ne Tempêche pas d'appesantir durement sa main sur nos compatriotes d'Alsace-Lorraine. Si l'on compare les progrès de la réaction âous le régime de M. de Manteuifel à ceux de la docilité de M. de Gourcel, il est triste d'avouer qu'ils sont inversement proportionnels. Tandis que notre confiance dans les tendresses de M. de Bismarck dicte l'abandon de nos revendications, le statthalter écrase brutalement toutes les manifestations de fidélité aux relations passées, toutes les institutions qui permettent de se souvenir et d'espérer.
A l'heure même où les évolutions de notre politique intérieure l'asservissaient pour la première fois à l'Allemagne, une loi draconienne à l'égard des conscrits alsaciens-lorrains aggravait les charges militaires des provinces conquises. Cet avertissement n'a pas découragé nos ministres fascinés par l'éclat de l'astre de Varzin. Un nouveau pas dans la dictature vient d'être accompli. Trois organes de la presse indépendante suivent dans sa retraite le journal de M. Kablé. Un rescrit, adressé à M. OiFmann, conseiller d'Etat, par le vieux maréchal, observe que la liberté de la presse lui paraît prématurée ; il déplore qu'une partie des journaux n'ait pas répondu à sa confiance et il use des pouvoirs discrétionnaires que
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lui confère la loi du 30 décembre 1871 pour supprimer les organes suspects. Si nos gouvernants se flattent de désarmer l'Allemagne, le rescrit suivant qui vient de Strasbourg pourrait dessiller des yeux moins volontairement fermés :
« Il est avéré qU*îl y a toUjoars en Alsace-Lorraine une situation tout à fait particulière qui demande à être prise en considération lorsqu'il s'agit de la presse. Les menées des associations chauTikiistes de l'autre côté des Vosges augmentent plutôt qu'elles ne diminuent et le développement du pays dans le sens allemand est compromis lorsque cette agitation trouve un terrain tottt prépal!^ diBitls la population par les excitations de la presée^ Peu importe que les feuilles indigènes agitent le pays de concert ou non avec les agit&teurâ étraUgef s ; le point décisif est l'agitation elle-mêttie (Jui ne peut que favoriser les intérêts de l'étranger. »
Ce dbcuïnent est k là gloire des Alsaciens- Lorrains qui tte veulent pas se soumettre. Il sera lu avec Une amertume poignante par les F*rançaié qui he sont pas dupes des coquetteries prodiguée^ à notre ambassadeur.
Puisque nous nous sommes gratuitement mis k la remorque dès combinaisons bismarckiennes, il serait au nioins temps de prévoir ce qu'elles nous prôttiëitent.
Février 1885
La direction des Affaires étrangères est supérieurement organisée en Allemagne. — Discours de M. de Bismarck. — L'Allemagne est entourée de gouvernements amis qui ont intérêt à maintenir la paix*
La direction des Affaires étrangères est supérieurement comprise en Allemagne et tout pays envierait Tadmirable fonctionnement de ses services. M. de Bismarck est un homme d'État dangereux parce qu'il a un plan rigoureux, qu'il le suit avec une obstination formidable, qu'il possède à fond l'échiquier européen et qu'il est parfaitement servi par une légion d'agents. Les uns sont secrets, dévoués sans scrupules à la force qui paie, et qui domine l'époque; les autres fonctionnaires, modestes et patients, font honneur à la bureaucratie prussienne. Ce sont des modèles de zèle, d'application et même de capacité dans la sphère des connaissances secondaires. Nous qui négligeons trop cet organe essentiel de nos relations extérieures, qui livrons au hasard de Tadministralion routinière la marche des événe-
l'heure vengeresse des grimes BISMARCKIBNS. 51
ments les plus graves, qui subordonnons les intérêts primordiaux de la Patrie au caprice ou à la suffisance de tel représentant nommé en échange de sa complicité ou de sa docilité parlementaire , nous voudrions qu'un ministre des Affaires étrangères parlât de son département avec la même passion que M. de Bismarck et de son œuvre avec le même orgueil légitime.
M. de Bismarck, comme s'il voulait endormir toutes les inquiétudes, s'applique à dissiper les soupçons que sa politique extérieure inspire à l'opposition du Reichstag. Répliquant à M. de Windthorst, ému du nombre des ennemis de l'Allemagne, le chancelier s'est lancé dans un dithyrambe idyllique sur la paix et ses chances de durée indéfinie. « Nous sommes entourés d'ennemis, cela pouvait être vrai au commencement de 1870, mais cela ne l'est plus dans notre situation actuelle. Où sont-ils donc, les ennemis qui nous entourent? Je ne vois autour de nous que des gouvernements amis, avec lesquels nous vivons dans la confiance la plus complète. C'est d'amis que nous sommes entourés, de gouvernements qui ont à maintenir la paix le même intérêt que nous... »
Il est hardi d'interrompre les airs champêtres du tenancier de Varzin, mais ses allures tranquilles contrastent trop avec ses déclarations antérieures pour arracher au parlement des accroissements de subsides militaires.
5S l'heure VBHftCREMB DB8 CII|]fB8 UfiMARC^ENB.
D'ailleurB les inquiétudes que donne par intermittence le bulletin de santé de l'empereur, le grand âge du chef de la famille de HohenzoUera sont de nature à faire réfléchir le chancelier ; son successeur pourrait lui enlever l'hégémonie à l'intérieur et il sait au besoin devenir aussi souple qu'il se montre rogue et cassant quand il est sur de ses avantages.
Mars 1886
Diviser pour régner, est la devise favorite de M. de Bismarck. — Instabilité de la politique européenne grâce aux combinaisons bismarcktennes.
Depuis dix ans que M. de Bismarck exaspère les peuples de l'Europe, les irritant contre son pays et semant la haine entre eux, le monde en est encore à se demander vers quel but le chancelier s'en va ainsi soufflant la discorde et amassant les colères. Est-ce simplement pour m'aintenir sa suprématie, son autorité, par jalousie de rester une sorte de directeur des consciences des nations que le chancelier pratique l'antique formule de diviser pour régner? Est-ce par dilettantisme, par orgueil d'un pouvoir que l'on s'habitue à croire illimité? Le jeu de M. de Bismarck est si compliqué, les mobiles de son activité sont si multiples, H mène de front si Souvent des projets complémentaires et contradictoires qu'on ne peut guère prévoir quel ami il accablera, quel ennemi il favorisera.
M. de Bismarck, en tout cas, excelle à séparer les peuples pour rester l'arbitre de leurs destinées.
54 l'HBURB vengeresse DES CRIMES BISMARCKIENS.
Sa politique est d'autant plus irritante pour eux qu'il fait toujours précéder leur désunion d'une entente préalable, d'une coalition de leurs intérêts. S'il divise pour régner, il commence toujours par unir pour diviser. Nul mieux que lui ne sait rapprocher les nations, les grouper sur un terrain commun, les faire converger vers un but désigné. Puis lorsque l'accord semble résolu, lorsque le résultat poursuivi est prêt d'être atteint, il suscite des difficultés, fomente des querelles, excite des colères, et la rupture devient plus cruelle parce que l'union a été plus proche- C'est ainsi que, tour à tour, il a réuni et séparé l'Autriche et la Russie, l'Italie et l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre, la France et l'Allemagne, l'Angleterre et la France, que lui-même est tour à tour l'allié ou l'adversaire des grandes puissances européennes.
M. de Bismarck a pu tirer de grands avantages de ce double jeu de bascule. Rien ne dit que les peuples en supporteront toujours les conséquences. L'Europe subit impatiemment cette intervention omnipotente d'un homme dans ses affaires. Elle voit que la paix du monde dépend d'un mot, d'un geste du chancelier. Elle souffre de cette constante incertitude du lendemain, de cette guerre toujours imminente.
Peut-être se familiarisera-trclle avec l'idée de trancher par les armes les difficultés d'une situation devenue presque intolérgible...
l«r Janvier 1886
Rapprochement de M. de Bismarck et du prince impérial. — M. de Bismarck et les Polonais. — SkobeleiT disait : n II repousse les Polonais vers nous, au lieu de le» pousser sur nous, n
M. de Bismarck a compris que le moment psychologique de son règne pouvait finir avec le règne de Tempereur Guillaume et qu'il lui fallait être plus souple avec le prince impérial qu'il avait obstinément tenu éloigné des conseils intimes. Il feint aujourd'hui de le consulter en tout. Ne voulant pas se démettre, en cas d'accident probable, il préfère se soumettre.
Quel sera le nouveau règne? Je crois qu'il tiendra meilleur compte du droit et sera moins fanatique de la force. Le prince impérial est un penseur, la princesse est une philosophe. Ils savent qu'un peuple n'échappe pas indéfiniment aux lois de justice.
Le 28 janvier 1886, M. de Bismarck prononçait des paroles qui auront, à n'en pas douter, de retentissantes répercussions dans l'avenir. Il disait :
(( Une Pologne indépendante aboutirait à l'arrêt de mort de la Prusse. »
Si quelque chose peut augmenter la sympathie que les ennemis de la Prusse ont pour les Polonais depuis let j^âféouUona du prince chancelier, c'est à coup sur une formule aussi tentante.
Les dispositions féroces de M. de Bismarck contre la nationalité polo&aiae ont déjà eu le résultat de changer le ton de la presse russe et de la presse polonaise vis-k-vîs l'une de Tautre. Certes, le chancelier avait prévu que ses ennemis s'attendriraient sur ceux qu'il persécute. Il n'a d's^iNeurs persécuté lea Polonais que parce que leur inimitié contre la Russie avait faibli. Il a essayé auparavant de faire d'eux oé qu'il appelle des facteurs de sa polrtique, mais irrité d'abord par leur catholicisme, ensuite par leur particularisme, il leur a voué cette haine active qui se sert de tous les moyen» et qui, cruelle et puissante, grandit, fortifie ceux qu'elle ne tue pas.
Je me rappelle que Skobéleflf à son dernier voyage à Paris en février 1882, alors qu'il fit aux étudiants seabes un discours qui se terminait par cette phrase : « L'ennemi dès Slaves^et dès 'Russes, c'est l'Allemand », je me rappelle que Skobéleflf me disait : « M. de Bismarck heureusement comâiet une grande faute : il repousse les Polemais vêts hous au lieu de les pousser sur nous. Aprts n^on séjour ici, je repasserai par Varsovie et Je' fë-
DES CRIMES BISMARGKIENS.
chaufferai h la fois l'inimitié allemande et l'amitié russe. »
M. de Bismarck, en faisant de la question polonaise une question de vie ou de mort pour la Prusse, a mis tout homme politique teuton dans l'embarras. Comment dénoncer un projet qui est une garantie pour l'Allemagne? Ce que l'opposition jugeait cruel, digne des temps barbares du moyen âge, devient pour les ministériels « la sécurité suprême ». Les mots prennent une autre signification quand il s'agit de l'existence même de la patrie allemande. Lorsque les partisans du projet de M. de Bismarck, qu'ils appellent entre eux M le lessivage du polonisme », demandent à M. de Windthofst et à ses amis : Voulez-vous que nous germanisions les Polonais ott qu'ils nous polonisent? », des Allemands peuvent-ils ré- ^ûdre qu'ils préfèrent la polônisation ?
1'' Octobre 1886
M. de Bismarck veut la paix, parce que Tisolement de la France ne peut être réalisé que par la paix.
La fortune de M. de Bismarck est atteinte, non que ses facultés aient baissé, car il n'a jamais déployé plus de vigueur, plus de génie que dans ses dernières campagnes diplomatiques, mais ses échecs viennent de Tabus même de ses incontestables facultés. Il a accumulé, en les escamotant, des difficultés pour TAUemagne. Le jeu de bascule de sa politique étrangère a fini par fatiguer la chance et l'heure des pertes a sonné.
Le prince de Bismarck veut la paix, cela est certain. Et il perd l'argent qu'il distribue aux reptiles pour en convaincre l'Europe. Le seul but de sa politique étant d'isoler la France, il n'est pas besoin de grande perspicacité pour comprendre que ce but ne peut être atteint que si l'Europe reste en paix.
L'isolement de la France la laisse libre de tout engagement et lui permet de choisir ses alliances. Le moindre conflit entre deux grandes
puissances changera fatalement le groupement des Etats. Les adversaires placés en face l'un de l'autre chercheront forcément des appuis et toute la finesse de M. de Bismarck ne pourra pas faire de l'Allemagne l'alliée des deux adversaires. Il faudra se prononcer et le combattant abandonné n'aura pas de peine à choisir ailleurs.
Tous les efforts du prince de Bismarck à Gastein comme à Franzensbad n'ont eu qu'un but : calmer les défiances de l'x^utriche et les susceptibilités de la Russie. Laisser à cette dernière l'apparence de la liberté d'une marche en avant pour ralentir celte marche à l'aide du frein autrichien. Si le chancelier a réussi pour le moment, c'est déjà un beau résultats
N<iV6inbre 1886
Crainte constante d'une conflagration universelle.'-- Maintien (VefiFtte^ifs n^ilitaires puissants dans toute l'Burepe.
A qui l'Europe doit-elle ce mal irrémédiable qui mine lentement les constitutions les plus solides et conduit k la catastrophe finale les pays les plus riches, voire même les plus économes? C'est à M. de Bismarck, à l'état de guerre latente dans lequel il' maintient l'Europe. Ses combinaisons changeantes donnent à tous les gouvernements la perpétuelle crainte d'une conflagration universelle, crainte qui hante les hommes d'État les plus calmes et les oblige à maintenir leur pays en armes. 11 n'y a pas un diplomate, pas un gouvernement qui ne s'inquiète d'une approbation de M. de Bismarck, de son laissez-faire plus encore que de son intervention. « Que veut-il cacher, se demande-t-on, lorsqu'il joue au désintéressement? »
Depuis la mort de Napoléon, les guerres ne se prévoyaient plus que de peuple h peuple, les adversaires s'observant, se préparant et n'augmen-
l'heure vengeresse des crimes BISMARGKIENS. 61
tant leurs ressources de défense qu'en raison des ressources supposées de Tennemi.
Aujourd'hui que M. de Bismarck, dans l'intérêt de son propre jeu, enchevêtre tous les intérêts internationaux et syndique tour à tour les différents États de l'Europe contré uile seule puissance, il faut que chacune prévoie la possibilité d'une lutte contre toutes et épuise jusqu'à ses dernières ressources, pour faire face à tin péril sans cesse menaçant. Est-ce à l'est, k l'ouest, au nord où au midi qu'apparaîtra le danger? M. de Bismarck seul le sait.
Janvier 1887
Les milieux militaires allemands réclament un vole prompt au profit de l'augmentation des effectifs. — Nous pouvons avoir la guerre, même si nous ne la voulons pas. — Le parti militaire allemand n'a pas renoncé à broyer la France. — Une guerre entre la France et l'Allemagne sera féroce et implacable.
Bien des clartés sont sorties du débat sur les nouveaux projets de loi militaire en Allemagne. On s'irritait, dit-on, dans les milieux militaires des lenteurs de la commission chargée de discuter le projet de l'augmentation des effectifs ; les organes de M. de Bismarck répétaient que la durée de ces débats était une honte pour TAUemagne; lo prince Luitpold évoquait le spectre des pantalons rouges français. Toutes les ressources d'intimidation étaient employées pour faire se hâter la commission : « Tournez-vous vers les Vosges où Ton se presse », répétait le général Bronsart de Schellendorff. Or, le ministre de la guerre allemand sait mieux que personne que Ton ne se presse pas du côté des Vosges, qu'on y désire passionnément la paix dans toutes les classes. Il
y a là une indication que feront bien de retenir I ceux qui croient en France qu'on n*a pas la guerre I lorsqu'on ne veut pas Tavoir. 11 y a en Allemagne
un parti militaire qui n'a pas renoncé k broyer I la France.
Quelques jours plus lard, en février 1887, le
chancelier prédira « qu'une guerre entre la
France et l'Allemagne sera féroce et implacable »*
1«' Mars 1887
Élections protestataires en Alsace-Lorraine. — La France, attaquée brutalement, vendrait si chèrement sa vie qu'on ne pourrait la lui prendre.
Le statthalter d'Alsace-Lorraine, prince de Hohenlohe, a fait placarder cet avis à la porte des salles de vote : « Encore une fois, songez à votre amour pour votre patrie TAlsace-Lorraine. Sachez que la réunion des anciens territoires allemands à Tempire d'Allemagne est irrévocable. Elle ne 'pourra cesser qu'avec l'existence même de l'empire d'Allemagne. »
Les élections ont prouvé que l'Allemagne n'a rien gagné en influence.
« M. de Bismarck s'irritera-t-il d'un tel résultat? Essaiera-t-il plus cruellement de briser cette résistance ou pensera-t-il que moins il est facile de dompter deux provinces, plus il sera facile d'en dompter quatre? Que se passerait-il si M. de Bismarck croyait avoi? un intérêt k la guerre ? Que
LHfeURK VEN«BilEft8£ t>E6 ORIMBS fil SHAH CKlENf. 60
serait-ce si cette guerre faisait courir à TAUemagne un seul risque de défaite ? La France attaquée brutalement, sans avoir fourni un seul prétexte, se défendrait jusqu'à la mort et vendrait si chèrement sa vie que peut-être on ne pourrait la lui prendre.
Mai 1887
M. de Bismarck polémiste : Il accuse la diplomatie russe d'avoir livré la Bosnie et l'Herzégovine & l'Autriche. Son audace et ses mensonges sont stupéfiants I II — M. de Bismarck veut faire de l'Autriche une grande puissance slave.
M. de Bismarck est le grand pourvoyeur de la presse ; il peine à l'occasion pour l'alimenter de copie, il la fournit en tous genres : nouvelles à sensation, reportage indiscret, petits papiers, provocations, excitations à la haine des peuples les uns contre les autres. Mais la polémique est son genre de prédilection : violent dans l'attaque, prompt à la riposte, impitoyable pour son adversaire qu'il choisit d'ordinaire très à propos, chargeant à fond avec toute l'artillerie de toutes ses connaissances diplomatiques, le chancelier d'Allemagne est un polémiste terrible quand il provoque et harasse un adversaire.
Sa dernière campagne est contre la diplomatie russe. C'est stupéfiant : le manipulateur du congrès de Berlin accuse la diplomatie russe d'avoir livré la Bosnie et l'Herzégovine à l'Autriche I Ce sont
L*H£URE VENGERESSB DES CRIMES BlâMARCKIENS. 67
les Russes qui ont supplié TAutriche de les mettre hors des Balkans 1 1 1
Depuis dix ans M. de Bismarck a machiné des événements pour faire de l'Autriche une grande puissance slave, mettant tout en œuvre pour pousser l'Autriche dans les Balkans, cela pour se venger de la Russie et de son intervention en notre faveur en 1875. Il tient entre ses mains les éléments d'un conflit entre l'Autriche et la Russie et il en use comme d'un épouvantai!.
C'est tellement monstrueux d'avoir fait de la Bulgarie l'ennemie de la Russie I Voilà le plus grand crime de M. de Bismarck. Mais la justice se fera...
Eatkof a protesté avec indignation dans la Gazette de Moscou et de haut en donnant des preuves.
Ce qu'on pourrait écrire sur le Congrès de Berlin, sur la faiblesse de la Russie, sur sa confiance, sur Ignatieff, sur le traité de San Stefano, sur Bismajpck arrachant le prix de la victoire russe pour le livrer h l'Autriche sa cliente !
JuUlet 1887
Jamais TAlsace-Lorraine ne xleviendra allemande. — L'affaire Schnaebelé. — Campagne financière contre la Russie. i
Je le dis à M. de Bismarck sans espoir de le convaincre : « Jamais ni l'Alsace, ni la Lorraine, ne deviendront allemandes. » L'affaire Schnaebelé, les persécutions en Alsace ont ramené dans nos esprits les possibilités de la guerre. On commence à en avoir assez des provocations allemandes.
Même procédé contre la Russie. M. de Bismarck croit parvenir h la mater par la menace.
En 1884-85, les reptiles, la presse officieuse, soutenaient le crédit russe. Aujourd'hui, c'est un abatage. C'est une campagne financière recouvrant l'autre contre la Russie et la France.
La diplomatie russe habituée à se courber à Berliti pourrait bien un jour se redresser et M. de Bismarck avoir à lutter contre la Russie et la France unies. Il cherche à exalter les haines de l'Allemagne contre ces deu;t nations pour l'habituer peu à peu à la nécessité d'une guerre
qu'il désire de tous ses vœux et appelle par tous les moyens en son pouvoir.
Car comment expliquer — à moins d'admettre qu'il ne soit fou — qu'il excite des peuples voisins et puissants contre son propre pays? A moins que ce ne soit par pur plaisir, par je ne sais quelle passion de tyran du bas Empire de jouer avec le danger, il est impossible de trouver une autre raison à ses agissements que la préparation de l'opinion allemande « à la guerre d'extermination ».
Katkof, comme Skobeleff, comme Aksakof, dévoué à la cause slave, dans des articles admirables, pages d'histoire définitive, expliquait les raisons qu'avait la Russie d'être simplement russe et dénonçait le rêve de l'homme de Varzin de gouverner le monde.
Septembre 1887
Itigérence de M. de Bismarck dans toutes les affaires «européennes. — La corruption est son arme, Fidéalisme son ennemi. — Le prince Ferdinand de Cobourg quitte l'armée hongroise. — Les bons offices trompeurs de M. de Bismarck. — L*empereur Alexandre III ne se laisse pas prendre aux artifices de la politique bismarckienne. — La visite en Danemark.
Attirer avec un rayon de miel frelaté Tours du Nord dans les cavernes où il devait laisser un morceau de sa peau. Exciter ou Tinstinct batailleur ou la vanité du coq gaulois, attacher à une ficelle qu'il tire k volonté quelque oiseau déplumé pour allécher Taigle autrichien, promettre la lune au croissant turc, donner un os africain à dévorera la louve romaine, prouver aux trois léopards anglais que leurs grifTes sont intactes, telle était la besogne journalière du chancelier; il fait plus : il perpètre la matérialisation de Tesprit européen. « Corrompre, corrompre pour qu'il en reste quelque chose », pourrait être sa devise. Aussi s'applique-t-il à détruire la puissance idéaliste par^ tout où il la rencontre, parce que cette puissance
est la seule qui puisse triompher de la force".
Protëe de la politique européenne, il n'y a pas d*eau qu'il ne trouble, de question qu'il ne soulève, d'agitation qu'il n'entretienne, d'imbroglio qu'il n'embrouille, de tyrannie qu'il n'exerce, d'impasse où il n'accule alliés ou ennemis.
L'Autriche est sa gent taillable et corvéable : il la lance ou l'immobilise tour à tour, il la découvre ou lui impose silence à son gré, il la sacrifierait tout entière, le cœur léger, là où il ne sacrifierait pas un soldat poméranien.
Le chancelier a essayé un moment de faire croire à l'Europe qu'il blâmait hautement l'équipée du fils de la princesse Clémentine, mais étaitil admissible, dans l'état soumis et suggestif où est le gouvernement de Vienne vis-k-vis de la chancellerie allemande, que le prince Ferdinand de Cobourg ait pu donner sa démission de l'armée austro-hongroise dans le moment même de ses pourparlers avec Natchewitch, qu'il ait pu s'engager avec la Régence, laquelle faisait faire ostensiblement la place à Vienne pour caser la principauté bulgare? Est-il possible que toute cette intrigue politique ait abouti sans que M. de Bismarck ait réussi à la prévenir, à l'empêcher? Non, il n'y avait que deux ou trois diplomates russes qui pussent être assez naïfs pour le croire et pour se contenter des roulements du tambour que battait la presse allemande afin de cacher l'exécution de l'influence russe en Bulgarie par l'installation de
72 i/hEURE vengeresse
Ferdinand I*' à Sofia. A quoi sert donc l'expérience? N'est-ce pas par la promesse de ses bons offices que M. de Bismarck a été si cruel à la Russie au congrès de Berlin ? N'est-ce pas par l'engagement signé de ses bons offices que le prince chancelier a encouragé l'Angleterre à pousser le prince de Battenberg au coup d'État de Philippopoli? N'est-ce pas en affirmant la sincérité de ses bons offices que l'Allemagne a voulu attirer la Russie dans le traquenard bulgare? M. de Bismarck s'est dit : « Ou la Russie triomphera en Bulgarie et elle le devra à mes bons offices et je serai alors le maître de dépecer la Turquie à mon gré, de faire le morceau petit à Tours du Nord, petit à l'aigle autrichien et à moi la part du lion; ou la Russie s'empêtrera à fond et je serai libre d'achever la France. »
L'empereur Alexandre III pour ne pas s'être laissé prendre aux artifices d'une politique devenue grossière par la répétition des mêmes procédés, entouré qu'il est de certaines influences qui n'ont été éclairées ni par le Congrès de Berlin, ni par la Triple Alliance et qui dirigent leur pays vers les mêmes pièges, l'empereur Alexandre doit chercher ses inspirations là où M. de Bismarck ne peut atteindre : dans les sentiments de, sou peuple et dans l'élévation de son âme. Qn peut juger de l'influence croissante du Tsar, de sa popularité, de l'approbation unanime qui suit ses actes, par l'enthousiasme religieux avec lequel la