‹ L'heure vengeresse des crimes bismarckiensChapitre 6 sur 13 · DES CRIMES B1SMARCK1CN · texte numérisé non relu

DES CRIMES B1SMARCK1CN

fête d'Alexandre III a été célébrée cette année en Russie. Jamais, il est vrai, la grande nation n'a été gouvernée par un empereur plus national et à aucune autre époque elle ne s'est sentie en accord plus parfait avec celui qui la gouverne.

Beaucoup de gens se sont inquiétés du séjour du Tsar en Danemark à ce moment « psychologique )). Ceux pour qui la prospérité de la Russie est souhaitable doivent s'en applaudir.

Los entretiens de l'Empereur avec le souverain d'Europe qui a le plus de clairvoyance et de sagesse, avec sa belle-mère la reine Louise, la paix de la famille ne peuvent être que favorables pour éclairer Alexandre III sur les malfaisantes et sataniques combinaisons du chancelier de fer. La France qui souhaite à la Russie à la fois deux puissances : la grandeur morale et la grandeur nationale, voit avec confiance l'Empereur goûter un repos bienfaisant dans le Danemark si patriote qui n'a point oublié, lui non plus, son Alsace-Lorraine I M. de Bismarck parle dans le vide quand la Russie ne consent pas à lui faire écho. Les mille et un conseils aussi variables que « désintéressés » que le prince-chancelier a pris la peine de faire donner au Tsar par la presse berlinoise dans la question bulgare lui sont revenus comme certain crachat proverbial jeté en l'air. Les instances de M. de Bismarck, ses menaces, ses nouvelles, ses démentis, son affabilité, ses dénonciations, enfin ses derniers efforts

74 l'hEURK vengeresse DES CRIMES BISMAUC&IENS.

pour amener une conjonction d'astres avec l'empereur Guillaume et l^empereur Alexandre n'ont abouti qu'à sa confusion. Le Tsar, ne pouvant douter que le refus de Vienne d'adhérer à la mission Ehrenroth ne fût inspiré par M. de Bismarck, eut une fois de plus la preuve de ses trahisons dont le travail constant est d'égarer la Russie, de l'acculer à des situations fausses qui compromettent sa dignité, l'énervent et peuvent lui faire perdre sa plus sérieuse garantie : le sang-froid du Tsar.

Aussi la Norddeutsche Zeitung résume-t-elle ainsi l'état de froideur des relations entre Berlin et Saint-Pétersbourg :

« La force politique allemande consiste dans sa complète indépendance vis-à-vis de la Russie comme des autres puissances. Aucun motif n'oblige donc l'Allemagne à rendre des services à la Russie avec l'espoir d'obtenir des compensations.

« L'Allemagne n'a pas besoin d'un certificat de bonne conduite de la Russie. »

Novembre 1887

L'amitié du chancelier est malfaisante. — Organisation nationale des populations slaves de l'Autriche-Hongrie. — L'Autriche obligée par ses armements de dépasser ses ressources budgétaires. — ÀYënement prochain du piince Guillaume, ennemi de la France et de la Russie.

M. de Bismarck est le génie mauvais qui, par sa politique intérieure uniforme, tyrannise, épuise tout ce qui recèle un germe d'indépendance ou contient un élément de richesse. Attila moderne, il stérilise tout ce que sa pensée a touché. Malfaisant à l'intérieur, néfaste à l'extérieur, le chancelier n'a jamais cherché, ni poursuivi, ni appelé, ni provoqué, ni voulu le bien. Il est fatal à ceux qu'il inspire ou qu'il domine. Nous savons ce que nous valent sa duplicité sous Napoléon III, sa haine pendant la guerre, ses conseils depuis. La Russie connaît la mesure des dangers de son influence. Quel avantage, depuis la guerre du Danemark et y compris les intrigues bulgares, l'Autriche a-t-elle jusqu'ici tiré de son alliance?

La Rusâie de M. de Giers et la France de M. Jules Ferry ont souffert de l'amitié de M. de

76 l'heure VINVGERESSE

Bismarck; les autres puissances s'apercevront phis aisément peut-être des dangers de ses bons offices.

Si un rapprochement entre le chancelier et M. Ferry a porté malheur à ce dernier, il a suffi h la Russie de se maintenir en expectative pour porter malheur à M. de Bismarck, quoiqu'il ait déclaré bien haut qu'il n'avait rien à attendre du Tsar et qu'il était oïl ne peut plus facile à l'Allemagne de se passer de la confiance de la Russie. La simple retraite de la diplomatie russe a fait un tel vide dans les combinaisons bismarckiennes que le chancelier a comblé l'abîme avec tout ce qui lui tombait sous la main, et qu'il a remplacé aujourd'hui la qualité par la quantité.

A mesure que la politique extérieure de l'Autriche est plus inféodée à l'alliance allemande, les populations slaves, dont la terreur est la germanisation, cherchent ài lui échapper par une organisation nationale qui leur permette de lutter contre une absorption détestée.

Donc, si les populations slaves de l' Autriche- Hongrie ne se révoltent pas contre l'influence allemande, c'est parce qu'elles se fortifient dans des droits destinés à s'exercer contre l'influence allemande. Qr, à mesure que M. de Bismarck réalise une partie de ses vœux, et, grâce à ses plus savantes combinaisons, engage l'Autriche dans une politique un peu plus slave en Bosnie, en Herzégovine, en Serbie, en Bulgarie, il ajoute une

DÈS GATMEÀ BtsMÀRÔlClSN's. 77

pierre à l'édifice dé la puissance slave passionnément anti-allemande. Plus son alliance avec l'Autriche se resserre, et plus la politique extérieure de M. de Kalnoky triomphe, plus le comte Taffe et la politique intérieure d'Autriche se fait nationaliste, c'est-à-dire anti-allemande.

L'obligation d'être armé comme doit l'être un pays qui a l'honneur d'être l'allié de la formidable Allemagne force l'Autriche à dépasser la mesure de toutes ses ressources budgétaires.

Selon son procédé habituel, M. de Bismarck n'a associé l'Italie à l'alliance austro-allemande qu'au moment où la péninsule ne pouvait entrer sincèrement dans cette alliance. C'est ainsi qu'il avait fait l'alliance austro-russe, quand l'Autriche était poussée par lui-même à travailler contre les Russes en Bulgarie.

Le sort de l'empire des Tsars, fixé par les intrigues bismarckiennes, est aussi le [sotl de la République française, de l'Italie hostile, de la Suisse rendue soupçonneuse, de l'Espagne excitée contre nous, de la Belgique circonvenue, de la Hollande inquiète d'elle-même.

. Un fait nouveau s'ajoute aux menaces latentes de l'Allemagne contre la Russie et contre la France : c'est l'importance que les événements donnent au prince Guillaume, ce jeune gùerroyeur à tous crins, cet ennemi ostensible de la France et secret de la Russie, « qui mettrait volontiers sur la même bouche de canon la race slave et la

"78 l'heure VEKGKEB8SE DES CM1CB8.BI81URCKIENS.

race latine » ; ce partisan cynique de la « guerre d'extermination ». La maladie dangereuse du prince impérial, la caducité croissante de l'Empereur semblent rendre prochain ravènement du petit-fils du vainqueur de TÂutriche et de la France. M. de Bismarck est prêt k cette éventualité qu'il entrevoit depuis longtemps» et pour laquelle il a tout réglé. Il sait que, comme don de joyeux avènement à cet empereur et au parti qui l'acclame, il faudra la guerre.

Décembre 1887

Mentir est le dogme bismarckien. -^ L'Allemagne depuis ses victoires n'a pas c^ssé d'ajouter à sa puissance militaire. — La solidarité austro-allemande.

Mentir à chacun et à toua, faire mentir, tel est le dogme bismarekien. Une semaine avant la guerre d'Autriche, le roi de Prusse écrivait à l'archiduchesse Sophie : « Nous ne vous attaquerons pas. » Peu de jours avant la guerre de 4870, si mathématiquement préparée, ce même roi fei* gnait la crainte des imprévus de cette guerre, et, plus tard, déclarait n'y avoir été contraint que par l'insulte. Dans son dernier message au Reichstag, alors que la Posty journal des indiscrétions de M. dé Bismarck, nous avertissait dans un style très noble, très poétique et de très grand goût» « que le soleil de guerre austro-russe apparaissait déjà à l'aurore du ciel », dans ce message, dis-je, l'empereur Guillaume, toujours sincère, apprenajit à l'Europe combien est étrangère au cara<ïtère allemand la pensée antichrétienne de tomber àil'ilnproviâtesur des voisins sans défense.

êÔ L HEURTE VENGERESSE

Pardon, Sire, mais l'Allemagne a-t-elle depuis SCS victoires cessé un seul instant d'ajouter à sa puissance militaire sous toutes ses formes? A-t-elle négligé une seule occasion d'obliger l'Autriche, son alliée, à tout sacrifier h ses armements? Et, par contre, cette Allemagne et le chancelier qui la personnifie plus que Votre Majesté, n'ont-ils pas employé tous les moyens d'intimidation connus et à connaître pour empêcher la France et la Russie de se mettre en état de légitinie défense ?

« J'arme et j'armerai, sans trêve, sans repos, répète l'Allemagne. Je veux devenir une force militaire telle que je puisse au besoin faire échec à l'Europe entière coalisée, mais je n'admets pas que mes pires ennemis eux-mêmes puissent me soupçonner de vouloir la guerre. » Aussi lorsque la Russie, lorsque la France^ visées les premières par ces armements formidables, prennent des mesures timides pour se 'garer de l'avalanche, les feuilles reptiliennes sifflent de toutes leurs voix que les deux peuples menacés préparent et désirent la guerre, tandis que l'Autriche et l'Allemagne sont les pivots de la paix.

vSi, au moment où l'écho des paroles de MM. de Kalnoky et Andrassy aux Délégations retentissait comme un défi dans tout l'Empire du Nord, l'empereur Alexandre, pour calmer les appréhensions légitimes de son peuple, avait cru devoir envoyer quelques régimeiits de cavalerie à une

DES CRIMES BISMARCKIENS. 81

frontière déjà menacée politiquement et qui, d'un jour à l'autre, pouvait l'être militairement, y aurait-il là quelque chose d'extraordinaire ? La Russie trouve partout la preuve des dangers que lui fait courir la Triple Alliance et il faudrait qu'elle fût bien imprudente si elle n'essayait de se garer.

L'article de la Nouvelle Presse libre de Vienne (dont la France, hélas I a vu s'accomplir pendant la guerre de 1870 tant de prédictions) contenait la semaine dernière des avertissements que le Tsar ne doit pas négliger de connaître sur la solidarité austro-allemande. Il est vrai que du jour au lendemain les feuilles viennoises les plus grondantes se sont tues comme par enchantement (ou par ordre) et que les nuages amoncelés se sont fondus en une grêle de louanges sur toute la Prusse.

1*' Janvier 1888

Fausseté, imposture de la diplomatie bismarckienne. — Nouvelle loi militaire allemande. — 400000 hommes de plus sous les armes. — Dispenses accordées aux industriels et commerçants allemands établis à l'étranger.

— Indications qui doivent éclairer la France. — Nécessité pour la Russie d'armer ses frontières menacées.

— M. de Bismarck a mis l'Autriche sur le chemin de la Russie en Orient. — L'Autriche a tout à perdre dans une entente avec l'Allemagne. — L'Allemagne se servirait de l'Autriche comme d'une enclume sous le marteau russe. — L'Autriche aurait tout à gagner à une alliance avec la Russie dans les questions d'Orient. —M. de Bismarck n'a cessé d'être fatal & l'Autriche. — M. de Bismarck veut la guerre. S'il la retarde, c'est pour la rendre plus terrible. — En Europe les armements à outrance ont quadruplé les impôts. Cette lourde charge empêche l'industrie et le commerce de lutter contre la concurrence américaine. — Résultats de la politique bismarckienne en Orient. — Maintien de l'occupation de l'Autriche en Bosnie-Herzégovine. — La question bulgare.

L'état de servage moral dans lequel le chancelier de l'empire allemand maintient l'Europe devient de plus en plus cruel, de plus en plus humiliant et surtout de plus en plus vulgaiire.

l'heure vengeresse des CRIMKS. BISMARCKIENS. 83

Ces algarades, ces « drames » d'un diploInat^. qui trompe et qui accuse les autres de tromper, eettte situation de « lapin qui a commencé », imposée tour à tour aux grands États de l'Europe, infligent aux relations des peuples entre. eu?^, çiux débats soulevés dans tous les pays par des accusations fausses, un manque de dignité qui révolte. Si l'on ajoute à cela les bri^^ques retours de bienveillance du « maître de la terre et des eaux européennes » pour ceux qu'il injuriait la vçille, on peut dire sans crainte d'être démenti que le tyran de Varzin a fait passer alternativement tous les patriotes de toutes les nations par la colère ou par l'écœurement.

J'appelle de tous mes vœux ardents l'historien qui, prenant l'œuvre diplomatique de M. de Bismarck, se contentera de grouper intelligemment les dénégations et les contradictions qui résultent de ses affirmations. Il dégagera de l'ensemble de cette œuvre de telles preuves d'imposture accumulée, un tel mépris du choix des moyens, une si grande haine de tout droit que, si la puissance d'intrigue de M. de Bismarck en est mieux encore affermie, l'artificielle grandeur que la crainte des uns, et l'aveuglement des autres, prêtent à son caractère et èi sa figure, en sera pour toujours détruite et toute trace h tout jamais effiacée.

Ce n'est pas sans motif qu'un bruit sourd encore commence k circuler : le gr^nd Bismarck b^sse*.

L'écho s'en est répandu jusqu'aux confins des terres moscovites. II a pris naissance aux rives de la Seine où flotte l'esprit irrespectueux d'une race légère dans une ville babylonienne.

Puisque M. de Bismarck baisse, naturellement il se répète. Aussi lorsque l'accusation de préparer la guerre a été lancée contre la Russie comme elle l'avait été contre la France au moment du vote du septennat, s'est-on immédiatement demandé : « Quelle nouvelle loi militaire veut donc faire voter le chancelier? » C'était celle qui prolonge de sept années le service des Allemands dans la landwehr de 32 à 39 ans et qui reporte de 42 à 45 ans le service du landsturm. Cette loi donne h l'Allemagne 400000 hommes de plus et dote le budget actuel de 150 millions de mark de dépense, après un premier déboursé de 250 millions, comme mise en œuvre, sans compter l'habillement, l'équipement d'une pareille force.

En passant^ je ferai remarquer Pun des côtés instructifs du projet bismarckien : c'est que les industriels et commerçants établis à ^étranger n'auront qu'une déclaration à faire à leur consul pour être dispcîisés de f appel des réserves. Voilà une prime sérieuse à la germanisation des peuples voisins.

Une pareille faveur décidera bien des gens a quitter F Allemagne pour exercer leur petit cornmerce et leur honnête industrie à F étranger. Comment M, de Bismarck qui gémit fant sur

DES GRIMES BISMARCKIENS. 85

C émigration du peuple allemand des campagnes^ lequel fuit la rigueur du service militaire, encourage-t'il l'émigration des commerçants? Je crois le deviner : c'est que le commerce et [industrie qui seront exonérés de service se rattacheront surtout au reptilisme.

Je reviens à la loi militaire du chancelier.

Est-ce que, elle seule ne suffirait pas k légitimer toutes les mesures prises par la Russie afin de se garer de la terrible passion de TAllemagne pour la paix, car il est bien affirmé, sinon entendu, que plus la Prusse arme, plus elle prouve qu'elle est pacifique.

Ce qui exaspère « l'homme de paix », c'est le calme de la Russie ; l'Empire du Nord sait ce que peuvent tenter ses alliés d'hier, ses adversaires d'aujourd'hui, ses ennemis de demain. Il craint leur bonne grâce présente plus encore que leur bonne grâce passée.

Le Tsar agit librement dans son indépendance acquise au prix de bien des périls et qu'il est résolu h garder. Il use de son droit légitime d'armer en face des armements de l'Allemagne et de ses excitations à l'armement de l'Autriche.

Il essaie, quoiqu'un peu tard, de pourvoir h la sécurité de ses frontières menacées, et il croit avec raison qu'il a le devoir de maintenir les effectifs russes dans des proportions équivalentes aux effectifs de ses voisins.

La « Ligue de la Paix » est armée jusqu'aux dents, dit le Journal de Saint-Pétershourg . Après cette constatation, un fait s'impose, c'est que la Russie s'arme à son tour jusqu'aux dents.

M. de Bismarck, en poussant l'Autriche vers l'Orient, l'a mise sur le chemin de la Russie. Elle ne le quittera plus. Le gouvernement de Vienne a commis une première faute. Il pourrait même en commettre une seconde. N'y a-t-il pas place en Orient pour deux influences à condition qu'elles ne soient pas ennemies? Si l'Autriche faisait de la politique de prévision, elle aurait déjà compris qu'elle a tout à gagner à une entente avec la Russie et tout à perdre, victorieuse ou vaincue, à une entente avec l'Allemagne.

M. de Bismarck poursuit, à travers tant de ruses, l'humiliation de la Russie depuis le Congrès de Berlin! S'il s'efforce par tous les moyens d'empêcher sa réorganisation militaire, ce n'est certes pas pour ajouter k l'influence et h la puissance de l'Autriche. Il traite l'Empire des Habsbourg avec la désinvolture d'un vainqueur qui daigne s'associer au vaincu et consent à s'en servir comme enclume sous tous les marteaux; mais il ne montre jamais à l'Autriche le respect auquel a droit une alliée et une égale. Comment se peut-il qu'on soit assez aveugle à Vienne pour ne pas se rendre compte des intrigues flagrantes du chancelier? En quinze jours la presse aile-

DES CRIMES BISMARCKIENS. 87

mande lance l'Autriche sur la Russie par des révélations exagérées sur des mouvements de troupes en Pologne, puis elle calme Teffervescence et la qualifie de dangereuse; mais voilà que l'opinion autrichienne s'apaise aussitôt et que les organes bismarckiens affirment qu'en cas de guerre la monarchie des Habsbourg peut compter sur l'Allemagne. Quand l'Autriche est à la fois réexcitée et réconfortée, le chancelier laisse entendre que l'Allemagne pourrait bien se désintéresser d'une guerre où les intérêts orientaux et l'indépendance bulgare seraient seuls en jeul Si un peuple ne. s'affole pas au milieu d'aussi énervantes alternatives, avouons qu'il a une organisation spéciale.

Alliée à la Russie pour le règlement de la ques* tion orientale, l'Autriche ferait une politique autrement désagrégative mais en même temps reconstitutive. Il y a place en Orient pour l'influence des deux empires voisins, pour la Serbie indépendante, pour la Roumanie libre, pour les deux Bulgaries réunies et plus loin, pour la Grèce agrandie.

La Turquie consent à mourir à date éloignée mais le plus doucement possible. L'Autriche et la Russie alliées parviendraient à lui éviter les affres de la fin. L'Allemagne ne peut ea Orient qu'être nuisible à la Russie et à l'Autriche, à moins qu'elle ne le soit à toutes deux en même temps. Quel intérêt a donc laî monarchie auslro-

ââ l'heure VÈNGËRBSSE)

hongroise à réaliser les vœux de l'Allemagne, à la faire, par ses sacrifices, plus puissante et par conséquent plus tyrannique en Europe ?

M. de Bismarck n'a cessé d'être fatal h T Autriche. Il l'a épuisée par la guerre, endettée par les armements; il en mine toutes les bases économiques par sa lutte industrielle et commerciale.

Le chancelier d'Allemagne est un barbare. Dans cette Europe où tant d'intérêts s'enchevêtrent, il agit avec la brutalité d'un chef de tribu. On dirait, lorsqu'il lance ses menaces de guerre, qu'il suffit aux peuples de ramasser leur bétail, de plier leurs tentes, de perdre leurs moissons. Commerce, industrie, affaires internationales, richesses publiques, il risque tout pour faire céder une résistance à l'un de ses caprices.

L'histoire a connu des tyrans qui régnaient par la terreur et la dévastation sur un peuple, sur deux, sur dix.

Le XIX® siècle aura connu un tyran continental. Et pendant que M. de Bismarck travaille à la perte de l'Europe, l'Amérique et l'Asie produisent et nous guettent.

M. de Bismarck, qui veut la guerre,, trouve une sorte de volupté à la retarder, pour la rendre plus terrible et plus générale ; chaque retard qu'il y apporte est une puissance d'extermination qu'il y ajoute, soit par une alliance, soit par un nouveau contingent d'hommes.

L'orage vient où on l'appelle» disaient les

DES CHiMEâ BISMÀRCKIBN5. 89

anciens. Le chancelier d'Allemagne sonne de la trompe pour l'attirer.

C'est à lui que nous devrons toutes les plaies sociales et nationales de la vieille Europe; ses armements h outrance ont quadruplé VimpôL Le commerce, l'industrie, obligés d'y fournir, n'ont pu lutter contre la concurrence américaine et asiatique que la dette h servir n'accable pas. Un palliatif insuffisant est devenu nécessaire h l'état de choses créé par les armements : la protection. Or la protection porte d'abord sur les objets de première nécessité; avec la protection, la vie h meilleur marché devient impossible.

Le peuple souffre alors par les impôts du sang et par ceux du pain et il devient l'ennemi des institutions qui l'accablent.

Militarisme, protectionnisme, socialisme anarchique sont les trois termes complémentaires de la ruine imposée à l'Europe par le chancelier d'Allemagne. Les solutions sociales ne sont plus en la possession de M. de Bismarck qui en a faussé toutes les possibilités. La guerre peut être retardée, remise dans un délai plus ou moins long. Il est possible que nous voyions encore l'Autriche et la Russie prises à quelque piège bismarckien; mais si le Tsar a cessé de consentir au rôle de dupe, qui sait s'il ne sera pas révélé k l'empereur François-Joseph que Dieu l'eût conduit en sens inverse dans la voie où M. de Bismarck le mène.

9n l'heure vengeresse

Il faut que M. de Bismarck vive pour assister au mal qu'il a fait. A l'intérieur il a commencé à compromettre le prince impérial en le mêlant à la publicité de notes hypocrites et révoltantes sur la santé du Kronprinz.

Le congrès de Berlin a-t-ii, oui ou non» donné la preuve que le chancelier de l'empire allemand tenait à laisser grande ouverte à toutes les complications la porte de l'Orient?

Le maintien de l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine par l'Autriche après la guerre turcorusse n'a-t~il pas été pour la Russie une seconde preuve de la volonté de M. de Bismarck de faire des Habsbourg, en Turquie, des sentinelles avancées, ennemies des Romanoff ?

La conduite de l'Autriche en Bulgarie alliée de l'Allemagne et de l'Allemagne conseillère de l'Autriche, a été si néfaste à l'influence russe, qui pourtant était si légitime, et conquise par de tels sacrifices, qu'une rupture définitive entre les trois grandes puissances en est résultée, et que soulever, ou discuter aujourd'hui la question bulgare, c'est vouloir la guerre.

« N'en parlons pas 1 » est le mot d'ordre de la diplomatie austro-russe.

Le traité de San Stefano fermait, pour un grand nombre d'années, l'ère des troubles balkaniques. La preuve en est que les troubles ont grossi dans le lit creusé par M. de Bismarck. L'empereur Alexandre craint,' avec tant de rai-

DES CRIMES BISMARCKIEIfS. 91

sons, la duplicité bismarekienne que, même après la révolution de Philippopoli, il s'est maintenu sur le terrain du traité de Berlin, préférant les risques déjà courus à tous les dangers que FAlle* magne, dans un remaniement de ce traité, peut faire courir aux droits et à Tinfluence de la Russie.

La Bulgarie reste donc à portée de la main de M. de Bismarck. Il en a chargé toutes les mines, il en tient toutes les mèches, et, quand il voudra la faire sauter, elle sautera.

Ce qui est le plus extraordinaire au milieu de toutes ces contradictions, c'est Tacharnement des journaux austro-allemands, anglais, italiens, à vouloir que l'empereur Alexandre formule de nouvelles propositions à TAutriche à propos de la Bulgarie.

Tant que M. de Bismarck ne prendra pas l'initiative d'une proposition nettement formulée aux puissances en faveur du maintien pur et simple de ce congrès de Berlin, accepté et défendu par le seul État auquel il a été défavorable et nuisible, par la Russie, la situation politique de l'Europe sera précaire et livrée au redoutable inconnu des combinaisons bismarckiennes.

Le chancelier de l'Empire allemand a imposé le traité de Berlin au tsar Alexandre II ; il peut, le jour où il le voudra, imposer le maintien de ce même traité k l'empereur François-Joseph. Ce serait là un moyen de démentir la question des

92 l'heure vengeresse DES GRIMES BISMÀRCKIENS.

pièces falsifiées, au moment du départ d'Autriche, et de l'arrivée en Bulgarie du prince Ferdinand; moyen bien plus certain que les serments répétés des feuilles allemandes sur la sincérité bismarckienne.

16 Janvier 1888

Un incident à notre frontière sera le prétexte d'une demande de 228 millions de marks pour les équipements et armements militaires.

J'ai répété cent fois qu'il n'y a rien de plus absurde que de faire de la politique extérieure avec la politique intérieure. M. de Bismarck possède l'amitié des radicaux italiens, pourquoi les libéraux français ne rechercheraient-ils pas l'amitié de leurs voisins catholiques ? Les ennemis de nos ennemis du dehors doivent toujours être nos amis.

Il faut aujourd'hui plus que jamais lutter sans trêve, avec toutes ses ressources, contre M. de Bismarck, car il devient de plus en plus inquiétant. A force ai emmagasiner le danger avec des forces qui croissent et se multiplient, il augmente la possibilité du danger et l'augmente pour ainsi dire à chacun de ses actes. Le chancelier de l'empire allemand rappelle avec sa puissance militaire cet Ëncelade que Jupiter avait enfermé sous l'Etna et

dont j'apprenais Thistoire en quatre vers dans mon enfance :

Quand par hasard il éternue, Un volcan embrase les airs ; Et quand par hasard il remue, Il met la Sicile h Tenvers.

M. de Bismarck dispose d'une force de désagrégation incroyable. Cinq lignes dictées par lui peuvent causer la ruine d'un empire. La plus grotesque des nouvelles, la plus invraisemblable des affirmations, Ténormité la plus cocasse lancée par la Koelnische Zeitung, la Gazette de Cologne, ou par l'une des vingt officines dans lesquelles le chancelier triture les produits de sa chimie potinière, et voilà sous toutes leurs formes multiples les travaux de l'Europe entravés, désorganisés, arrêtés. Manier une pareille puissance est devenu pour lui un besoin et un jeu.

Il s'ennuie, ce ligueur de la paix, lorsque le monde est quinze jours sans incident provoqué par lui. L'incident le hante comme le sujet d'un article hante le journaliste; il le cherche, il le provoque, il le crée. Passé maître en l'art de lancer la bombe, il la suit avec amour, en accélère au besoin l'impulsion, si elle rencontre l'indifférence ou le mépris. Pour prouver qu'il veut la paix, il met en œuvre, toutes les semaines, tous les éléments de la guerre. Le trouble est devenu l'une des exigences de sa nature. L'homme en lui, à

DES CRIMES BISMARCKIENS. 95

force de vouloir dominer l'univers, de viser au dieu, est devenu monstre I

Nous avons un incident nouveau à notre frontière à Trieux, et les reptiles en même temps ont reçu l'ordre d'agiter leurs sonnettes pour assourdir la Russie. Ne s'agit-il pas d'imposer au Reichstaglevote des 228 millions de marks, pour l'équipement et l'armement des hommes nouvellement enrôlés dans la landwehr et le landsturm. Déjà la Gazette de Cologne dénonce la France comme la seule natioii qui, par son chauvinisme et sa fantastique susceptibilité, trouble l'Europe avec son parti pris « d'entrer sans cesse dans la constellation des incidents )>.

M. de Bismarck veut des millions : 340 pour subvenir h ses nouvelles dépenses militaires, peu lui importent les millions que ses manœuvres parlementaires feront perdre aux autres peuples. C'est un obstructionniste colossal. Pour enlever le vote de ses projets au parlement de Berlin, il obstrue sans remords les affaires du monde entier. L'Europe est sans cesse en état de guerre, par la menace constante de la guerre sous laquelle il la tient, avec son amour du combat perpétuel.

Février 1888

Publication du traité austro- allemand de septembreoctobre 1879. — Discours du chancelier au Reichstag.— Déclarations de MM. de Kalnoky et Tisza & propos de la Bulgarie. — Discours de M. de Bismarck cruel pour la France : La France , dit-il, viendrait en\ aide à la Russie attaquée^ mais il n'en serait pas de même de la Russie en cas d^attaque contre la France.

La publication, la divulgation du vieux traité de septembre^octobre 1879, certainement rajeuni depuis, a eu pour but unique de prévenir la Russie que si elle attaquait T Autriche, cela ferait sur l'heure bénéficier celle-ci de toutes les forces militaires allemandes. Or, quel est l'objet à propos duquel la Uussie peut trouver le motif d'entrer en conflit avec l'Autriche : la Bulgarie, cette Bulgarie que M. de Bismarck a coupée en deux tronçons, sachant bien que la vitalité dont la Russie venait de la doter la ferait un jour ou l'autre se ressouder.

Le traité de San Stefano avait réalisé l'idéal bulgare, idéal que le congrès de Berlin, œuvre de M. de Bismarck, a détruit ; aussi est-ce avec stupéfaction qu'on a dû lire à Saint-Pétersbourg

l'ÎQEURE VENGERBSdE DES CRIHES RISMARCRtENS. 97

le passage suivant du discours du chancelier de l'empire allemand. « Au congrès dont je n'ai obtenu qu'à grand'peine la réunion, je me suis efforcé de donner satisfaction à tous les intérêts russes et à tous les désirs de la Russie. Je croyais véritablement avoir mérité la reconnaissance de la Russie. Mais je ne pouvais ni ne^voulais m alié<ner l'Autriche . »

Ne pas s'aliéner l'Autriche, c'était lui préparer le moyen de substituer son influence k l'influence russe et de lui faire récolter la moisson d'or et de sang versé par la Russie; c'était laisser, en Bulgarie, la porte ouverte aux complications que l'Autriche peut alimenter. Le but a été largement atteint. Aussi M. de Bismarck peut-il aujourd'hui déclarer que la Bulgarie ne l'intéresse point personnellement. Que lui faut-il de plus, puisque le traité est l'expression de la communauté d'intérêts des deux parties contractantes. M. dé Kalnoky, à Vienne, aux Délégations, M. Tisza, à la tribune de la Chambre hongroise, n'ont-ils pas déclaré avec énergie « que l'Autriche ne souffrirait pas une occupation même passagère de la Bulgarie »?

Gomment se fait-il que M. de Bismarck tende pour la troisième fois un piège odieux k l'empereur Alexandre r « Si la Russie désire rétablir la situation par le congrès de Berlin, je considérerai qu'il est d'une politique loyale de l'appuyer auprès du Sultan. »

Sans doute et de grand cœur 1 le chancelier sait

9S l'heu&e vengeresse

de longue date, puisqu'il a voulu que cela fut, que les conditions du traite de Berlin ne peuvent être rétablies en Bulgarie qu'à Taide de Toccupation russe, de cette occupation que « TAuiriche ne souffrira jamais» fùt-elle passagère ».

Il plairait, singulièremant h M. de Bismarck d'intervenir auprès de la Turquie pour que la signataire triomphante du traité de San. Stefano détruisit de ses mains sacrilèges la clause la plus prévoyante, la plus divinatrice de ce traité qui tétait la réunion de la Roumélie et de la Bulgarie; oui, ou il lui plairait que la Russie fit plus encore, qu'elle-même écrasât, des mômes armes avec lesquelles elle les a délivrés, ses « frères slaves » ; que la Russie défendit le traité 4e. Berlin machiné contre la Russie. M. de Bismarck se donnerait tout entier h cette grande oeuvre qui réaliserait toutes ses combinaisons diaboliques de la première à l'ultime I

La Rui^ie, je lo cix>i3, peut compter sur Tappui de l'Allemagne dans .la question bulgare, telle que la question se présente aujourd'hui, la loyauté actuelle de M. de Bismarck ne peut être qu'une puissante consécration de sa perfidie, de sa traîtrise et de sa déloyauté passées.

M. de Bismarck» après avoir excité l'Autriche à propos des armements russes, se moque terriblement d'elle en lui déclarant que ces armements sont rassurants, parce que la Russie arme ui^i-: quement pour soutenir ses revendications en

DES tIRIMIB BISMARCKIENS. 99

Bulgarie, dans eette Bulgarie, je suis forcé de le répéter, « que TAutriche ne laissera jamais occuper, même passagèrement ».

Pauvre Autriche 1

Que la Russie aille à Sofia,' tous les traquenards sont ouverts, tousl M. de Bismarck, c'est son expression, ne court après personne, mais il excelle comme l'abîme à tenter ses victimes et à les attirer pour les précipiter.

Ce qui me causera toujours la même stupé* faction, toujours renouvelée, c'est l'effort que fait la vieille EiUrope pour acquitter sans cesse celui qu'elle devrait accuser et condamner, celui qui la dévore, qui la ruine, qui la trompe, qui régare, la livre à l'étranger continental, génie infernal qui ne dispose et qui n'use que de puissances fatales et dont la plus grande des audaces, la phis insupportable, la plus immorale, est ^de vouloir que cette Europe proclame son tortionnaire généreux, véridique, prévoyant, pacifique, bienfaiteur!

Le dernier discours du chancelier allemand est le plus cruel de ceux dont il ait consacré une partie à la France. Cet homme si chèrement renseigné ne veut pas nous connaître, il affecte de porter sur nous des jugements surannés. Son siège est fait et il ne consent pas à le défaire. Les <( voisins de l'Ouest )>, quoi qu'en pensé notre Qnnemi, ont perdu depuis longtemps la passion des champs de bataille, ils n'y courront plus en

lOÔ l'rÊURE VBNftERESSE

fous, mais ils marcheront résolument si on les attaque» convaincus que ce sont les champs de la Patrie qu'ils sauveront et non les champs de bataille qu'ils glorifieront. M. de Bismarck a essayé de blesser au profond de notre âme nos ardentes sympathies pour la Russie. « Aucun gouvernement, a4-il dit, n'empêchera les Français de faire une diversion en faveur de la Russie au cas où la Russie serait en guerre européenne, mais il pourrait n^en être pas de même au cas où la France serait menacée. » L'insinuation malveillante et malfaisante est gratuite. La Russie, pour épargner deux fois la guerre à la France depuis 1870, a cru faire diplomatiquement plus de sacrifices — en risquant de s'aliéner la loyale Allemagne — qu'elle n'en ferait aujourd'hui militairement dans une action où ses propreté revendications seraient posées et ses ennemis visés en même temps que les nôtres.

Après la publication du traité austro-allemand* si visiblement fait pour assurer la paix européenne, un si précieux, si sincère et si noble modèle serait bon à suivre et pour quadrupler les chances de cette paix extraordinaire, stupéfiante, qui ne s'affirme que par des armements et par des alliances, la France et la Russie (la meilleure logique des bismarckieùs le leur conseille) devraient n'avoir aujourd'hui qu'un but, comme l'Autriche et TAUemagne : armer, et signer ouvertement un traité semblable au

DES CRIMES BISMARCKIKNS. iOi

traité pctcifique austro-allemand. Malgré les affirmations de M. de Bismarck, la France a foi dans le caractère et dans l'honneur du peuple russe et de son souverain ! Notre confiance devient même de plus en plus chaleureuse à mesure que la Russie se refroidit pour TAllemagne.

Depuis la mort étrange de Skobeleff, d'Aksakofif, de Eatkof , bien des énergies russes s'étaient découragées, mais d'autres lutteurs ont surgi. Si leur individualité est moins puissante, leur nombre est plus grand. Ils s'appliquent à rattacher les anneaux d'une chaîne qui n'était pas rompue. La passion nationale, le dévouement patriotique, abondent en Russie dans toutes les classes et il suffit d'un appel pour les grouper.

« Quoi qu'il arrive, m'écrit de Pétersbourg un des amis de la France, nous ne nous laisserons plus dangereusement amarrer par l'Allemagne.

En politique, pas plus que dans l'ordre de la nature, on ne peut lutter contre certains courants lorsqu'ils ont rompu toutes les digues et causé tant d'irréparables ravages, w

M. de Bismarck, arrivé au faite de sa puis* sanee, ne peut plus ni s'élever ni monter, sa fortune lassée aspire déjk à redescendre.

15 mars 1888

Mort de l'empereur Guillaume I*''*. — Intrigues à San Bemo autour du Kronprinz. — Le prince Guillaume est le disciple de M. de Bismarck. — Il rêve comme lui d*une Allemagne étreignant le monde. — - Il exècre le libéralisme. — Le nouveau règne desserrera-t-il les liens noués par le chancelier autour du pouvoir souverain? — Bstce que son omnipotence restera intacte? — Le docteur Mackenzie. — Les médecins allemands éloignés. — Le chancelier dénonce le péril russe.

La grande tragédie de la lente agonie de Guillaume, sa niort, les tortures de son fils qu'un mal inguérissable terrasse, Tanabition criminelle du petit-fils, créature de Bismarck, qui dispute au malade condamné quelques jours dC; pouvoir, s'est jouée, ces derniers jours, lugubrement.,

A la villa Zirio, à San Remo, l'héritier du trône résistait aux mises en demeure d'un mourant et d'un ambitieux cruel. Dans sa résignation fière, ses persécuteurs ne lui ont ni arraché une plainte, ni imposé une faiblesse, ni extorqué une concession.

Les bruits les plus alarmants répandus par

l'heure vengeresse des CRIMC» BISMARCRIENS. 103

l'inqualifiable pressé du chancelier sur la fin prochaine, immédiate, de l'héritier du trône, si elles préparaient les voies à quelque dépossession du Prince impérial en faveur de 'son fils Guillaume,' augmentaient en même temps la sympathie pour la Princesse impériale en ajoutant à rc^rdenr des vœux pour la guérison de- son époux.

L'empereur Guillaume P'î avait déjà, avant sa mort, délégué une part de son pouvoir à son petit-fils.

Pétri, formé, mîis au point par M. de Bismarck, le jeune prince Guillaume, est le souverain des rêves du chancelier dont l'omnipotence et la 'nervosité supportent de moins eiii m*oins la contra-^ diction:

Jamais Guillaume a^ « court bras » n'a essayé d'une résistance contre la màini de fer. Or, màine sans le vouloir, le nouvel empereur mettra sans cesse M. de Bismarck dans une situation difficile. Quelques mois seulement d'un règne impersonnel creuseront un abîme entre le con(^uéifant : Guillaume I^ et kelur de l'infatué Guillaume II. Mf. de Bismarck te sait bien, lui si savant dans la psychologie, c'est pourquoi il voulait supprimer 1' « interrègne ». Son élève était si maniable. Il a. tous les mépris^ toutes les haines du maître. Il veut, comme lui; une AUeknagne énorme, dévorante, brisant toute entrave par tous les moyens, culbutant tous les obstacles, se frayant des; cheminsi allemands au cœur de tous

104 l'heure YENGERE^ftE .

les pays amis ou ennemis^ étreignant: le monde.

Le prince Guillaume» ^ outre» exècre le libéralisme. Il tient les principes qui gouvernent la vie de son père pour des a pauvretés d'esprit )> ; les progressistes sont, .kses yeux, des « bêtes malfaisantes qu'il faut écraser », furent-ils « aatio* naux », les libéraux lui font hori*eur<

La mort de Guillaume If' étant veaue. brusquement et la vie du Prince impérial s'étant pro^ longée, M. de Bismarck voit à celte heure ses projets les plus chers, ses viséesie» plus caressées, ses combinaisons les plus profondes, frappés tout au moins d'impuissance passagère. Et, comme il le dit de la poudre française, projets, visées, combinaisons, s'éventent à attendre. Durant la longue existence de l'acc^areur du Schleswig, du vainqueur de Sadowa, du conquérant de r Alsace-Lorraine, du fondateur de l'unité allemande, la période guerrière» souvent ouverte en Europe, n'a jamais été fermée. Cette période va-t-elle être close par le nouveau régime? Ce régime durera-t-il assez pour desserrer lés liens innombrables et puissants que M. de Bismarck a triplement noués autour du pouvoir souverain ? Questions.

Nul ne sait dans quelle mesure Guillaume 1*^ a résisté k M. de Bismarck ni dans quelle meôure il l'a subi. Nous n'avons aucun moyen d'appréciation.

Est-ce que son omnipotence n'éprouve pas

DBS CRIMES BI8MÀRCKIET9B. 105

chaque jour quelque petit ou gro» échec? Est-ce que le D' Mackenzie ne s'avise pas de soulager son auguste malade? Est-ce qu'on n'éloigne pas les médecins allemands, dont chacun des remèdes fait à l'empereur plus de mal que de bien ? Est-ce qu'on ne s'avise pas,a.u Partèniefnt, de voter dans le sens libéral dès le moment même où M. de Bismarck et le prince Guillaume rêvent l'exaltation des influences conservatrices du parti des hobereaux prussiens? La leçon est rude, très rude.

!«- mai 1888

La cruauté criminelle de M. de Bismarck devieat monstrueuse.

La maladie de l'empereur Frédéric n a cessé, durant cette quinzaine, d'alimenter les querelles des médecins allemands et anglais.

Jamais auguste malade n'a provoqué une sympathie plus sincère chez ses ennemis et n'a été traité plus durement par ceux qui ont pour mission de protéger son existence. Frédéric III depuis qu'il semble appelé à gouverner, depuis qu'il gouverne, ne peut agir, ne peut faire de projets même, sans que l'obstacle, l'impuissance, la haine se dressent devant lui. Le chancelier excelle à trouver des ressources de tortionnaires pour supplicier ce mourant.

11 n'est pas jusqu'au désir intime d'un malade, d'un père — alors qu'il voulait entourer ^e garanties nombreuses et certaines un acte qui pouvait blesser un puissant voisin — qu'on n'ait crié sur les toits pour le rendre irréalisable, dont on n'ait signalé avec un fracas retentissant les

t.'HBURÊ VBNGEÎRESSE D«:S CRIMES BISMARCKIBNS* 10".

dangers^ les conséquences. Je parle du mariage de la princesse Victoria et du prince Alexandre de BattenbergV

M. de Bismarck, à ce propos, a été pris "d'un amour subit pour la Russie, lui dont toiites les pensées, toutes les actions contiennent une traîtrise passée, présente ou future, spécialement dangereuses pour le grand Empire du Nord. La Gazette de Cologne^ — qui l'eût jamais prévu? — s'eat faite en un jour, comme par une révélation d'en haut, le soutien de l'Entente russe. Plus d'injures, plus d'injustices, plus de dénonciati^^né dans la presse reptilienne; mais comme il ne faut pas que les habitudes d'insolence, d'irrespect et de calomnie se perdent dans la troupe rampante de M. de Bismarck, c'est l'empereur Frédéric et l'Impératrice, ce sont les propres souverains du chancelier qui ont remplacé la Russie et ont été attaqués et injuriés. Dans un pays monarchique, si le scandale de mettre en cause le chef de TEtat était double, il devait être triple, provoqué par le chancelier lui-même, qui s'est tant de fois indigné contre ceux qui osaient discuter « le principe impérial ». L'amitié de M. de Bismarck pour l'empereur Alexandre III a donc crû, en raison de sa révolte contre Frédéric III. La Koelnische Zeitung en personne, cyniquement, a mené la campagne,

1. J'étais parvenue à me procurer la copie du rapport de M. de Bismarck à l'empereur Frédéric, à ce jsropos. Il est hautain jusqu'à rinsolence.

108 l'hburs venoerbbsb des crimes BCSMâRCKIEMS^

haut la plume, imprimant qu'une rupture entre Pëtersbourg et Berlin serait un grave danger. Les mêmes colonnes étaient toutes chaudes encore des accusations contre l-avidité slave, des dénonciations contre les préparatifs militaires du gouvernement russe.

Dans le rapport bismarckien, la princesse Victoria, comme ses parents, est sermorinée de la belle façon. Que ne suivait-elle l'exemple de son grand-père qui sacrifia à la raison d'État son amour pour ime princesse ftadziwill? Est-ce que le prince de Battenberg, en épousant la princesse Victoria, acquérait, par hasard, un droit à la couronne de Prusse? Et ne pouvait-on, au contraire, utiliser ce mariage, pour supprimer atout jamais un prétendant au trône de Bulgarie ?

Mais on ne discute pas avec M. de Bismarck, ses raisons n'ayant rien à faire avec la raison, son cynisme n'entendant à rien. Malgré i'étonnement qu'on éprouve chaque fois, à cause de la brusquerie de ses volte-face et de la gro^ièreté de ses moyens, le chancelier en est arrivé à ses fins.

Combien est triste à regarder le spectacle de ce colosse à la main gantelée de fer et munie de pointes, pesant et s'enfonçant sur l'épaule d'uji martyr 1

15 mai 1888

L'hypocrisie du Kronprinz dépasse la mesure des possibilités criminelles. — Lui, l'assassin de San Remo, fait prier dans les églises pour la délirrance de son père. — Les premiers doutes de M. de Bismarck sur l'éternité de son omnipotence.

Je le répète, un Shakespeare seul pourrait décrire et dépeindre les coupables sentiments du prince Guillaume, ce nouvel Hamletdont les rancunes s'alimentent dé tout le dévouement que montre l'impératrice sa mère pour sauver la vie de l'empereur. Le dît Hamlet n'inspire-t-il pas à ses partisans l'idée de faire prier dans les églises « pour la délivrance » de son père?

J'ai peine h Croire, quoiqu'on me l'affirme, que le prince Guillaume tient commerce politique des grandes fonctions, « h livrer à la mort de Frédéric III ». Le D' Bergmann a tant de fois condamné l'empereur à une fin prochaine |que M. de fiisïnarck et son élève se croient en droit de s'impatienter des façons que fait un malade pour justifier le diagnostic de leur médecin de confiance et de s'indigner du retard que « le sou«

iio l'heure vengeresse

verain d*un jour » met à leur livrer le pouvoir.

L'abdication ou la déposition du prince héritier eut été l'avènement au trône du prince chancelier, mais Dieu n'a pas voulu cette dernière apothéose, il a livré le grand maître des puissantes intrigues à un autre maître non moins puissant, le Temps. L'empereur Guillaume est mort quelques semaines trop tôt.

Cette mort enlève à M. de Bismarck l'un de ses plus triomphants moyens de gouvernement : cette autorité personnelle de l'Empereur qu'il exploitait si merveilleusement. Une lettre autographe conseillée au vieux souverain, une rencontre préparée, un mot dit en son nom, un ultimatum dicté ont souvent modifié dans la politique intérieure de l'Allemagne bien des résolutions; aucun de ces moyens ne reste au chancelier.

Mais il lui reste l'exploitation de la maladie de l'empereur Frédéric, celle de l'impatience de « l'héritier du trône ». Le chancelier n'a jamais renoncé h l'une de ses idées, dût-il en renouveler cent fois la forme. L'État, transformé en béquilles pour le vieil empereur mort, sera transformé en échasses pour le jeune prince Guillaume. Entre ces béquilles au repos et ces échasses en mouvement, nulle part l'empereur Frédéric III ne trouvera un point d'appui. M. de Bismarck creusera partout des abîmes autour de lui et il régnera comme régnait l'empereur Guillaume, nominalement.- . .

DES GRIMES BI8M ARilKIEIf S. iii

Jamais. M. de Bismarck ne pardonnera k Fré* dëric HI le rescrit où il ose parler de politique personnelle.

En Allemagne tout est dans les mains du chancelier : administration, armëe, finances, presse, diplomatie, tout vit par lui et en lui. Avec qui l'empereur gouverneraitnîl contre M. de Bismarck ?

Aussi les intrigues politiques à l'intérieur, les combinaisons machiavéliques dans la politique extérieure ne chôment-elles pas longtemps.

Les directions multiples recommencent h s'entre-croiser. On tente, de nouveau, k Berlin de lancer l'Autriche sur le chemin de Salonique. La Gé^zeUe Nationale affirme prudemment qiie F Allemagne ne prendrait aucune responsabilité au cas où la Russie entrerait en Bulgarie et où l'Autriche trouverait des compensations. £t les journaux bismarckiens recommencent leurs accusations contre la Russie eft gémissent sur les ambitions de l'Autriche. Les contradictions des conseils donnés frisent le comique. La Gazette Nationale^ qui est la voix même de M. de Bismarck, gémit sur les prétentions exagérées de l'Autriche et s'irrite de ce qu'k Saint-Pétersbourg on ne se pâme pas de reconnaissance k propos du jeu de bascule que joue l'Allemagne entre ses deux voisins.

Il se joue au chevet de Frédéric III une véritable tragédie.

Le docteur Bergman n, M. de Bismarck, le prince

Ht t-HBORE VENGBRES8E

Guillaume apparaissent comme les personnages ténébreux et féroces de quelque drame shakespearien. On peut dire que le docteur pour son malade, que M. de Bismarck pour son souverain, que le prince Guillaume pour son père ont, par leur sombre entente et par leurs louches conventions, trouvé le moyen d'accumuleria plus^rande somme d'épreuves, de souffrances, de tortures à imposer à l'empereur.

Et c'est M. de Bismarck qui compose le scénario impitoyable. Frédéric III, depuis qu'il semble appelé à gouverner, ne peut se mouvoir, ne peut agir, ne peut faire de projets même, sans que Tobstacle, Timpuissance, la haine se dressent devant lui. M. de Bismarck excelle à trouver des ressources de tortionnaire pour supplicier ce mourant.

Il lui fait écrire et répéter sans cesse qu'il est irrémédiablement perdu, que tout ce qu'il fait sera défait. Il lui impose la participation au pouvoir d'un fils atrocement cruel, qui se complaît à témoigner son impatience d'une succession qui tarde trop.

Le jeune inquisiteur veut mettre le comble au découragement du nouveau souverain, tout vibrant encore de l'amour de son peuple. Il soulève l'intervention même de M. de Bismarck.

Mais le chancelier est en déveine. Malgré sa puissance infernale dans le mensonge, il n'a pas pu persuader à la Russie qu'il lui veut du bien..

DES CRIMES BISMARCKIENS, 113

L'empereur Alexandre, homme d'honneur, sans accommodement d'aucune sorte, - qui répughe à croire les autres capables de dénégations effrontées, ne peut cependant garder toute sa confiance dans la sincérité bjsmarckienne.

II doit, à certains jours, et malgré lui, se demander s'il n'est pas indignement trompé par l'Allemagne. Le chancelier a. non seulement la faculté du mensonge développée à un degré diabolique, mais il enferme si bien dans un dilemme ceux qui servent sa politique, qu'il les oblige eux-mêmes à mentir impunément.

Son jeu de bascule l'oblige encore une fois à faire attaquer la Russie par ses journaux, à la représenter comme voulant la guerre à bref délai. En vue de la réunion h Vienne des Délégations auxquelles il faut demander 50 millions de florins pour les dépenses militaires, le chancelier recommence à faire de la Russie un épouvantail pour obliger l'Autriche-Hongrie à grever ses budgets et à devenir une alliée toujours plus forte et plus utile à l'Allemagne.

Les Parlements de Vienne et de Budapest votent; au dernier, à Budapest, des députés ont eu la naïveté de demander au ministre commun de la Guerre que la charge nouvelle et lourde qu'ils accaparaient fût la dernière.

L'alliance de l'Allemagne continue donc non seulement à troubler l'Autriche, à la maintenir dans cet état, « qui n'est ni celui de la paix, ni

414 l'heure vengeresse DES CRIMES BISMARC&IENS.

celui de la guerre », non seulement à la mettre en désaccord avec tous ses intérêts slaves, mais à la conduire à sa véritable ruine.

Les incidents aux frontières russes et françaises se reproduisent uniformément, banalement, ridiculeinent lorsqu'il y a en Allemagne ou en Autriche des crédits militaires à voter ; Fan dernier c'étaient ceux du Reichstag ; cette année ceux des Délégations autrichiennes.

1» Juin 1888

Les avances de M. de Bismarck ne provoqueront aucun rapprochement avec la Russie. Elles paraissent cyniques aux plus clairvoyants des patriotes russes.

Une lettre que je reçois de Russie amène sous ma plume une série de considérations, dont quelques-unes assez nouvelles, même pour mes lecteurs, qui ont si souvent avec moi tourné et retourné en tous sens les visées de politique générale du grand chancelier d'Allemagne.

« L'Europe ayant trop longtemps et trop aveuglé ment subi la domination exclusive de M. de Bis. marck, expie aujourd'hui dans le trouble, dans l'incertitude et dans des menaces de danger chaque jour renaissantes, l'abandon des intérêts partieuliers de chacun de ses peuples au profit d'un seul.

La situation politique .de notre continent est stable ou instable, calme ou tourmentée selon que les intérêts allemands, les projets de la chancel« lerie allemande, les changements de systèmes diplomatiques du chancelier, exigent que cette iltuatioh soit pquiétante ou rassurante.

Il ne peut être question de rien autre, et de même que la force allemande a primé le droit dans le Schleswig-Holstein, k Sadowa et h Sedan, de même la volonté offensive et victorieuse de M. de Bismarck prime les actes défensifs de tous les Cabinets européens.

Depuis Tentrevue manquée de Stettin entre Tempereur Guillaume et le Tsar, depuis l'entretien qui eut lieu le 18 novembre entre le Tsar et M. de Bismarck, bien des dispositions qu'avait prises la diplomatie allemande ont été modifiées, quelques-unes de fond en comble. La Triple Alliance, qui unissait, par des conventions jusqu'alors secrètes, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie prit un caractère purement défensif, et l'on se rappelle avec quel art le chancelier démontra à l'Europe attentive, le 6 février dernier, que l'Allemagne était en péril.

M. de Bismarck avait raison et il venait de perdre tout espoir d'alimenter en Bulgarie un foyer d'intrigues assez puissant pour incendier à la fois l'Autriche et la Russie. Ce plan très habile ayant échoué et l'Allemagne se trouvant obligée de respecter ses contrats vis-à-vis de ses alliés, par suite, de diviser ses forces, elle était en droit de se prétendre menacée. C'est là une situation qu'il faut bien préciser et comprendre si l'on veut se rendre un compte exact de l'état actuel des relations diplomatiques existant entre les grandes puissances et quelles chances elles peuvent avoir

DBS CRIM£S BISMARCKIENS. 117

de maintenir le caractère pacifique qu'elles affirment aujourd'hui avec unanimité.

Au moment de la mort de l'empereur Guillaume, les relations entre la Russie et l'Allemagne étaient plus aigres que douces.

Cette mort amena les deux cours à des compliments de condoléances dont M. de Bismarck profita pour marquer son retour de sympathies à la Russie, mais ce retour n'a pas le succès qu'on en espérait à Berlin.

L'attitude pleine de réserve et les sentiments du Tsar étant restés tels qu'ils doivent être dans le cœur d'un souverain, en qui s'incarne l'honneur de la Russie, semblent devenir un excitant pour 1 amabilité de la diplomatie allemande.

Et elle s'épuise en efforts suprêmes pour capter à nouveau la confiance du Tsar, pour lui faire croire aux bonnes intentions de la Triple Alliance.

M. de Bismarck réussira-t-il à persuader k l'empereur Alexandre que l'intérêt de la Russie est de servir les desseins de l'Allemagne ou échoueral-il dans cette dernière tentative?Lechanceliernon seulement est un négociateur habile, mais il sait user des ressourcesdu mal et du mensonge contre lesquelles les gens de bien sont sans défense.

N'ayant pu faire déclarer la guerre entre la Russie et l'Autriche par la ruse et l'intrigue, il est cependant douteux qu'il arrive au même résultat k l'aide de promesses auxquelles on ne croit plus en Russie. Les bons offices de « dévouement »

118 l'heure vengeresse des grimes BISMARCRIENS.

que M. de Bismarck offre au Tsar ont ce côté plaisant que l'Autriche prend la comédie au sérieux, et que parfois elle réclame comme fidèle alliée les faveurs que l'Allemagne feint d'accorder à la Russie. Le dépit qu'on ressent à Vienne peut se transformer en hosanna lorsque M. de Bismarck daignera donner à la diplomatie autrichienne une seule des vraies raisons des soi-disant sympathies russes.

L'échec des grandes combinaisons de M. de Bismarck faussées par la sagesse de la Russie et par le sang-froid entêté de la France, accule le chancelier, qui d'ailleurs n'y répugne point, à machiner sa politique comme un drame de l'Ambigu, mais en s'appuyant sur de si basses intrigues, que dans la lutte contre lui la dignité empêche souvent qu'on le combatte avec les moyens qu'il emploie.

16 juin 18dd

La politique de M. de Bismarck ressuscite les Curetés. — Discours de l'un d'eux, Koloman Tisza. Tout gouverneur doU faire le nécessaire \pour être prêt à toutes les éventualités, — Discours de l'empereur François- Joseph. — Réponse des ministres français à ces provocations. — La France accusée de vouloir la guerre pour la guerre. — Opposition de l'empereur Frédéric à la politique bismarekienne.

Tous les calculs politiques de M. de Bismarck sont renouvelés des Grecs comme le jeu de l'oie! Après avoir organisé, toujours dans les mêmes ti'aditions, la presse européenne à l'image du serpent Python aux cent tètes et aux cent bouches vomis8 at des flammes (je rappelle en passant à mes lecteurs que le nom de l'illustre et immense reptile signifie 9.nssi pourri), le prince de Bismarck vient de rétablir pour son culte olympien le service religieux des Curetés.

Ces fils des Dactyles qui mirent en œuvre le fer et Fairain, qui présidaient aux sorts et se plaisaient à tourmenter les hommes par leur méchanceté, étaient chargés dans le culte antique de garder l'oracle de la terre à la source de Cas*

talie. Les nouveaux Curetés gardent l'oracle de Berlin à plusieurs sources, celle du Danube, celle de la Tamise et celle du Pô. Strabon laisse entendre que les Curetés eurent une généalogie commune avec les Gabires et que, Imbrogeneis, ils étaient enfants des pluies. Jupiter-Bismarck ajoute une parenté nouvelle k toutes les autres : la grêle.

Les Curetés dansent la danse pyrrhique au bruit des cymbalei; d'airain — lisez cymbalons — et au cliquetis des épées frappées sur les boucliers. Les Curetés bigmarckiens sont trois, selon la tradition sacrée. Le puisant Acmon, fils du grand Dactyle, lord Salisbury, Crispi, l'Hercule idéen et le mauvais génie, le Cobante Tisza.

Ce dernier fut donc chargé par Jupiter-Bismarck de danser au Parlement de Pest la danse pyrrhique et de couvrir par le bruit des cymbales et des épées frappées sur. les .boucliers la naissance de la mobilisation elandcMne de l'Autriche. , La seule originalité qu'ait ajoutée M. de Bismarck h la dapse pyrrhique, c'est d'avoir, fait de cette danse guerrière « la danse de la paix. »

Plus fort, les Curetés bismarckiens frappent avec les épées sur les boucliers, plus profondément ceux qui les regardent et les écoutent doivent croire à la paix.

Les récits qui accompagnent les danses ont de cpi> phrases : .

- « Quoique les Cabinets européens soient una-

DES CRIMES BISMARCKIENS. 121

nimes k désirer que la paix soit maintenue, de puissants motifs les obligent à considérer le perfectionnement de leurs forces militaires comme la plus sûre garantie de la paix. »

Kt de ces discours comme celui duGurète Tisza, président de la Délégation hongroise :

» On ne saurait nier que si, jusqu'à ce jour, on a pu maintenir la paix et si rien ne permet de supposer que cette paix puisse être troublée d'un moment à l'autre, les relations internationales sont cependant si tendues que les différents États sont obligés de consacrer à des précautions militaires d'énormes sommes, qui seraient mieux employées au développement de la propriété intérieure. Le mot de la situation, c'est la défiance.

<( La ligue de la paix est la seule garantie. Les matières inflammables s'accumulent de tous côtés, et tout le monde comprend qu'une conflagration générale est proche. Personne cependant ne veut faire un pas décisif pour arrêter l'incendie. Aussi un incident insignifiant peut être demain la cause de la catastrophe. Tout gouvernement, quel que soit son désir de la paix, doit donc faire le nécessaire pour être prêt h toutes les éventualités. »

« Et de ces déclarations comme celle de l'empereur François-Joseph aux Délégations :

A Les relations de là monarchie austro-hongroise avec les puissances étrangères sont d'un caractère absolument amical. Aussi les bienfaits

122 L^HEITRE VENGERESSE

de la paix ont-ils été conservés à l'Europe. Si, malgré cela, mon gouvernement, dans son souci légitime de la sécurité de nos frontières et des exigences de nos forces défensives, a dû vous demander des crédits importants, la cause en réside dans l'incertitude constante de la situation politique de l'Europe, et dans l'augmentation ininterrompue de la puissance militaire et de l'état de préparation à la guerre de toutes les autres puissances. )>

Mais le prix décerné dans les chants pyrrhiques doit encore l'être à M. Tisza lui-même pour cette conclusion :

« Bien que la paix, au maintien de laquelle nous avons travaillé, dure encore actuellement et que nos relations avec les autres puissances ne soit troublées d'aucun côté, nous sommes obligés de reconnaître que nous nous trouvons au milieu de courants opposés, qui provoquent la tempête, et qu'il est, par conséquent, nécessaire que nous soyons forts. »

Et vous croyez peut-être, naïf lecteur, que c'est Jupiter-Bismarck qui ajoute sa foudre, qui accumule les matières inflammables, qui fait danser la danse de guerre par ses Curetés.

Détrompez-vous (L'incendie est cherché par qui doit être incendié, la guerre par qui doit être « exterminé ». L'étonnante logique de ceux qui menacent sans cesse du fer et de la flamme est, par conséquent l'affirmation effrontée qu'eux

DES CRIMES BISMARGKIENS. 123

seuls, en armant, garantissent la paix et que plus ils arment, plus ils la garantissent. N*a-t-il pas toujours été admis par l'expérience, d'ailleurs, que plus on amasse de matières explosibles dans le même lieu, bien moins les explosions sont à craindre.

M. Tisza, pour les mêmes raisons, n'a menacé la France de coups de fusil que parce qu'il lui souhaite gracieusement la sécurité. Est-ce que les coups de fusil « k répétition » sont jamais tirés pour blesser personne ?

Soumise à ce régime de calmant bismarckien, de doux marivaudage, il est bien extraordinaire en effet que l'Europe se trouble, s'irrite et s'inquiète, et l'on conçoit que les cent bouches du colossal Python du prince chancelier d'Allemagne soient impuissantes à vomir tout leur étonne^ ment à ce propos.

Pour rester maître de soi au milieu de pareilles excitations et sous les coups répétés de telles injus-* tices, il faut cent fois plus de courage que pour s'abandonner k la colère et aux récriminations.

Notre ministre des Affaires étrangères a répondu avec une mesure, une dignité de langage, qui étaient, il est vrai, la meilleure vengeance k tirer de la provocation :

. « Ce qui ne s'était pas encore vu, c'est ce peuple dont le territoire est ouvert et dont les mains sont tendues k tous, représenté comme un coupegorge où l'étranger a peur de séjourner sans

risques : c'est surtout depuis la préparation de son Exposition de 1889 que la France est accusée de vouloir la guerre. »

C'est depuis le jour où la Russie proteste contre la révolution de Sofia que rAutriche ne cesse de l'accuser de « menées révolutionnaires panslavistes )>.

Mais la Russie a cet avantage sur la France cependant qu'elle n'est point la grande pestiférée, M. de Bismarck ne se décourage pas de lui prouver son intérêt à rentrer dans la légion de la politique allemande. Il est prêt à tuer le veau autrichien qu'il amaigrit sans cesse pour fêter le retour de l'enfant prodigue.

S'il s'agit de la France, M. de Bismarck lui ferme au nez la porte de l'enfer du Dante pour qu'elle y lise : « Laissez à jamais toute espérance. »

Nos manifestations en faveur de la paix recouvrent des intrigues sans nom au profit de la guerre et nos efforts pour nous attirer la sympathie des peuples qui ne sont pas encore livrés pieds et poings liés à l'Allemagne, sont de la démence; nous sommes accusés à la fois de tenter la recherche d'un appui et plaisantes sur l'impossibilité de le trouver. M. de Bismarck nous fait prêter par les cent têtes de son serpent Python, — et il faut bien les utiliser toutes — cent projets d'agression plus formidables les uns que les autres. Il fait affoler l'Angleterre de la peur d'une inva-

DES CRIMES BISMARGKIENS. 125

sion française, l'Italie de la crainte d'un débarquement; il nous fait agir heure par heure dans le but d'une- revanche (hélas, je le voudrais!). C'est la grande guerre avec la formidable Allemagne. M. de Bismarck nous prête le projet de viser la Suisse, la Belgique, même la Hongrie et l'Autriche !

Partout et toujours il fait crier « haro » sur nous.

Pauvre France I

Mais dans le pays de la force, un souffle de justice a passé.

15 Juin 1888

Protestation du comte Apponyi contre le discours de M. Tisza. — Attitude du parti de l'opposition. — Lettre de M. de Pazmandy *. — Opposition de Tempereur Frédéric & la politique de M. de Bismarck.

En juin 1888, M. Tisza a menacé k la tribune la France de coups de fusil. Le comte Albert Âpponyi, avec Tautorité de sa situation et de son talent a dit en termes parfaits ce qu'un homme bien élevé devait être amené à dire en face de la grossièreté de M. Tisza. Il ressort de la protestation du comte Apponyi qu'il trouve M. Tisza impardonnable. Certes on peut affirmer que le parti gouvernemental lui-même déplore la maladresse de son chef, mais l'esprit de parti l'empêchant de le désavouer, c'est ce parti que nous rendons responsable de telles paroles. Aussi notre ami fidèle et dévoué, le député Denis de Pazmandy, qui appartient au parti de l'opposition, était-il libre de défendre la France sans réserve vis-à-vis de M. Tisza.

1. M. de Pazmandy est aujourd'hui en prison pour crime de lèse-majesté.

l'heure vengeresse des crimes BISMARCKIBNS. 137

« J'ai tout fait ici, m'écrit-il, pour réparer la brèche que la méchanceté de Tisza a voulu faire à Tamitié française. »

Oui, et si bien fait que cent cris de : « Vive la France ! » provoqués par vous, monsieur de Pazmandy, ont mis quelque baume sur notre blés* sure ; c'est avec une gratitude émue que nous vous répétons : « Merci I »

Vous me rappelez, mon cher Pazmandy, que le seul reproche fait à ma Patrie Hongroise ^ était d'avoir déclaré M. Tisza anti-français et aveuglément allemand. J'ai quelque fierté à voir que vous vous souvenez de ma perspicacité, vous le seul qui m'ayez donné raison au moment de mon voyage en Hoi^rie à propos de mes prévisions sur M. Tisza. Vous ajoutiez : <c Nous viendrons quand même k votre Exposition de 1889. Il restera encore assez de courageux industriels pour faire un beau pavillon hongrois et le garnir. »

M. de Bismarck a si absolument faussé les principes et les préceptes du sens commun en Europe que c'est au moment où la France consacre toutes ses ressources (que d'autres jettent dans leurs places fortes et leurs arsenaux) k une œuvre pacificatrice, son Exposition de 1889, qu'on l'accuse d'ourdir les plus ténébreuses conspirations pour préparer la guerre.

Dans le gcmvernement le plus autocratique, le

1. Ouvrage publié en 1885 après mon voyage en Hongrie en 1884.

f28 l'heure vengeresse DBS CRIMES BISMARGKIENS.

plus fortifié, une brèche, si petite qu'elle soit, s est ouverte : Tempereur Frédéric, malade, affaibli, a lutté contre la formidable puissance bismarckiennc et Ta fait capituler!

Si le chancelier n'a pu prouver, avant la mort de Guillaume 1'*'^ que la maladie du Kronprinz était un cancer, afin d'arriver à lui faire « couper dans la gorge » par son fidèle Bergmann, lui, M. de Bismarck, a aujourd'hui un chancre qui le ronge. Son Puttkammer, stylé, inféodé, pétri, cheville ouvrière de M. de Bismarck au ministère de rintérieur, son homme de confiance, son allié de toutes les heures, celui dont il devait faire un précieux bouc émissaire, et qu'il feignait parfois de sacrifier au Parlement avec autant de duplicité qu'il a mis d'énergie à le défendre auprès de Frédéric III; ce même M. de Putkammer a été mis en demeure de donner sa démission I Et d'un I

L'empereurFrédéric gouvernant, mais c'est la fin du monde I Mais alors c'est l'humiliation de la vie de M. de Bismarck qui commence, lui dont l'orgueil a brisé sans pitié tant d'existences, tant de situations, tant d'intérêts.

Le Tagblatt a osé dire :

« Nous voulons être gouvernés par ce Hohenzollern et non par ce Bismarck quel que soit son génie. )> Hélas Ile HohenzoUern qui ose faire des conditions au grand chancelier d'Allemagne vivrat-il?

RAPPORT SECRET DU PRINCE DE BISMARCK A S. M. PRÉDÉDIC III, SUR LE PROJET DE MARIAGE DE LA PRINCESSE VICTORIA AVEC LE PRINCE ALEXANDRE DE BATTENBERG.

Le Lloydde Pest, pour ne citer que le plus cruel parmi ceux qui ont accusé la Nouvelle Bévue de révéler à ses lecteurs des documents de contrebande, m'a porté bonheur. Ce n*est plus aujourd'hui le comte Yasili mais moi en personne qui communique un Secret d'Étal, le rapport secret de M. de Bismarck à l'empereur Frédéric III à propos du projet de mariage de la princesse Victoria et du prince Alexandre de Battenberg.

Le grand chancelier d'Allemagne, qui abuse en Europe des incalculables ressources d'une police provocatrice *, ne connaît pas l'influença de ces forces mystérieuses et providentielles qui livrent parfois les secrets des plus grandes fourberies aux âmes les moins tortueuses.

Voici le rapport :

Sire,

J'ai pris la respectueuse confiance d'exposer à Votre Majesté, de vive voix, les raisons pour lesquelles il me

\, Voir plus loin mes révélations sur les agissements de la dite police en Suisse. Je confesse avoir, pour posséder ces documents, usé des moyens bismarckiens d'achat de conscience. J'ai pu, dès qu'il a été en ma possession, faire parvenir ce rapport en mains propres à Sa Majesté le Tsàr Alexandre 111.

130 l. HEUKE VENGERESSE

paraissait difficile d'admettre, pour le moment du moins, le principe de projet de mariage» dont Sa Majesté l'Impératrice a bien voulu m'ehtretenir il y a deux jours, en me communiquant la lettre qu'elle avait reçue le 26 mars dernier, de Sa Majesté la Reine d^Angleterre. Les explications verbales que ]'ai donnas à Votre Majesté sont le résumé des commentaires étendus qui font Tobjef du présent rapport où se ti^uv^nt indiqués les points prlnfcipftUje de ceftfe arigoisâfuite questioh politique.

Ainsi que je l'ai dit à Votre Majesté, j'aGCOmptis un pénible devoir en. la dissuadant da donner suite à un projet qui, s'il comble les vœux de la famille royale d'Angleterre, ne saurait être considéré au même point de vue par le gouvernement impérial allemand, que les combinaisons actuelles de sa politique extérieure ^ichalnent à un ordre régulier de faits déjà fondés depuis longtemps et dont il ne peut dépendre d'une question d'inclination respectable à tous égards mais d'ordre secondaire de déranger l'équilibre voulu et nécessaire.

Il &6 s'agit pas, en effet, du mariage de Son Altesse royale,, la princesse Vietoria, votre fUte, aveo le prince Alexandre de Battenberg, sujet alliemand, mais bien avec le prince de Bulgarie, souverain dépossédé de son trône et se posant encore eu prétendant ; c'est de cette situation que traite ce mémoire, que je me permets de recommander à la plus impartiale attention de Votre Majesté, en la priant de considérer dans cette question le seul point de vue de politique générale allemande qu^ s'y rattache.

Ce pr<^et de ïnariage a déjà été agité, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Majesté. Notre glorieux Eînpere^f iW^nt çivait imposa, jf ce n^ènie çujat^

DES GRiMEft BISMARGKIENS. 131

sa voloaté qui lut respectée, quoi qu'il en coûtât à la bienveillance habituel^ de son cœur, de s'opposer au vœu exprimé par son iîls bien-aimé. Le souverain qui a fondé r£mpire et réalisé les grands actes politiques a touiours placé la raison d'État au-dessus de toutes ses pensées personnelles et ne les a sacrifiées qu'en connais-» sance de cause. L'Empereur défunt a su et apprécié les raisons graves pour lesquelles cette union de la princesse, votre fille, avec le prince Alexandre, ne pouvait être autorisée. Ces raisons font partie intégrante du aystème politique de la diplomatie impériale avec la Russie et son Auguste Souverain.

Sire» Votre illustre Père, en mourant, a fait connaître les seules préoccupations dernières de sa grande âme, lorsqu'il a donné le conseil de toujours agir dans un esprit de ménagement, à l'égard du Tsar et de suivre, vis-à-vis de la Russie, une politique de paix et d'entente cordiale. Votre Majesté sait, par l'exposé général, que je Lui ai fait de la situation diplomatique de l'Empire, que je me suis toujours inspiré de cette même pensée, tous mes efforts ont toujours tendu à voir se réaliser, d'upe façon définitive, ces rapports de bon voisinage et d'États alliés, tels qu'il convient qu'ils existent entre l'AUemagne et la Russie. C'est afin que ces rapports ne fussent en rien assombris, que notre défunt Empereur avait résolu de s'opposer au mariage projeté entre sa petite^fiUe et le prince Alexandre de Battenberg. Ce sont les mêmes raisons de haute convenance politique q^i s'cq^posent encore aujourd'hui h Texécution du même projet.

Le rftppellerai-je h Votre Majesté, si éprouvée par Icf douleur, qu'il serait plutôt conforme à mon devoir strict ^t \\k\ obercber 4es sujets de consplatioïi, l'euf^ui dont

132 l'heure VKIiGER&SSE

)e ne pus cacher que les derniers mois de la vie de son glorieux Père ont été péniblement affectés par la conduite personnelle du Tsar qui, au mépris des convenances qu'il devait à l'âge et au sang de son grandoncle, a répondu avec dédain à l'invitation que notre défunt Empereur lui avait adressée de venir le voir à l'époque des grandes manœuvres de Stettin. Le Tsar ne s'est arrêté, à Berlin, que forcé par les circonstances, et toute la cour a pu remarquer combien avaient changé les dispositions du Tsar à l'égard de l'Allemagne. Votre Majesté a su quels incidents s'étaient passés, quelle misérable cause avait produit ces résultats si subits, une correspondance apocryphe, un rapport secret de l'ambassadeur allemand à Vienne, œuvre d'un habile faussaire, documents communiqués ensuite à l'empereur de Russie, comme dénonçant les instructions de duplicité de la politique suivie par notre glorieux Empereur.

Cet incident qu'aucun acte de ma politique, dans toutes les questions de détail qui peuvent surgir, ne devait pouvoir justifier, a été, pour l'Empereur défunt, l'origine et la cause d'un profond chagrin. Et je puis dire que ce chagrin ne s'est pas apaisé et que la pensée pénible attachée à ce souvenir avait constamment préoccupé son esprit comme une obsession.

Même après, lorsque le Tsar lui fit dire qu'il savait, maintenant, qu'il avait été abusé dans sa confiance et qu'il regrettait d'avoir, si légèrement, ajouté foi à des rapports reconnus faux par toutes les enquêtes qui furent alors ordonnées ; même après cette satisfaction donnée, le cœur loyal de notre Empereur défunt avait conservé un grand regret de ces incidents. Tellement il comprenait la nécessité de conserver, déga-

D£S CAIMES BIftMARCKIENS. 133

gée de toute espèoe de doute, l'amitié de la Russie.

C'est notre Empereur qui m'ordonna de faire, dans le Moniteur de V Empire ^ la publication ofûcielle de ces lettres fausses, c'est notre Empereur qui exigea la déclaration dont je fls précéder cette publication, afin d'achever de convaincre par ce dernier acte, qui démontrait la bonne foi allemande, la confiance, un instant abusée, de l'empereur de Russie.

Votre Majesté trouvera, dans un portefeuille accompagnant ce mémoire, toutes les pièces de l'enquête qui a été faite dans les mois de novembre et de décembre de Tannée dernière au sujet de cet incident. Je me permets d'insister sur ce mémoire afln de mettre Votre Majesté à même de juger les conditions de loyauté absolue, dans lesquelles se sont trouvées placées toutes les mesures politiques et diplomatiques prises à l'yard de la Russie, et quel prix attachait notre glorieux Empereur à la recherche constante de ces conditions. Il ne saurait y avoir le moindre doute, dans la manière de tirer les conclusions de ces incidents. D'une part, l'empereur de Russie ressentit profondément l'affront qu'il avait cru que notre politique avait fait à sa dignité; d'autre part, notre défunt Emperem* mit tout en œuvre pour désabuser son Impérial Petit-Neveu, et rendre, aux relations existant entre l'Allemagne et la Russie, le caractère de confiance réciproque que ces relations doivent conserver et maintenir comme l'une des conditions les plus fortes de la stabilité de la paix en Europe.

Votre Majesté appréciera plus librement, après qu'Elle aura pris connaissance de tous les détails de cette ques i tion si complexe, les motifs exacts pour lesquels la politique allemande a dû et doit encore repousser toute idée de mariage entre une Hohenzollern et Tex-

prinee de Bulgarie, dont le départ de Bulgarie a élé vouhi par le Tsar. La question des bons rapports politiques avec la Russie en dépend, et, dans fétat aotuel de l'Europe, le maintien de ces bons rapports est nécessaire.

Votre Majesté connaît, en effet, les intentions de la pcditique allemande, en ce qui concerne les affaires de Bulgarie. Elle sait que nous ne pouvons et ne devons nous affranchir de la ligne de conduite qui a été suivie jusqu'ici, et qui ne peut avoir d'autre caractère C[u'un désintéressement complet de tout ce qui se passe dans la Principauté. Le sort de notre diplomatie est à ce prix.

Ce serait contrevenir dans une mesure trop grande aux décisions de cette politique de désintéressement que d'accorder au Prince prétendant à la couronne de Bulgarie avec la main d'une Princesse de la Maison Impériale d'Allemagne les espérances politiques que cette union entraînerait à sa suite. Le Tsar aurait le droit de croire que nos intentions réelles ne sont pas conformes à nos actes et qu'en donnant à un prince déchu du trône et exilé de ses États sous l'inspiration de [apolitique russe, la consécration d'une telle alliance, nous ayons en vue de raviver la popularité du Prince et de rendre plus facile son retoiu' en Bulgarie. Déjà le roi Charles de Roumanie est en butte à bien des attaques à cause de son nom, comment la Russie, qui dirige et ^entretient toutes ces attaques, recevrait-elle la nouvelle du mariage de i'ex-Prince de Bulgarie avec une Princesse de la famille de HohenzoUem P Cette situation créerait un réel danger pour la paix et compromettrait notre diplomatie en lui imposant des responsabilités qu'il n'^st pas dans Tintérêt de T Allemagne d'accepter ouvertement. Quoi qu'il dise, quoi qu'ir veuille, le prince

t>ËS CB1BIE8 BISMâtIfiElBKS. i8^

Alexandre de Bilteubafg est un prétend«Bt, il ne peut pi» e^seer de i'élre. Le jour où il se rendra à Sofia 99pùlé p«r les événakents qu'il n'est que tvop aisé de prévoir, il n'est pas admissible qu'il ne s'y rende pas 9,Y9C Tappui officiel de la politique impériale. Ce jouvlà l'AUemagne aocepiera toutes les c<mséquences d'une situation q^ je me sais toujours résolument efforcé de ne pas o^éer pour l'AUemagne. La politique alie* Bli^de n'a rien à voir officiellement, ni de près, ni de loin, dans les affaires dQ Bnlgarie, Votre Majesti con» Qttt les raisons essentielles «pii Imposent cette ligne de (Kmduite.

Je prie Votre Majesté de considérer que toutes ces raisons se rapportent à un seul but, la consolidation de la ligue pacifique qui unit les puissances centrales de rSurope et qne l'œuvre commune entreprise par ees puisaa&oes ne peut arriver à la réalisation de son pro-* gramme que si la Russie est maintenue dans l'état de sympathie officielle qui a toujoufs existé entre noire défunt Empereur et les Tsars de Russie. La neutralité apparente de notre politique à l'égard de toutes les tentatives de la politique russe que nous nous sommes impcisée, tel est le modn$ mmndi de notre politique à r^afd de la Russie.

Ce point 4e vue est si exact que Tceuvre des ennemia de la puissance allemande consiste à amenei^ des situa^ lions qui peuvent ruiner cet état de sympathie officielle qui. d^e encore en dépit de tous les efforts tentés jus^ qpi'è ce jour. Ce n'est pas ralliance russe qui i^ra recherehée, ce sera plutôt le moyen de créer quelque conflit sérieux et irrémédiable entre les deux cours ée Barliuet de Saint-Pétersbourg, entre les deux empereurs. Et cette tactique est habile. Que Votre Majesté envisage

quel tort a causé à notre politique Tincident en apparence si léger puisqu'il ne reposait sur rien de fondé, les divulgations relatives à la politique allemande en Bulgarie. Pendant deux mois la Russie nous a tenu rancune de cette situation, que serait-il advenu si cette situation eût été réelle et si vraiment la politique de TEmpire avait été celle si faussement dénoncée ? Nous avons pu parer à temps à toutes les conséquences qui devaient sortir de ce conflit, conséquences avortées, mais que les ennemis de l'Empire peuvent encore dspérer faire surgir par de nouveaux incidents. Les intrigues qui s'agitent autour du projet de mariage du prince Alexandre ne s'exercent pas seulement en Allemagne. Elles ont leur centre d'activité à l'étranger, et pas seulement à Londres mais partout où l'on conspire contre la puissance de l'unité allemande. Ce sont les mômes complots qui ont ourdi l'affaire des documents bulgares, qui entreprennent ces tentatives dont le tut secret est d'amener des causes de froissement entre le Tsar jet l'Empereur. Et ces causes auront pour effet direct de faire obstacle aux combinaisons de la politique impériale.

Ces combinaisons, Votre Majesté le sait, sont l'œuvre réfléchie et longuement étudiée du précédent règne. Elles ont pour elles la sanction de Notre défunt Empereur qui avait daigné les approuver comme étant conformes eu tous points au but pacifique que poursuit la politique impériale. Ce but, qui est aussi celui qui correspond le plus complètement aux vues de Votre Majesté, ne pourra être atteint que par les mêmes voies et en conservant aux dispositions stratégiques de la diplomatie allemande les situations acquises. J'estime que dans le cas présent la réalisation du projet d'union entre

D^S CRIJUES BISMAKGKIENS. ' 137

ia princesse votre ûlle et le prince Alexandre de Battënberg ferait perdre au proGt des ennemis de notre politique une des meilleures positions qui, dans un temps donné, servira les intérêts les plu§ puissants deTEmpire.

Si Votre Majesté, après avoir pris connaissance de ce mémoire et avoir entendu les explications complémentaires qu'il me sera peut-être utile de lui donner, adhé rait encore à ce projet de mariage, je prierai Votre Majesté de vouloir bien juger s'il me serait possible alors de continuer à prêter mon concours à la politique dans laquelle j'ai joué pendant vingt-cinq ans le rôle dont Votre Majesté a daigné vouloir publiquement reconnaître l'importance et l'esprit de suite.

« J'ai Tbonneur, Sire, d'être, de Votre Majesté, le très Odèle et très obéissant sujet. »

Signé : Prince de Bismarck.

Dans ce document contre lequel les faits crient encore, jamais le mensonge, dans son audace la plus effrontée, l'humiliation pour le douloureux père, jamais la négation de preuves tangibles, l'ironie cruelle, jamais la comédie, la tragédie des mots n'ont été imposés avec plus de cynisme à un souverain I J'ai connu toute l'histoire des documents que le prince de Bismarck déclare fauxl Au moment où le Tsar Alexandre lui en mit brusquement l'adresse sous les yeux, malgré la maîtrise de lui-même que le chancelier avait jusqu'à l'audace, il chancela et instinctivement voulut s'emparer de la preuve.

Le eoloflse russe domina d'tm geste le <m>1b«8S pomëranien.

C'est le Tsar lui-même qui a conté le fait à uti diplomate fusse, qui me I*a rëpëté.

Lorsqu'on songe à l'hostilité flagrante de M. de Bismarck contre le traité de San Stefano qui assurait l'équilibre politique du jeune peuple, traité qu'afin d'escamoter l'inilueace russe en Bulgarie, le chancelier allemand brisa pour en reprendre Jes brisures plus twd au profit de Tinfluence anglaise et^lleipande, lorsqu'on additionne les faits publics des intrigues bismapekÎMiiés journalières en Bulgarie, on est> malgré tant de preuves précédentes et journalièfes, stupéfait de l'audace bismarckienne.

Juillet 1888

Mort de Frédéric III. — Patience et douceur du mourant.

— Conduite odieuse du chancelier. ~ Texte du sermon du D' Schro9der. — Guillaume te réclame de ton grand-père. — Son adre36e h l'armée et à la marine.

— Le discours du trône insolent envers toutes les ua» tions. — Ma dynastie^ mon armée, répète Guillaume.

— La glorification de l'armée de Guillaume ne sera complète que dane une guerre victorieuse contre lu France. -- La politique de M. de Bismerek se prête au rapprochement avec la Russie, -^ Le voyage de T^mpereur Guillaume en Russie implique la suzeraineté du Tsar dans la politique européenne. — Les journaux autrichiens s'étonnent de ce voyage en Russie et réclament au nom de Talliance de l'Âllemagbe. — Réponse de la prêtée de M. de Bismarck. ^ Le rôle qu*aurait t jouer la Hongrie. — La paix comoie la veut l'All^magite* ^La paix comme Tentend la Russie. — L'accueil fait à Guillaume en Russie a été glacial. — Projet de désarmement et ses conséquences» — Tous les complots anar* chistes en Russie sont fomentés par la police berlinoise. ^ Ce sont les ageots allemande qui ont poussé les anarchistes aux attentats contre les tooTeraint. -^ L'agent Scbrœder était Tentrepositaire des bombes commandées et payées par la police allemande. — L'agent Haupt ^briquait des attentats qu'il dénonçait. — M. de Bismarck entretient et subventionne les régicides et leare attentats. — Rètultat du voyage de Guil-

Page 1