‹ L'heure vengeresse des crimes bismarckiensChapitre 7 sur 13 · L*H£URE VENGERESSE · texte numérisé non relu

L*H£URE VENGERESSE

iaiiiue II eu Russie. — Rapport du D' Bergmann sur la maladie de Frédéric III. — Les tortures morales subies par Frédéric III. —- Accusation contre Timpératrice Victoria. — Une entente économique est la seule entente possible entre l'Allemagne et la Russie. — Il ne faut pas confondre le slavifeme et le panslavisme. — Politique intérieure allemande. Guillaume est conservateur. — Les deux partis ennemis de M. de Bismarck.

Le martyr qui vient de s'éteindre à Potsdam, après d'interminables souffrances, a été mourant des semaines, des mois, presque une année entière.

La vie ne lui a épargné aucun de ses maux physiques et il avait une vision si nette de la gravité de son état qu'il répondit plusieurs fois à des vœux sincères dans ses crises : « Je ne souhaite pas une guérison impossible, mais la délivrance. » De même que les billets qui témoignent de la mort d'un ami sont courts, de même les considérations doivent être sobres à la mort d'un ennemi respecté.

Le souverain que l'Allemagne vient de perdre s'est toujours montré moralement plus grand que son milieu, que sa situation, et u sans cesse réalisé, dans la mesure du possible, la somme d'idéal à sa portée.

Comme certains regards d'enfants qui doivent mourir paraissent surhumains et sont appelés des « regards du ciel », de même certaines phrases des premiers rescrits de Frédéric III sont des

DES CRIMES fiISMARCKlENS. 141

« pensées du ciel ». Ceux qu'il a aimés savent que l'héroïsme de ce monarque d'un jour était fait tour à tour de résignation à la mort et de volonté de conserver la vie pour en faire un noble usage.

La souffrance de F Alsace-Lorraine Tavait touché. Je puis le prouver. Il cherchait une solution pacifique à la question, sachant que son peuple ne consentirait jamais à renoncer à sa conquête. Il n'en trouvait pas et cependant, comme il désirait la paix entre la France et l'Allemagne, il m'avait fait interroger par le duc Hermann de Saxe- Weimar son ami.

Le duc, fidèle aux traditions de son duché et à son goût de la culture française, désirait lui aussi que la « vieille Allemagne » se retrouve en sympathie avec la vieille France. Moi, revancharde, rien ne me touchait que la reprise de l'Alsace-Lorraine et j'aurais donné sans compter les milliards et les colonies les plus lointaines.

Gomme l'empereur Frédéric désirait la paixl mais la Prusse, triturée par une main de fer et incarnée en M. de Bismarck ne voulait que la guerre.

Nul au monde n'a supporté de plus intolérables tortures.

La douceur du souverain allemand dans la souffrance semblait être une expiation consciente de la dureté du maître de l'Allemagne, de M. de 3ismarck.

J'écrivais alors : « M. de Bismarck n'échappera

142 L'HBUmi) VEKaSHESSfi

pas au reraord» d'avoir torturé un mourant par aes intrîgueB, par ses colères, par ses menaces. » La campagne plébiscitaire qu41 avait organisée contre l'empereur Frédéric dans les premiers jours de son règno sera faite un jour contre lui, tout prince chancelier qu'il soit.

Des hofnmes courageux oseront le braver dans sa puissance, maintenant qu'un moribond Yt osé.

11 a fait trop de mal ^ son souverain, pour qu'un autre souverain, peuple ou empereur, ne le lui rende pas.

Le mouvement d'opinion que les reptiles de M. de Bismarck ont créé en sa faveur contre Frédéric III, ces ovations scandaleuses qu'il se faisait faire lorsqu'il allait visiter à Gharlottenbourg son malheureux roi, les démissions coUectives exigées de ses collègues, au cas où l'empereur Frédéric se séparerait de lui, les promesses arrachées au prince de Hohenlohe, à M. de Hatzfeld de repousser l'honneur de sa succession, ses trahisons envers rimpératricè Victoria, et ce qu'on saura un jour de ses violences à propos de la démission de M. de Puttkammer; tout cela est odieux et sera puni; car le mal ne triomphe pas éternellement du bien.

Le sermon (fui a suivi les prières du l>*Sehrœder, aq moment de la mise en bière de Frédéric III, développait un thème emprunté à la Bible et que |e nouvel empereur fera pien de méditer ; « G'es|

DES CltlMKS BI8MA1ICKIENS. 143

mtuki que la paissante main de Dieu nous* rappelle att sentimant de notrd humilité. >i

Mais Guillaume II, malgré son attachement au pasteur Stœcker et sa dévotion, ne fiera jamais humble; son p^u de respect pour la mémoire de son père, Taffeetation avee laquelle il se réclame de son grand^père, prouvent qu'il ne recherche dans le passé de sa race qu'un aliment à son propre orgueil. Devenu chef suprême de l'armée et de la marine» il ne verra qu'elles, leur puissance amassée dans sa main el voudra régner par la senle force de ses soldats. Son premier acte a été naturellement une adresse à l'armée et à la m»rine et naturellement il leur a parlé de guerre, les avertîseiant qu'un jour prootia-tn pout venir « où il faudra se serrer autour du drapeau, et verser son sang pour Dieu, le roi et la patrie )>. L'appurat, la pompe gothique, l'éclat de la puissance, déployés pour le discours du trône du nouvel empereur, ne sont pas uniquement u(i contraste voulu avec la simplicité de Frédéric III; ils mat la phycionomie d'un caractère souverain qui entend que^ non seulement sa volonté, mais sa fijguro' dominent dans l'empire.

Les princes allemands, les Parlements dppa»

radssent plus diminuée par une première cérémonie du nouveiku règne, qu'ils ne Tavaient été par toutes )ea injonctions du vieil empereur Guillaume.

^ ^i^coum prononce eet lui^^nif^me ç3;|ra9rd^

naire comme indications de toute nature. Insolent pour l'Autriche h laquelle il déclare que les Hohenzollern ont été prédestinés à Fempire d'Allemagne, 1866 n'ayant été que la consécration naturelle de cette prédestination ; insolent pour l'Italie de laquelle il se moque en déclarant que des relations historiques semblables et des besoins nationaux pareils l'unissent à l'Allemagne; insolent pour la Russie à laquelle il affirme que depuis cent ans l'Allemagne est en relations pacifiques avec elle! Insolent pour la France, la nation innommée I celle qu'on dénonce k l'Europe comme pouvant seule vouloir la guerre, la seule capable d'attaquer une Allemagne tranquille, heureuse avec plénitude, trouvant que tout est bien dans le monde puisqu'elle est satisfaite.

Ma dynastie, mon armée, sont les mots qui résonnent avec le plus d'éclat dans l'esprit de Guillaume II, et qu'on retrouvera toujours le plus souvent répétés par lui, qu'il écrive ou qu'il parle.

Dans quelle mesure, ces deux termes résumentils la politique de M. de Bismarck? Est-ce par leurs défauts complémentaires, ou par leurs qualités contradictoires que le prince chancelier et l'empereur Guillaume II vont régner? L'admiration du prince Guillaume, devenu Kronprinz lui-même , résistera-t-elle k son élévation au trône ? Les exigences de sa jeunesse, le besoin de prouver qu'il est un « grand Frédéric » vont-^ils s'adapter

aif X. «xif^enees de la vieillesse de M- de BismatPck; a« besoin que le grand chancelier a de rester grand.?

Les formes des résolutions à prendre, pour gouverner T Allemagne et FËurope, seront-elles toujours les mêmes dans deux intelligences vigoufey«es? Le nouvel empereur, avec son orgueil, son dédain de i'opii^ion, sa hardiesse, admettra-t-il les moyens ténébreux, les fauxsemblants de M. de Bismarck et ne trouvera-t-il pas qu'une charge de uhlans est plus prompte et plus concluante ?

Guillaume II consentira-t-il à ce que Mn armée qu'il admire, qu'il veut partout la première» qu'il veut conduire en toutes choses k la prëéminenoe et à la gloircy ne soit que le pis aller d'une stratégie diplomatique?

L'armée allemande, telle qu'elle est organisée, toujours prête à l'action, devient aujourd'hui un danger plus grand dans les mains de celui qui laime et l'estime, pour ses qualités d'action, bien pluB que pour sa valeur défensive.

Entre les intérêts de son peuple, et la glorification de son armée, il semble que Tempe^ reur Guillaume II ne doive jamais hésiter un instant.

Qr taefion de l-armée allemande et sa glorification ne peuvent être complètes et telles que le nouvel empereur les eompifend, qu^ dans une guerre pictarie'us^ contre la France,

i46 l'h£URE vengeresse

// faut donc que la France sache bien le danger qu'elle couri et les résolutions qu'elle doit prendre. Sa vie nationale est, dès aujourd'hui^ menacée heure par heure, et elle a pour seul devoir, si elle ne veut périr, de se consacrer tout entière à sa défense.

Les questions de partis deviennent aujourd'hui des crimes de lèse-patrie ; et les questions de personnes, des trahisons.

Avant de parler des résultats possibles du voyage de l'empereur Guillaume en Russie, il convient de se demander si la politique de M. de Bismarck se prête, dans Tune de ses conséquences logiques, ou dans Tun de ses revirements calculés, au rapprochement définitif avec la Russie.

Le chancelier peut-il par un simple effort de sa volonté et même par une conduite diff'érente de celle qu'il a suivie jusqu'à ce jour, effacer la trace de ses duplicités dans l'affaire bulgare, détruire le souvenir des injures et des violences delà presse reptilienne, faire oublier les désastres et la ruine d'une grande nation, dénouer fil à fil les intrigues ourdies par la Wilhelmstrasse en Turquie, en Autriche ou, avec son aide, en Roumanie, en Serbie, en Hongrie, en Italie, en Angleterre, contre le puissant empire du Nord et, finalement, faire entrer ce même empire dans une coalition créée en partie contre lui?

La politique d'un grand pays n'est tenue, ni à se laisser diriger par le passé ni par ses legs d'in-

DBS GRIMES RISMÀHGKIENS. 147

(lignation, ni même à punir le crime et la trahison si elle trouve un profit réel à ne pas se souvenir. J'ajoute qu'il y a des amendes honorables faites pour apaiser les plus grosses rancunes.

Le voyage de l'empereur Guillaume implique la reconnaissance de la suzeraineté du Tsar dans la politique européenne, et peut être sensible à l'amour-propre d'un grand monarque et d'un grand peuple, traités longtemps en protégés par d'orgueilleux voisins. Outre que la démarche de Guillaume II a les apparences d'un hommage rendu, elle ne saurait être une banale politesse, une simple visite dans l'état de méfiance, de susceptibilité, d'inquiétude, d'irritation, où M. de Bismarck entretient les Cabinets, la presse et les peuples d'Europe.

Une telle avance, dans de telles conditions, si elle flatte la Russie, doit nécessairement humilier les États que l'Allemagne s'était associés dans sa lutte contre l'empire du Nord. Guillaume n'a-t-il pas taxé de pis aller son alliance avec la maison de Habsbourg? La possibilité d'un rapprochement entre Berlin et Pétersbourg jette hors de la vie publique le premier de ses hommes d'Etat, le comte Jules Andrassy (le sergent-major bismarckien). Qui succède au comte Jules Andrassy? le comte Kalnoky, ancien ambassadeur à Saint- Pétersbourg.

On imagine la stupéfaction des journaux de M. Tisza. Le Pester Llot/d, si courbé jusqu'au-

iiê l'hvure vengeresse

jofird'hui sous la fërule bismarckienne, s'indigne, et rappelle de haut à son maître de Berlin ses engagements envers ses alliés. Le journal officiel de Pest sait mieux que personne quels encouragements ont reçus de la Wilhelmstrasse les feuilles qui ont approuvé le coup d'État d'un Battenberg et la descente en Bulgarie d'un Cobourg.

A ce semblant de révolte du Pester Llot/d, la presse officieuse et officielle de M. de Bismarck est entrée en fureur. La Gûzetie de F Allemagne du Nord a parlé de la bave du Pester Lloyd^ Jamais les journaux russes, ni les journaux français n'ont été aussi cruels. La Gazette nationale a signifié violemment à l'Autriche, après lui avoir dit que son alliance était un pis aller, « qu^elle n'avait rien à attendre de l'Allemagne dans la presqu'île des Balkans ».

Je suppose que les Hongrois s'aperçoivent aujourd'hui qu'ils ont été scandaleusement joués; puisqu'ils ont été assez politiques pour pardonner h l'Autriche, comment ne pourraient-ils pardonner à la Russie, venue h son appel? Russopfailes bienfaisants aux petits peuples slp^ves du royaume de Saint-Étîenne et de l'Empire, les Hongrois, comme je le leur ai cent fois répété, et cent fois écrit, eussent été les éducateurs, les initiateurs dirigeants des populations slaves de l'Autriche, destinées k lutter par instinct de conservation contre le germanisme.

DES GRIMES BISMARCKTBNS. 149

La Hongrie^ qui n'avait elle-même pas fait autre chose que se libérer de la politique allemande à Vienne, était destinée à ce rôle, et elle s'est peut-être perdue en ne le comprenant pas. Le traité de Berlin, fait contre la Russie par l'Allemagne, n'était-il pas une vengeance suffisante pour la Hongrie?

L'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovidé ne suffisait-elle pas comme avertissement, pour que les hommes politiques de Budapest s'attelassent de toutes leurs forces à la conservatioli du staiu quo dans les Balkans, et obligeassent l'Autriche à aider la Russie, ^ ne pas s'écarter du traité de Berlin? Aujourd'hui, la Hongrie est acculée à une situation archifausse, obligée de faire le contraire de ce qu'elle dit^ et de dire le contraire de ce qu'elle fjiit.

: Si la Hongrie avait réalisé le programme de ses républicains de 48-49, consacifé l'indépendance de ses populations slaves, aidé les Tchèques dans la conquête de leur autonomie, centralisé jf^oùr ainsi dire lès revendications de la race opprimée dans l'empire austro-hongrois, elle eût quadruplé sa puissance, et, que l'Allemagne restât ouvertement l'ennemie de la Russie, ou feignit d'être son amiei jamais elle n'eût osé se jouer de la Hongrie comme en te moment.

Là Hongrie a fait sa plus grosse voix pour éloigner d'elle les Slaves, ses alliés naturels et prouvQt son obéissance aveugle k M. do Qismarclt,

150 l'heure VEX€^EÏU?SSE

M. de Bismarck fait à son tour sa plus grosse voix pour rappeler, à son tour, à la Hongrie son aveugle obéissance.

M. de Bismarck a imposé à M. Tisza cette poli tique néfaste ; modifiée chaque jour par le Peste. Lloyd et qui rend, aujourd'hui, impossible une entente commune de la Russie et de TÂutriche- Hongrie. Là, où il était facile de tracer des voies parallèles à deux voisins faits pour marcher d'accord, il a creusé des abîmes que lui-même, le voulût-il aujourd'hui, ne pourrait plus combler.

De sorte que la nouvelle politique inaugurée par le chancelier dans le royaume deGuillaume II aboutit fatalement à ce dilemme : « ou tromper encore une fois la Russie par de faux-semblants, ou lui sacrifier entièrement l'Autriche. »

Il ne suffit pas à l'empereur Guillau-me II, malgré ses allures de César, de venir et de vaincre à Pétersbourg. M. de Bismarck, lui-même, malgré ses ruses de Célimène, est, aujourd'hui, forcé de choisir. Ce qu'il faut à la politique allemande pour convaincre l'empereur Alexandre, ce sont des engagements précis sans échappatoire dans l'avenir. Or que devient en ce cas l'alliance avec l'Autriche et l'Italie ?

L'empereur Alexandre est en droit d'exiger de l'Allemagne, pour prix de sa réconciliation, non seulement des concessions définitives, mais des assurances certaines de paix, car le Tsar veut sincèrement la paix. Or l'alliance austro-allemande

DES CRIMES BISMARCKIENS. ^^^

«et italienne, si étrangement défensive, ne repose que sur la guerre, et c'est ce qui explique l'infatigable ardeur des deux puissances pour les armements toujours plus ruineux. Les billets à la loterie bismarckienne, ce sont des fusils, des canons, des torpilleurs; le gros lot est la guerre I

M. de Bismarck disait, la semaine dernière, à la Chambre des seigneurs : « Le maintien de la paix. L'empereur le considère comme sa tâche la plus élevée k l'extérieur. » Oui, la paix de l'empereur Guillaume II, semblable à celle de l'empereur Guillaume l^y la paix de l'Allemagne qu'il ne faut pas confondre avec celle de l'Europe! Une paix qui ait toutes les conditions de la Wilhelmstrasse, qui n'exige aucune concession prussienne, aucun sacrifice allemand; une paix enfin qui s'impose dans la forme bismarckienne, voilà bien la seule paix que veut l'auguste élève du chancelier.

La paix de l'empereur de Russie est tout autre : elle est favorable à chaque nation, exige la même somme d'efforts, le môme échange de désintéressement ; et c'est cette paix dont les bases sont : la loyauté, la patience, l'abnégation, comme celle que le Tsar a maintenue, à travers toutes les trahisons en Orient; c'est cette paix que ne veut pas. l'empereur Guillaume II et que M. de Bismarck est impuissant à donner.

Celui qui gouverne l'Allemagne n'a pu maintenir son entente avec l'Autriche qu'en l'excitant

h Ja b«i-ne oonlre hi Hussie^.îln'a basé celIcf^Veè ritalië qu'en l'ëMcit^nt èl la Imine côirtre la France. La Russie n'a pas ëè. héine. La hdute séréilité de son empereur l'a gagnée toiïi entière et elle est bien plutôt prête à fêter le néuviènle anniversaire dé Éon entrée ëand le eUristianisiiie, q\xe oelui de son reloiir & l'alliance allënlanAe I

L»' Russie se prépare h offrir k Dku^« l'amëàr, la fraternité, la ekarité, la pitié.

€e S0nt là des dentimeirtâ p^rlni lesquels M. de Bisriiarck ne jjeut trotÉver uiié baise pour ceux qui seryèiit ses diaboliques desseins.

G'est pourquoi» avec l'aide de Dieu, je ne œe ti'otlble pfils de là yisite de QuillàUmelI en Rusne.

Tous lés souverains qui gponVernent le lûoide à éette heure sont d'aecdrd pour reconnaltr^r que l'empereur Mexandrè III est lé plui généreux des ennemie^ lé plus loyal des adyersairbs, l'afaii le plus vrai qui soit.

Lé disciple bien^kinké du gradd chancelier d'AIlemdgne ne pCnirra jatnais prétenchre, l6 voulûi^il, k bne réfutation semblable, destiné qil'il est fatalemetit h prendl^ plurt k toutes les intrigues bismarckieiineib, à bénéfi<tier, èoitécient ou noil, des fourberies les plus cyniques, des criinës les plus haïssables parce qti'ib ont la pré^ nlééitatito et le meosbn^ fmiv basé.

L'Europe s'est beaucoup émife fout d'abetd de la visite du jeune roi de Prusse k Saint-Pété^s- ^0Bt|. L^§ ç^j^nçelleriè»/ lés journaux ont çlissQf^

DES emMBS BljSMA.llCK.lfe:NS. IS9

k ritifini sur les chdnca;^ d'union définitive que Tatt^uste reneontre pifovoquiiit entre la Russie et rAilenàagûe. On a dkouté> on a écrit huit jours durant, peut-être davantage, sur une proposition de dé£(&rfDefiidnt que devait faire au Tsar le fila de Frédéric III; or, d'uoe paH les gens bien informés savant aujourd'hui que i'aeèueil reçupai* Ouillaume II a été glacial, et, faute d'autres plias sérieuses, je n'ea voudrais pour preuve qu'une phrasâ inooiùpUrahle du JourMl de Samt-PéiersbQurg, si correct en l'art du vocabulaire diplomatique :

« Bn complétant les détails trop sommaires que ûous avons publiés hier sur l'arrivée de Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne à Péterhof, nous avons avaât tout le dévoir de faire rensortir le caractère cordial et solennel à k fois dé la récep^ tion faite aussi bien par la cour impériale^ etc. »

Ge caractère éordial et sôlentiel n'elt-il pas un chef^-d'œuvre? D'autre part, \û proposition de désarmement, si elle a été faite, ne pouvait être conéidérée que comme une lugubre répétition.

L'empereui* Alexandre eût-il la mémoire aussi courte ~ et ses familière disent qu'il n'oublie rien -^ êe rappelle certainement que l'Allemagne a Ouvert le feu contre le sympathique Danemark par uU^ projet de désai'mementy et q ue c'est encore doiis le couvert d'un projet semblable que les hostiUtés prussiennes ont comiQ^ne^ CQfutre 1*4^ *

La troisième proposition de désarmement eût cette fois visé la France. Mes lecteurs voudront bien suivre le raisonnement ci-après. M. de Bismarck dépense sans compter argent, influences, ressources de toutes sortes pour créer en Europe un mouvement d'opinion en faveur de la paix.

Bref, rien n'est par lui négligé pour rendre odieux le peuple dont la résistance à ses ullimatwn provoquera un conflit général. Les choses ainsi préparées, établies, tout devient simple. M. de Bismarck accule la France à un désarmement; elle refuse. LaTriple Alliance devient oflFensive de défensive qu'elle était et le tour est joué.

Alors on nous écrase, l'Europe se morcelle au gré de l'Allemagne qui, plus envahissante, plus absorbante encore, reprend ici ce qu'elle adonné, redonne là ce qu'elle a pris et rassemble toutes ses forces pour refouler la Russie en Asie.

Mais le Tsar, silencieux, réfléchit et commente un passé dans lequel il entrevoit l'avenir. Il conclut qu'une proposition de désarmement par l'empereur Guillaume est forcément un piège.

L'Allemagne est une puissance militaire, sans autre valeur que le militarisme ; ses facultés, ses efforts, son intelligence et jusqu'à ses instincts de race sont mis au service d'une continuelle production de forces ayant la guerre pour fin.

L'Allemagne, armée jusqu'aux dents, ne peut avoir pour but que la guerre, ne peut agir que pour la faire. L'empereur Alexandre doit dqno'

DES CRIMES BISMARCKIENS. 155

craindre l'Allemagne, il la craint, et son intérêt n'est, en aucun cas, de se désintéresser de la France ou de la livrer à sa dévorante voisine.

Guillaume ïl, empereur d'Allemagne et roi de Prusse, n'a pu durant son séjour à Péterhot entretenir le Tsar que de trois choses : 1^ d'une proposition de désarmement qui, je l'ai prouvé, ne repose que sur une duperie; 2* d'un ensemble de concessions et de vues pour ramener la Russie à cette Triple Alliance dans laquelle le grand empire du Nord a joué le rôle de dupe; 3° d'une ligue monarchique contre la propagande révolutionnaire et anarchique.

Sur ce dernier point, c'est moi qui me permettrai de prouver d'une façon absolue et incontestable que la duperie prend des proportions monstrueuses.

M. de Bismarck s'est complu à faire le bon apôtre vis-à-vis de l'empereur Alexandre III, il s'est constitué son protecteur, l'avertissant des menées anarchistes, lui dévoilant les complots nihilistes, provoquant sa gratitude; or, toutes ces menées, tous ces complots destinés à troubler, à énerver, à menacer le Tsar, c'est la police de Berlin qui les encourageait et les suscitait I

Plusieurs journaux ont annoncé que le Conseil fédéral suisse était résolu à publier les documents de sa célèbre enquête sur les socialistes. M. de Bûlow, ministre à Berne, fait, depuis cette nouvelle, non sans succès, des démarches tour h

486 l'bEURS YCNfiCItBffSE

tour insinuantes, aeandàlisées, voire mèmd' intimidantes, non sdulemeât pour empêcher* le gouvernement de la Çlonfédëratîdn helvétique dé [luhlier ces documents, mais pour obtenir de lui qu'il lés livre à la Wilhelmâtrasse. Gomment M, de Bûlow n'a-t->il pas pensé que les agents sacrifiés de la police de Berlin, aidés piir ceux qa'ils ont trdmpés et qu'ils servent aujourd'hui fidèlefâeilt^ peuvent reconstitue^ Tenqùète damt laquelle ils ont été leil acteurs principau^^ et livrer des secrets que le Conseil fédéi^l garde prudemment. C'est sur cette piste que je me suis mise, si bien que je puis défier tous les démentis et que si jamais l'instruction du gouvei'nement suiisse sur le procès des socialistes se publie, elle confirmera simplemeht ce que j'avance.

Tout le monde sait que les agents provocateurs allettiands Schrœder et Haupt, pourmiivis eli Suisse, dénoncés par le député socialiste Bdbe) au Reichstag, k la fois reconnus et reniés par M. de Puttkammer, jouissaient, parmi les anâr^ chistës, d'une situation exceptionnelle. Ite devâietit cette situation aust ressources inépuisables dont ils disposaient et que leurs collègues croyaient être fournies par des adeptes puisdaftts.

L^» anarchistes réfugiés 0n Suisse ou exêfçdfit ailleurs — je signale le fait ^- n'avaient pasi ridée, avant de iiubir la direction des agetfts prch Y<?^at^arg aUéfi^andi^, d'organii^r dés coinplùts

DES CEIJIES EISMAmCKlBKS. 157

fioptra les souyeniss. Les vietiaies d« «ttenUts aa^ehisti» forent ub pharmacien, un banquier, on agent 4^ police et un conseiller de police, Rumpff, à Francfort. Us avaient pour but, tout en tuant et volant, d'effrayer les bou^eois. Seul, Bein^dorfi prépara au Niedervald un attentat eoptre l'empereur Guillaume I*', mais cet anarchiste, nul ne le conteste et tout Ta prouvé, était UBS personnalité indépendante.

Schrœder assistait en 4883 à la plus importante des assemblées d'anarcbistes qui se tint k l'aubei^ du Pariserhof, on il fut décidé que le régicide primerait désormais le simple assassinat, comme ^nt plus utile à la cause anarchiste et plus retentissant. C'est Schnsder qui, à partir de cette époque, centralisa les cartouches de dynamite et les engins explosifs qui n'avaient et ne pouvaient avoir d'autre destination que les attentats contre les souverains.

Ainsi que rinstruction Schrœder rétablira, si elle est publiée, Schroeder avait été mis en rapport avec le con^missaire de police Krueger (ou, pour être plus précise, avec Gagent de police Kuter, par Kauffmann). Kauffmann était Tami de Stellmacher et vivait, après l'exécution de ce même Stellipacher — qu'il avait sûrement livré — avee sa femme, Kauffmann, toujours d'après Finsibryction mr ScfaroBfler, était l'inventeur d'un mode d'emploi d'une bombe de dynamite trouvée chez lui, et le fabricant de cette bombe,

15S L^HEURE VEiNGERESSE

Kauflmaiin, était mécanicien et avait travaillé à Zurich durant un certain temps k la Société des télégraphes. Schrœder était Tentrepositaire de ces bombes commandées et payées par la police allemande pour servir aux attentats.

Les lettres qui furent saisies sur les espions allemands Schmid et Friedman établissent que Schmid devait inventer un attentat. Je traduis textuellement la phrase de la police allemande : « Quelque chose de vraiment important et encore inconnu, »

Haupt sut s'attirer, par la flatterie, la confiance des Russes et des Polonais. Il les invitait à sa table et leur procurait du travail. Tout cela avec de l'argent reçu de Berlin, naturellement. Le commissaire de police Krueger lui écrivait : « Le prochain attentat contre l'empereur Alexandre doit se préparer à Genève ; écrivez-moi, j'attends des rapports de vous. »

M. de Bismarck, après ces révélations^ peut assurer le Tsar de son dévouement^ Fépreuve en est faite ici. S'il n'y a crime, il y a pour le moins fabrication d attentats que Haupt était chargé de dénoncer. Avec ces dénonciations, le grand chancelier d Allemagne pouvait faire croire au Tsar qu'il lui sauvait la vie au moins une fois fan.

Le fait que les agents de la police allemande s'immisçaient dans la police russe, et, pour atteindre ce but, organisaient des attentats contre l'empereur Alexandre, afin de pouvoir dénoncer

DES CRIMES BISMARCKIENS. 159

des plans terribles, je puis le démontrer en désignant un homme qui n'a point été signalé encore jusqu'aujourd'hui, un certain G. M. d'U , dont je tiens le nom entier à la disposition de qui voudra, celui-ci était en relations avec l'inspecteur Kaltenbach, de Mulhouse, et reçut de ce dernier 14 000 francs pour services rendus. Sa mission consistait à surveiller les Russes et à télé^aphier le plus possible sur eux. G. M. d'U. tint l'inspecteur au courant. Pour toucher le solde qu'on lui redevait sur les 14 000 francs promis, il dut rendre les lettres de Kaltenbach.

J'ajoute ici quelques indications afin que mes lecteurs se rendent un compte précis du rôle joué par les agents que je cite :

« Schrœder et Haupt, agents principaux entretenus en Suisse par la police allemande et que dévoila l'enquête socialiste faite par la police fédérale.

« Schmid et Friedmann, agents secondaires.

a Kauffmann, anarchiste militant vendu à la police prussienne.

« Stellmacher, anarchiste militant, convaincu, auteur de divers attentats, pendu à Vienne. »

Pour terminer, je rappelle un fait qui prouve, en dehors de l'instruction faite sur Schrœder, la participation des espions allemands aux attentats. Dans un procès de haute trahison qui fut jugé par le tribunal de l'Empire en 1881, un témoin, nommé Horsch, affirma que les substances,

i96 l'heure VEM^lEfifiSE

ckimiques feftu-forte, etc.)> trouvées chez Bepdei?, devaient gepvir à celui-ci pqur être jetées Àê^ les yeux de Rumpff.

Bender et les autres accusés furent condamné^ pour excitation au désordre et participation à des Sociétés interdites, et purgèrent leur condamnation dans une maison de force; mais Honoh, témoin de la victime, de Rumpff, fut caractérisé comme suit dans le jugement du tribunal impérial. Ce jugement dit textuellement : « II était poussé par la police à s'introduire dans la confiance des accusés, et il n'a pas seulement surpris les accusés, mais il a agi avec et^x (er hat thatîg mit gewirckt). Si une pareille manière d'agir se justifie par des raisons morales, ou si elle est défendue, cela appartient à la juitice morale et non k cette cour judiciaire. »

Tout ce qui précède n'a nul besoin de commentaires et impose sa conclusion. M. de Bismarck entretient fanarchisme et subventionne ou le régicide ou ses menaces. Jeu dangereux.

Revenonâ, s'il vous plait, chers lecteiirs, au voyage de Guillaume II, à ses résultats patriotiques : (( Le Tsar, parce qu'il a reçu son jeune frère d'Allemagne, n'a pçînt quitté le terrain que M. de Bismarck lui-même avait choisi à la Russie au congrès de Berlin. L'empereur Alexandre, ep se n^ainten^nt sur ce terrain, où tant de pièges allemands et anglais étaient tendus pour l'abattre* a fait plus que l'affevmir, il s'en est rendu maître.

DES GRIME» BISMARGKÎKISS. 161

L'Autriche et la Hongrie ae sont, dans leur presse officieuse, montrées irritables durant le séjour de l'empereur Guillaume enHussie, et plus il partait de Péterabourg des assurances de paix, plus le gouvernement de TËmpire concentrait des troupes en Galicie et en Transylvanie, donnant à ses armements leur vrai caractère offensif pour la Russie.

Profiter de la présence de Tempereur d'Aile^ magne à Pétersbourg pour augmenter Teffectif de aies troupes à la frontière russe était, il semble, de ia part de TAutriche, un signe de bien grand doute sur la fidélité de son alliée; si, au contraire, cette augmentation d'effectif était convenue avec Tempermir Guillaume et se faisait à la faveur du voyage, comment qualifier le procédé?

Pour clore la série des piètres résultats de la visite de l'empereur Guillaume à Pétersbourg, nous avons eu la plus étonnante des orispinades. L'orateur de Turin, le voyageur aller et retour do Friedrichsrube» le protecteur delà Bulgarie, a fait approuver par ses journaux, il a daigné approuver lui-même l'auguste démarche de son allié auprès de ce Tsar, hier encore le plus farouche des oppresseurs.

Froideur en Russie^ irritation en Angleterre, soupçon ou connivence en Autriche, abjuration de M. Grispîi voiU Jb bilan exact du déplacement du roi de Prusse. Cette fois^ il a vraiment travaillé pour lui.

i62 l'heure vengeresse

Et la Nouvelle Gazette de Zurich, organe de M. de Bismarck, voudrait que des lettres de la force d'une M*"*^ Adam renonçassent k leurs sympathies russes, à propos du mince succès de l'Allemagne en Russie I

Ah ! mais non !

Le voyage de Tempereur Guillaume II a fait oublier le dernier écho des scandaleuses discussions des médecins allemands à propos delà maladie de Frédéric III. Ce dernier écho est le rapport du D' Bergmann. Oui, cent fois oui, docteur Bergmdinn de la Palisse, la maladie de FrédéricIII était un cancer du larynx : ceux-là mêmes qui refusaient d'en convenir le savaient, le D' Mackenzie le premier, mais ce que ne voulait à aucun prix la princesse impériale, l'Impératrice, c'était la constatation de ce cancer, et elle avait pour cela mille raisons. La première était l'entêtement de M. de Bismarck à désirer que le Kronprinz sût qu'il avait un cancer, et consentit, ou à une abdication, ou aune opération, c'est-à-dire à la mort morale ou à la mort physique.

L'opération, étant plus sûre, avait la préférence du chancelier, car elle ne réussit presque jamais.

M. de Bismarck et le fils de l'auguste patient, dans leur sollicitude pour la science allemande, tenaient par-dessus toutes choses à ce qu'on pût dire en Europe : a Le Kronprinz est mort guéri. »

La princesse impériale voulant épargner à son

D£8 CRIMES BISMARCKIENS. 163

époux une abdication, une opération mortelle» et surtout Fangoi^e de se savoir condamné à mort à bref délai, chercha un homme qui consentit à sacrifier sa réputation, à fausser son diagnostic, à extraire du larynx impérial des parcelles que la maladie n'avait pas effleurées. Elle trouva le D' Mackenzie. Le professeur Yirchow, dans le secret ou non, de cette conduite dictée par ThéroKsme conjugal, déclara qu'il ne trouvait pas de traces de cancer dans ce qu'on lui donnait à analyser. Ainsi fut déjoué le coupable dessein de faire sabir au Kronprinz la fatale opération. Si, par miracle, cette opération n'eût pas tué sur l'heure le malade, elle ne pouvait le guérir et en faisait un infirme, incapable de régner.

Pour la princesse impériale, il s'agissait de faire vivre le Kronprinz le plus d'années possible, et elle pouvait espérer, sans les imprudences commises — c'est sur ces imprudences qu'il faudra un jour éclairer la conscience publique I — elle pouvait espérer voir l'Empereur régner au moins une année encore, et sauver l'Allemagne de l'absolutisme et de la guerre.

Est-il besoin de la publication des papiers intimes de Frédéric III pour savoir que le noble martyr a connu toutes les désespérances, toutes les douleurs ? Qu'il a subi toutes les malfaisances, constaté toutes les haihes, côtoyé et prévu toutes les monstruosités? Toutes les scènes lui ont été fixités dans le moment choisi où il pouvait le moins

i64 l'heure VENaSRfiSSE.

les supporter. Quoiqu'il ait souffert les tortures physiques les plus atroces, cependant elles ont été dépassées par les tortures morales.

Il sufiit de lire, dans un ensemble classé, ce que les journaux officiels ou officieux de M. de BisiXiarok ont publié sur la maladie de Frédéric III, pour comprendre les mystères cachés de l'un des drames les plus shakespeariens — je les ai déjà ainsi qualifiés ' — qui ait jamais pu être créé par l'imagination humainè4 La conduite de l'edipereuf Guillaume vid-à-vis de sa tnère depuis la mort de Frédéric III, son perd et son souverain, ajoute Todieux h tout ce qu'il a tenté jusque^à. N'a4^il pas menacé l'impératrice Victoria d'une accusation de crime d'État si elle ne lui livrait pas les pages qui le jugent et le cloueront au pilori de l'h^toire?

Une femme Veuve d'un époux admirable est poursuivie dans sa retraite par les sicaires de son propre filsl Ce fils lui-môme s'acharne à prouver à sa mère que celui dont elle fut l'épouse, la compagne dévouée, a été par elle mal aloignél A la perte d'un être aimé, ajouter, le doute sur leâ soins donnés, c'est affoler la douleur. Et cette princesse qu'on tourmente, qu'on outrage, qu'on veut abaisser dans l'opinibn allemande, est Théroïne, la vaillante, dont la force d'âme a inspiré l'admiration aux ennemis mêmes de l'Allemagne*

C'est à une lemme en deUil pour laquelle la vie a épuisé ses plus cruels chagrins qu'on interdit toute communication avec sa môre^ la reltié

DES CRIMES èïSMARCliiËlVS. 168

Victoria ; c'est à elle qu'on vole ses papiers, qu'on arrache ses plus chers souvenirs; à elle qu'on veut imposer l'Allemagne pour prison !

Comment exiger l'attendrissement de ceux qui vivent dans la passion de la force ? Comment exiger la générosité de ceux qui vivent dans la passion de la félonie? Comment la mort et les défaites de la vie apitoieraient-elles ceux qui ne recherchent et n'admirent que les puissances de destruction et la fortune des victoires ?

Un jugement quelque peu précis sur le caractère du nouvel empereur d'Allemagne est, selon moi, bien difficile à formuler, si l'on n'est pas de son intimité, si Ton sait mal ce qu'il veut être et paraître. Comment fixer des traits certains entre les vieux principes absolutistes de l'ami du docteur Stœcker et les preuves de « modernité » de cet enragé voyageur? Ce jeune souverain, qui apparaît dans son Vdi^rlement précédé du Globe terrestre, signe de l'impériale puissance, ne songe qu'à courir à ses quatre coins. Se croit-il donc irrésistible, et suffit-il qu'en véritable César, il paraisse pour pouvoir dire qu'il est venu, qu'on Fa vu, et qu'il a vaincu?

Pour moi, je trouve à ces façons de faire si vite montre de son héritage quelque chose de parvenu. Il semble que cette visite a toute vapeur, dans toutes les cours de l'Europe soit une utilisation immédiate de la fonction iftipériale et en diminue le prestige. Au lendemain de deux grands deuils.

alora que l'État est dans les mains d'un maire du palais, il eut certainement mieux valu que le nouveau monarque prouvât pour sa gloire qu'il est apte ou résolu à gouverner, fût-ce en compagnie de son ministre. Le roi voyageant serait-il une variété de nos rois fainéants? M. de Bismarck a tant besoin, faute de mieux, d'ajouter la solennité à ses promesses ; les mines et les contre-mines de sa politique sont si inquiétantes, ses bons offices peuvent être si souvent confondus avec la trahison, son amitié même est si dangereuse, bref, il inspire une si pauvre coniSance, qu'il est forcé d'user de tous les éléments neufs qui lui tombent sous la main, pour trouver vis-à-vis des souverains de l'Europe une forme renouvelée de ces ententes ou de ces alliances, que sa duplicité fausse ou rompt sans cesse.

Le grand chancelier d'Allemagne dont le but constant, résolu, entêté, immodifiable, est d'aCTaiblir la Russie, lui a fait assurer par Guillaume II qu'un désir du Tsar de signer une alliance avec l'Allemagne seule réaliserait les vœux les plus chers de M. de Bismarck.

L'Autriche, l'Italie, les petits États pèseraient bien peu alors dans l'un des plateaux de la balance bismarckienne,si la Russie daignait faire pencher l'autre I Un partage égal du centre de l'Europe, la récolte des Slaves par la Russie, des Allemands par l'Allemagne, serait aux yeux du chancelier la grande moisson du siècle, celle qui met-

DES CRlxMES BtSMARCKlE^S. 167

trait à jamais à Tabri l'empire constitué par lui.

Une entente économique avec la Russie, entente dont tous les éléments ont été monopolisés par M. de Bismarck avec une ténacité, une ruse sauvage si on peut le dire, est seule possible aujourd'hui entre le grand empire du Nord et l'Allemagne. Toute autre entente, à plus forte raison une alliance, serait frappée d'impuissance et aboutirait fatalement à des résultats semblables à la Triple Alliance. M. de Bismarck est devenu impuissant, par ses habitudes d'esprit, par ses succès mêmes, à concevoir une politique internationale, excluant l'astuce et le double jeu.

Actuellement, les concessions qu'a pu faire l'Allemagne à sa grande voisine ne sont pas des concessions réelles. Toutes les difficultés que rencontrait jusqu'ici la diplomatie russe, toutes les tracasseries, toutes les ruines qu'ont subies les finances, le commerce russe, sont l'œuvre flagrante, volontaire, perfide, préméditée du chancelier allemand.

Le voyage de l'empereur Guillaume a donc prouvé tout simplement que les efforts titaniques et diaboliques faits par M. de Bismarck et par ses agences diplomatiques pour troubler la politique russe à l'intérieur, pour la contrecarrer, voire même l'incriminer au dehors, n'ont servi qu'à en relever l'éclat, à en constater la franchise et à prouver qu'elle était aujourd'hui maîtresse de tous ses champs d'action.

La Hiissîe n'a donc aoeun intérêt à changer une telle situation. Le temps tpavaiile pour elle, car elle sait en tirer les bénéfices de la patience, de la puissance et de Thonneur. Il n'est pas admissible que le grand empire du Nord, Taîné de TAllemagne, abandonne son droit d'atnesse pour un plat de lentilles. La hausse des valeurs russes et du rouble, après une entente, est une fois déplue la constatation que TAllemagne les avait fait baisser et laisserait subsister les risques de l'avenir, au cas où la Russie aurait l'imprudence de se livrer au plus funeste des alliés.

La Russie est autorisée par la nouvelle politique d'accommodepaent de M. de Bismarck à se croire libre aujourd'hui de reprendre en Bulgarie son influence. Voilà, il me semble, d'étranges résultats. C'était bien la peine, en vérité, de défaire le traité de San Stefano et de lancer depuis tant d'années les feuilles reptiliennes contre le panslavisme et le slavisme. La Russie, diplomatiquement maîtresse de la Bulgarie, après toutes les intrigues de l'Autriche, après la connivence de l'Allemagne, triompherait mieux que par ses victoires de 1871. Allons donc I

Non, tout cela est encore semblant, « apparence », mensonge comme le reste. Le prince de Cobourg, qui est l'homme du chancelier, sera plus que jamais secrètement soutenu, couvé par lui; seule l'Angleterre, par la voix de lord Salisbury, a très habilement tiré son épingle du jeu en

DES CRIMES BISMARG&IBNS 169

feignant de prendre au sérieux le détachement de l'Allemagne des affaires bulgares. Elle a laissé ainsi à M. de Bismarck toute la responsabilité de sa félonie future contre le Tsar. Le procédé, on le verra sûrement plus tard, est un coup de maître. Combien de diplomates et d'écrivains en Europe se sont laissé prendre à la comédie bismarckienne. Le moment est donc pour moi bien choisi de dire que jamais M. de Bismarck n'abandonnera le prince de Cobourg, à moins qu'il ne soit visiblement pris à quelque piège et publiquement démasqué.

L'idée slave se fortifie de plus en plus et la sagesse de la politique russe y a largement contribué. Depuis que la Russie, dégagée de Tinfluence germanique, revient à son origine et à ses traditions, d'un bout à l'autre du monde slave, sous des climats les plus divers, avec des mœurs et des coutumes différentes, le slavisme s'affirme et retrouve ses vitalités.

Il faut bien se garder de confondre le slavisme et le panslavisme, car les slavophiles ne sont pas néeessairement panslavlstes. Si le moindre petit groupement travaille pour la cause des frères slaves, k l'exemple des grands poètes et des grands prosateurs russes, c'est bien moins pour aider à la formation d'un grand empire que pour aider à la reconstitution de l'unité de la race slave.

A Berifîn, la politique intérieure subira certainement avant peu des modifications graves,

170 L HEUHE VEKOEAESSE

Guillaume II étant ultra-conservateur. Ennemi de toute idée moderne, le nouvel empereur rejettera les nationaux-libéraux vers les progressistes et exigera de M. de Bismarck qu'il essaie de rattacher le centre aux conservateurs, alliés jusqu'ici par la volonté du chancelier aux nationaux-libéraux.

A la fin du mois dernier, dans l'arrondissemenl de Bielefeld, la campagne faite par les nationaux- libéraux contre le pasteur Stœcker qu'ils ont passionnément combattu, a irrité l'Empereur et prouvé que le pacte connu sous le nom de cartel est dénoncé.

La situation de M. de Bismarck pourrait bien devenir au moins singulière. Conservateur sous Frédéric III parce que les libéraux étaient ses ennemis, il va devenir libéral sous Guillaume II parce que les ultra-conservateurs sont aussi ses ennemis. La Gazette de P Allemagne du Nord, à propos des polémiques entre les conservateurs et les nationaux-libéraux, hier encore unis, a dit très durement leur fait aux premiers.

Il ne resterait donc au chancelier, si le cartel est rompu, qu'un moyen de gouverner selon l'esprit de son souverain : celui de ramener à lui le centre ultramontain. Il irait^et viendrait journellement à Ganossa, mais M. de Windthorst est resté l'ennemi implacable des institutions de l'Etat, l'intransigeant avec lequel aucune entente n'est possible. Où le chancelier trouvera-t-il l'ap-

DES GRIMES BISMARCRIENS. 171

point d'une majorité gouvernementale agréable à Guillaume II ?

Les deux bêtes noires de M. de Bismarck sont le parti de la cour, qui a pour directeur le pasteur Stœcker, et le parti progressiste ayant pour chef M. Hichter. Alimenter Tun ou l'autre par la double défection de ceux qu'il avait si difficilement unis serait pour lui une épreuve cruelle.

Ce que craint M. de Bismarck, habitué à pêcher en eau trouble, c'est une situation parlementaire très nette comme celle qui résulterait de l'union des nationaux-libéraux et des progressistes formant une opposition compacte et de l'entente des ultra-protestants et des ultra-catholiques sous le patronage personnel de l'empereur. Plus alors de ces bâtons flottants que M. de Bismarck excelle à diriger.

En somme, les cléricaux et les progressistes regardent avec joie se désagréger les éléments d'une majorité qui les a tant de fois irrités et vaincus. M. de Bismarck, qui a si souvent leurré le parti national, en a besoin aujourd'hui, mais il ne peut se l'attacher en l'appelant au pouvoir, l'empereur ne le permettrait pas.

En cours de cette année 1888, les élections pour la Chambre des députés de Prusse nous feront assister à un remaniement complet des anciens partis. Les coalitions conservatrices seront plus agréables à la politique du nouvel empereur qu'à celle de M. de Bismarck.

1'' septembre 1838

L'entrerue manquée de Stettin, article publié par la Nouvelle Revue «t signé Juliette Adam.

L'argument le plus sérieux des dénégations de la Gazette de P Allemagne du Nord, à propos du rapport secret d^ M. de Bismarck publié par la Nouvelle Revue, visait le passage suivant :

Les derniers moments de Tempereiir Guillanme avaient été péniblement aSectés p^ l'attitude de Tem* pereur de RusBie accueilla,nt avec dédain l'invitation qui (ui avait été adressée par T^nipereur Guillaupie à répoque des manoeuvres de Stettin.

A cela la Gazette de F Allemagne du Nord réplique :

11 est notoire qi^€^ jamais cette invitation n'a été adressée ; la vérité sur cette affaire est aussi bien connue en Russie que chez nous.

La Gazette, inconsciemment ou volontairement spécule sur ce fait : que le Tsar ni per-

l'heure YENGSHESSB DBS CRIUES BlSMARCKIENS. 113

soane en Russie, ayant un caractère officiel, ne voudra donner à cette atidâcietise affirmation ie démenti qu'elle mérite. Mais combien un tel mejnsange deasèrt la cause qu'il voudrait servir et devient précieuit en prouvant une fois de plus à l'empereur Alexandre quelle est la véracité du chancelier d'Allemagne I

Sans doute, le Tsar méprise des polémiques qui ne peuvent ajouter à ses convictions faites ; sans ddute, son gouvernement e^t résolu à se désintéresser de toutes les questions qui peuvent fournir un prétexte k dès froissements nouveaux ; mais il n'en ressort pas moins de tout ceci que l'empe-* reur Alexandre et M. de Oiers savent à quoi s'en tenir sur l'invitation à Stettin et connaissent la valeur d'un démenti des journaux offidels de M. de Bismarck.

Tous les changements qui sont intervenus dans la potitique allemande datent de l'invitation de l'empereur Guillaume et du refus du Tsar de s'y rendre.

M4 de Bismarck n'ayant jamais admis qu'on discutât et encore moins qu'on put atteindre son prestige^ avait donc un intérêt majeur à laisser ignorer cette défaite humiliante de sa diplomatie; . Toutes les circonstances qui entourent l'entre* vue manquée de Stettin font de ce curieux épisode l'un des plus intéressants de la politique allemande. Il apparaîtra aux kistoriens futurs comme le point culminant de cette politique, car

nul ne la caractérise mieux et ne révèle plus clairement les procédés diplomatiques du chancelier. C'est cet épisode qu'il me plait de raconter au lendemain même de la publication du rapport secret dont il éclaire merveilleusement les commentaires.

Lorsqu'il fut décidé à Berlin que les grandes manœuvres de l'armée allemande auraient lieu à Stettin, le 12 septembre, et que le vieil empereur Guillaume y assisterait, il y avait déjà eu des négociations entamées relatives à une entrevue entre le Tsar et l'Empereur. Les négociations n'ayant pu aboutir, le prince de Bismarck avait, non sans irritation, abandonné depuis un certain temps ce projet d'auguste rencontre.

Malgré d'habiles efforts et la mise en mouvement de ses meilleures influences, le chancelier s'était vu forcé de constater son échec.

Le Tsar refusait de venir en Allemagne après toutes les mesures d'hostilité prises contre les valeurs russes par le gouvernement allemand; Il se devait h lui-même, il devait à son peuple de ne point consentir d'une part à une démarche qui paraissait approuver ou pour le moins absoudre l'inimitié antirusse, qu'excitait et qu'entretenait avec une passion calculée la chancellerie allemande : d'autre part, il ne pouvait être question

DES CRIMES BISMARCKIENS. ilS

pour l'empereur de Russie d'acheter au prix d'une visite les faveurs dont personne n'aurait pu garantir la sincère et loyale exécution. Les rapports entre les deux cours étaient donc plus froids qu'ils ne l'avaient jamais été depuis l'avènement au trône de l'empereur Alexandre III.

Cette situation devenait chaque jour plus pénible à l'empereur Guillaume, qui n'avait jamais complètement approuvé les roueries de la politique orientale de son chancelier.

Le vieil empereur voulait très sérieusement la paix, et répugnait à toute tactique prenant la forme d'une provocation. Il avait l'ambition d'être honoré et estimé.

Le prince de Bismarck, au contraire, suivait les exigences de sa politique alors très obscure, surtout pour l'Autriche qui n'interprétait pas tonjours dans le sens de ses intérêts la guerre implacable de papier que l'Allemagne faisait à la Russie.

Le but de M. de Bismarck était alors très spécial. Il n'avait pas encore inventé la ligue offi* cielle des États pour la paix.

Seule l'Autriche avait l'illusion de croire qu'elle était l'alliée de l'Allemagne et qu'en vertu de cette alliance elle opposerait aux ambitions menaçantes de la Russie dans les Balkans une force invincible.

C'était bien une illusion, car l'Allemagne ne favorisait que les solutions qui pouvaient mettre

Vi% l'hkdre yenobressb

aux prises la Ruieie et TAutriebe^ et elle afGr< niait en même temps, avec solennité, qu'elle n'avait point k iutervenii' au débat, n'ayant rien à voir dans la question bulgare.

La politique apparente de l'Allemagne âait véritablement incomparable et merveilleuse.

. M. d^ BisBdarokse faisait aimable et obligeant. Il ue cherohait h s'intej^poaer qu'en médiateur, et au nom de la paix. Il ne prenait, vis'^^vis de la Russie, certaines attitudes qu'avec chagria et dans le seul but de ramener ses gouvernants à des appréciations plus justes, h de meilleurs sentiments, etc., etc.

L'empereur Guillaume admettait cette théorie comme étant la conséquence de ses devoirs d'allié vis-à-vis de l'Autriche, mais il était d'avis quQ les provocations de l'Allemagne h, l'adresse de la Russie étaient inutiles et dangereuses, et que toutes les difficultés seraient aplanies, au nM>ins pour un temps, si l'Allemagne employait son in^ tluenoe à oaettre d'aâeord la Russie et l'Autriche sur le choix du souverain qui régnerait en Bul-* garie.

C'était le conseil de la sagesse. Le priace de Bismarck se résigna h le suivre, et déclara k ses ambassadeurs que l'Allemagne considérait l'ékc-tion du prince Ferdinand comme illégale.

Or, c'est à ce moment même que se place l'incident de la note du prince de Reuss, incideutque }e âuis forcée dq rappeler pour la clarté com-

DES CRIMES filSMARGKlËNS. ill

plète des révélations nouvelles qui vont suivre, Le prince de Bismarck fît parvenir h son

ambassadeur à Vienne une note que celui-ci remit

en personne au prince Ferdinand.

Cette note était ainsi conçue :

Je ne puis, en rendant compte à Votre Altesse des sentiments et des idées que Ton m'a chargé de lui exposer, que lui dire que le gouvernement n'a pas de conseils ou d'instructions à lui donner au sujet de la prise de possession du trône de Bulgarie. Le gouvernement allemand est lié par des traités qu'il respecte. La prise de possession du trône de Bulgarie, dans les circonstances actuelles, est avant tout une question de' sensation et d'initiative personnelle qui doit être entreprise aux risques et périls de celui qui l'entreprend et pour laquelle le gouvernement allemand ne peut prêter ni paraître prêter en ce moment aucune aide ni aucun encouragement officiel. Il ne s'ensuit pas cependant que le gouvernement allemand ne puisse, pour les besoins de sa politique générale, encourager officieusement et par les moyens légitimes d'action qu'il possède en Bulgarie, l'entreprise d'occuper le trône de Bulgarie, conformément aux intérêts de la paix européenne et de la politique allemande. Il est évident que si Votre Altesse se rend en Bulgarie avec cette idée sérieusement mûrie et décidée, le moment viendra où quelque défavorables ou même hostiles que puissent paraître en ce temps les actes de la politique allemande vis-à-vis de l'entreprise de Votre Altesse, les sentiments que le gouvernement de Berlin nouiTit en secret pour le succès de son action monarchique en Bulgarie pourront éclater au grand

178 l'hEURIP: VENGEflESSE

jour et avoir ainsi toute Tefficacité att^h^e è^ TacUp^ ouverte et décidée d'un puissant empire.

Votre Altesse peut communiquer en toute sûreté avec moi tant qu'elle se trouvera sur le territoire austrohongrois. Si elle se décide à passer en Bulgarie, je me permettrai de mettre un chiffre à sa disposition qui lui facilitera les moyens de continuer des relations qui pourront un jour, je Tespère, devenir ouvertes et excellentes.

Après avoir rappelé la note du prince de Reuss, connue de tous, j'ouvre une parenthèse qui me permettra d'encadrer un nouveau document secret.

Gomment admettre que \e pnnce Ferdinand, dirigé par Tastucieuse princesse Glémeatîue sa mère, se soit lancé daps une aventure qui avait si mal réussi k son prédécesseur le prince Alexandre, avec la certitude d*en être réduit à lutter (( seul contre l'Europe », selon les termes mêmes de sa déclaration ?

Cela n'est pas admissible.

Le prince de Cobourg avait compris l'importance du document qui lui était remis par l'ambassadeur d'Allemagne, et le coi^sidérait non sans raison comme le plus précieux et le plus efficace des talismans.

En acceptant le pouvoir aux conditiai|s farmu-

DES GRIllEi8 BISMARCKIENS. 119

lëes dans cette note, le prince Ferdinand entreprenait de jouer un rôle de grande utilité, et, quoi qu'il arrivât, il liait sa fortune à celle de Tempire d'Allemagne.

La tentation était irrésistible.

Je donne ici un passage d'une quatrième et dernière lettre inédite du prince Ferdinand de Bulgarie à la comtesse de Flandre. Lettre aussi authentique que les trois premières, et qui leur est une conclusion naturelle. Je copie textuellement :

Si M. de Bismarck, écrivait le prince à la copitesse de Flandre, est dans la nécessité, pour éviter de terribles complications auxquelles il ne se sent pas suffisamment préparé, de démentir les actes de sa propre politique et de taxer publiquement de fausses les pièces qui en découlent et les appréciations qu'on en fait, -^ cela, ccflOBûie je viens d^n reoevoir les assurances de Berl^ m^me, -r- il ^'en est pasi sioins vrai qu'il a besoin 4e moijL ppivco^ry poiu* q\iç j'accepte^ pareille si^uatio^, e^ démente également Texistence de doQumei^t^. exacts qui peuvçnl môme senjbler aux yeux de beaucoi^p, et i^ar l'attitude anti-orléaniste prise par le chancelier aprèa Tentrevue avec le Tsar, avoir été conçus par moi pour un intérêt que je ne saisis pas.

Je suis donc obligé de démentir des faits exacts et à paraître même Fauteur calculé de ces faits^ sous peine de me voir retirer complètement l'appui, bientôt trans formé en guerre, de rAUeniague qui possède dans mon silence de mensonge sou seul intérêt à me ménager.

Ce silence de mensonge, que gardait h regret le prince Ferdinand de Bulgarie, et qu'il observa cependant pour ne pas être brisé comme verre par son impitoyable maître, ne caractérise-t-il pas étonnamment vis-à-vis de Tempereur Guillaume I*' la politique de son chancelier?

Je reprends mon récit de l'entrevue manquée de Stettin. Guillaume I**" a donc été abusé dans sa confiance par le prince de Bismarck. L'aventure de Bulgarie s'est faite contre ses conseils, contre sa volonté. Le vieil empereur voulait que la Russie fût satisfaite dans ses revendications légitimes et qu'aucune pensée de doute ne se maintint, au sujet de ses dispositions réelles, dans l'esprit du Tsar.

C'est pourquoi il avait loyalement déclaré et fait attester par son chancelier, à la face de l'Europe, qu'il ne reconnaissait pas l'élévation au trône du prince Ferdinand.

Cette déclaration avait produit sur l'esprit de l'empereur Alexandre une bonne impression, et bientôt les amis de l'Allemagne en Russie affirmèrent que les relations avec le « puissant voisin » pouvaient un jour redevenir ce qu'elles étaient auparavant, si l'influence sage et modératrice du vieux monarque continuait k prévaloir.

DES CRIMES BISMARCKIBNS. i81

A Berlin, on demeurait sceptique. Une entrevue entre les deux empereurs était regardée comme une sorte de miracle, car on ne pouvait y tenir, dans les cercles informés, comme absolument sincères les déclarations du prince-chancelier à propos du prince de Cobourg. A la cour, la nouvelle souvent répandue, en juillet et en aoàt, de Tentrevue des empereurs, faisait sourire, et toutes les fois qu'on interrogeait l'ambassadeur de Russie, on le désespérait.

Cependant c'était à qui répéterait au comte Schouvaloff qu'il serait le plus grand des ambassadeurs s'il obtenait de son auguste maître qu'il abordât, ne fût-ce qu'une journée, sur le territoire allemand et s'il recevait le chancelier de l'empereur; mais ce glorieux événement ne se produisait pas.

i/ L'empereur Guillaume était affecté de cette situation. Il se sentait plus affaibli chaque jour, et, en raison même de cette faiblesse et des conséquences qu'elle présageait, il était plus impatient, plus susceptible à l'égard des impressions ressenties. La visite du Tsar était devenue une obsession. Le comte Perponcher disait à cette époque que Imeilleur médecin de son empereur était le Tsar, que le Tsar seul aurait le don de prolonger ses jours.

Aussi quel enthousiasme, quelle explosion de joie dans cette cour du vieux souverain, le jour où se répandit i'heureuse nouvelle de la venue du

iS2 l'heurb vengbrrssb

Tsar! Que d'éloges reçut le négociateur, let^omte Herbert de Bismarck, quand il vint apprendre le succès de sa mission I

Le comte Herbert avait effectivement réussi ; et sa gloire n'était pas de peu de valeur, car il avait dû emporter l'adhésion de son père, que cette négociation avait toujours trouvé sceptique, après les nombreux échecs qu'il avait subis lui-même.

Mais la jeunesse est heureuse, et cette fois, par où le père n'avait pu passer, comme on le disait gaiement chez le prince Radziwill, Tenfant avait passé.

Voici, du pefete, ce qui était arrivé :

Le comte de Ksmarck était à l'ambassade de Russie, en visite. La conversation tomba sur la santé de l'empereur Guillaume, et imprudemment l'ambassadeur russe laissa entendre que l'opinion le plus généralement admise k la cour, dans l'entourage immédiat du Tsar et même dans la famille du Tdiar, était que l'empereur Guillaume touchait à sa fin.

Le comte Herbert de se récrier, et dire que c'était, en effet, une opinion courante dans toutes les cours; mais que rien n'était plus inexact; qiie l'empereur, quoique exposé à des accidents fréquents, était toujours aussi tort et qu'il vivrait encore quelques années; que du reste la question était trop grave pour qu'elle n'attirât pas la plus sérieuse attention du Tsar et. de ses ministres; qu'il y avait un intérêt politique puissant à ce

DES CRIMES BISMARCKïENS. i83

que le doute n'existât pas [plus longtemps sur ce sujet dans l'esprit du Tsar, qu'une occasion se présentait prochainement qui réduirait à néant toutes les craintes partagées par la famille impériale russe; que le Tsâr devait à l'affection que lui portait son grand-oncle de se rassurer lui-mêm0 siir Tétat d'iîne santé qui lui était si chère.

Lé bômtè Herbert, qui supposait bien tenir son entrevue, insista tàht et si ëloquemmiènt, qu'il obtint de son interlocuteur qu'il télégraphiât au Tsar la conversation qu'il venait d'avoir avec lui.

De son côté, le comte de Bismarck informait l'empereur et le chance liier, et les décidait à admettre, malgré l'avis du chancelier, qu'il fût écrit au Tsar pour l'inviter à se rendue aux prochaines grandes manœuvres de Stèttin, afin de s'y rencontrer avec l'empereur Guillaume.

Cette lettre fut écrite par Guillaume et adressée au Tôar, qui, sur les instances de son ambassadeur, allait consentir à l'entrevue et sfe disposait h donner ses ordres de départ, lorsqu'un incident subit éclata qui mit tout en question.

Un messager secret venait d'apporter au Tsàr la note du prince de Reuss et les trois lettres du prince de Bulgarie à la comtesse de Flandre, documents qui établissaient les preuves irréfutables de la déloyauté et de ïa duplicité du prince de Bismarck.

Le Tsar écrivit aussitôt à l'empereur Guillaume sur un ton qui fut considéré à Berlin comme peu

184 l/uEURIi: VENGEHESSE

courtois» que les convenances de son voyage ne lui permettaient pas d'accepter le rendez-vous de son grand-oncle et qu'il était heureux d'apprendre que sa santé fût satisfaisante.

C'est le 2 septembre que le messager secret parvint à Copenhague ; c'est le 3 septembre que l'on annonçait officiellement, avec une hâte qui fut remarquée, la résolution prise par les médecins de ne pas autoriser le déplacement de l'empereur à Stettin. La réponse du Tsar venait d'arri-

ver *

L'émotion fut grande au palais. Que s'était-il passé à Copenhague? Pourquoi le Tsar était-il revenu sur ses premières dispositions favorables? Nul ne le savait.

Seul le chancelier comprit que l'empereur Alexandre avait dû connaître quelques secrets de sa politique qu'il devait ignorer, et que toute pensée d'accord ou d'alliance avec la Russie venait de s'évanouir.

Le prince de Bismarck fit aussitôt prévenir son fils qu'il eût à s'arrêter à Ostende, à son retour

1. L'empereur avait fait une chute Tayant veUle, en marchant de long en large dans la salle, après le dîner qui eut lieu à l'occasion de la revue. La chute avait été si peu inquiétante que le souverain avait continué encore longtemps de s'entre-^ tenir avec différents convives en marchant.

On sait que cette prétendue résolution des médecins devait être rapportée quelques jours plus lard, après consultation du chancelier et qtie l'empereur se rendit quand même à Stettin à la date primitivement indiquée.

DES CKIMES BISMARGKIENS. 185

d'Angleterre, et qu'il y attendit ses instructions. C'est à la villa Régina, à Ostende, avec le con* cours du roi des Belges et du comte Naffeli, ambassadeur d'Italie à Madrid, que le comte Herr bert de Bismarck va commencer les négociations dont les conclusions serviront de réponse au refus irrité du Tsar.

1^' novembre 1888

Le plan d'attaque de la France par la Belgique est renouvelé de Frédéric II. — Proclamation de la Triple Alliance. — Voyage de Guillaume II en Italie. — Le livre du D' Mackenzie sur la dernière maladie de Frédéric III.

Les engagements du roi Léopold avec l'Allemagne ont encore fourni le sujet de polémiques ardentes et d'articles accusateurs. L'avenir prononcera entre les négateurs de l'alliance personnelle du roi des Belges avec le roi de Prusse et ceux qui répètent à satiété : « Cette alliance n'a pas été et ne peut être démentie par le contractant luimême. »

M. de Bismarck n'est pas l'inventeur d'une marche sur Paris par la Belgique; si sa diplomatie en réalisa les possibilités, il aura justifié en partie l'une de ses prédictions de faire de Guillaume II un nouveau Frédéric. Frédéric II avait sérieusement songé à un plan d'opérations militaires contre la France dès le mois de mai 4770. On le trouve dans ses œuvres militaires à l'article IV. Réflexions sur le projet de campagne,

L HEURE VENftERBSSK DES CRIMftS BftMARCKIENS. 18?

l*' Septembre 1775 : « // s'agissait if attaquer la France avH deux armées, l'une en Alsace pour con-tenir lés Français, f autre pins forte en Flandre pour marcher sur Paris. » Un seul trait suffit à montrer combien le roi entrait dans le détail circonstancié de son plan : « Supposé, dit-il, que Ton prît Paris, il faudrait bien se garder d'y faine entrer des troupes, parce qu'elles s'amolliraient et perdraient la discipline. Il faudrait se contenter de litét de grosses contributions » {Œuvres, XXIX« vol. p. 92).

La toilk donc cha,nlée, proclamée, la Triple Alliance faite par l'Italie avec une Allemagne amie de VAutrichien et ennemie des Français.

Longtemps alliance honteuse, comme ces pauvres qui cachent leur misère, longtemps dissimulée, reniée même. Elle est aujourd'hui glorifiée au Capitol^. Le comte Corti, qui le premier a refusé les bienfaits de l'alliance est mort; M. de Robilantdontla France a reçu plus d'une blessure est mort.

Le Voyage de noces, comme l'a appelé M. de Bismarck, dtô Guillaume lia été triomphant; certain Romain a bien trouvé le nouvel Empereur hautain et mécanique, mais l'Italie est heureuse comme la Bourgogne de la Tour de Nesle.

1. Je regrette de ne pouvoir citer, à cause des longueurs, tout ce que j'ai écrit au sujet de l'enthousiasme de M. Grispi et de rit&lié à propos de la proclamation de la Triplice. Gela serait vraiment èi sa place à cette heure. I/orgueil crispinien égale h ce moment-là ^orgueil bismarckien.

188 l'heure VENGRRESSE

M. de Bismarck, en faisant faire parGuiliaume II une visite de condoléances au Saint- Père et une visite de noces à Humbert I*', n'a rien ajouté à la grandeur de sa politique, ni au prestige de son empereur.

Guillaume II va-t-il enfin rentrer en Allemagne ? A-t-il assez arpenté les rails, a-t-il assez changé le décor de ses incarnations en hussard noir et en cuirassier blanc?

Il serait temps peut-être, Sire, de songer à rhonneur de votre nom, car sa dignité est en souffrance. Continuerez-vous à laisser souiller la mémoire de votre père par les brutalités bismarckiennes? D'ailleurs, que vous abandonniez ou non l'impératrice Victoria à son implacable ennemi, elle sortira victorieuse de l'épreuve. Les copies des mémoires de votre père que M. de Bismarck et vous comptiez faire disparaître pour en nier ensemble l'authenticité ne tomberont pas toutes entre vos mains.

M. de Bismarck et Guillaume II soudés par leur complicité dans les tortures qu'ils ont infligées à Frédéric III cesseront en vain d'échapper à sa justice. Il se dresse devant eux, il les saisit» il les marque, il les accule aux actions criminelles.

M. de Bismarck tient à sa légende autant qu'à son pouvoir. Il a eu raison de Frédéric III, comme souverain, il veut en avoir raison comme juge.

Par son cynisme, M. de Bismarck entend imposer h l'Europe son jugement sur les événement^

t)&8 CRIMEE BISMARGRIENS. 189

auxquels il a pris part et il influencera, terrifiera, brisera tous ceux qui essaieront d'éclairer Thistoire contradictoirement.

Au milieu de tant d'accusations, toutes les tentatives des vrais coupables seront vaines. On n'atteint pas les morts qui se vengent. Si muets qu'ils soient, leur parole garde son autorité, si glacée que soit leur main, elle signe des arrêts desquels on ne peut appeler.

Le livre sur la dernière maladie de Frédéric III du D' Morell Mackenzie est aujourd'hui dans toutes les mains. Venu à la suite de la publication des mémoires .de l'empereur mort, il complète la preuve que nulles tortures morales comme nulles tortures physiques n'ont été épargnées à ce martyr. Ses bourreaux sont déjà moins triomphants. Forcés à la défense, ils font tête de toutes parts, mais combien de fois se blessent-ils en frappant !

Décembre 1888

Discours du trône. Guillaume ne feça pas la gi^erre, sauf nécessité.

Une préoccupation maladive hante Guillaume II : celle de la recbejfche et de la destruction de toutes les traces de pensée laissées par son père. Il les réclame ou les prend seloii son caprice. I^es amis de Frédéric III sont ses ei^uemis; il les traite comme tels, se dressç devant leurs résolutions, les menace dans leur avenir; il tjpQuble, W inquiète et bientôt il fera peur.

Si l'Allemagne s'abandonne à ce détraqué, elle subira toutes les servitudes.

Un roi déplaît h l'empereur d'Allemagne : il a prononcé, quinze ans auparavant, comme le roi Louis, un mot que la cour ne lui a pas pardonné ; il a reçu froidement l'empereur comme le roi Charles. Malheur à eux, ils seront déshonorés d'abord et assassinés ensuite. L'accusation lancée contre le roi de Wurtemberg est affreuse. C'est la même qui pesa sur l'infortuné roi de Bavière. Pourquoi se mettre en frais d'imagination? Le

roi Gharlesi, éclairé par Is^ mort tragique du roi Louis, s'est retiré h Nice à l'abri des entreprises crimineUç;s.

Comment dç simples électeurs, en voyant les rois broyés, résisteraient-ils h la main de fer de M. de Bismarck? La Prusise a donc voté dans les élections du (jandtag comme il lui était signifié c[u'elle votât.

Mais c'eat le pt^rti de M. de Bismarck qui triomphe, et non celui de Guillaume IL Les actes des nationaux-libéraux sont-ils ceux qui le satisferont cinq a^nnées durant? Le chancelier lui-même sera-t-il honoré longuement comme l'enseignent les commandements de TEglise, par un prince qui déteste Tastcendance et se cabre sous l'obligation du respect quel qu'il soit.

Le puissant César germain a prononcé son discours du Trône à la séance d'ouverture du Reichstag, dans la salle Blanche, couleur de la pureté de ses intentions. Jugez-en :

« Ce serait agir d'une façon incompatible avec ma foi de chrétien et les devoirs que j'ai à remplir que d'exposer l'Allemagne aux calamités d'une guerre, même victorieuse. »

Il a soin d'ajouter : sauf nécessité.

Quant à la nécessité qui vous obligerait de faire cette guerre, Votre Majesté oublie-t-elle que les 500 millions de crédits militaires k faire voter au Reichstag lui rappelleront avant peu que la France a toujours été choisie par M. de Bismarck

iD:2 l'heure VENGERESSE DES GRIMES BtSMARCiClENS.

pour jouer ce rôle de nécessiteuse, de quémandeuse de guerre.

Ne tendons-nous pas sans cesse la main pour recevoir Taumône des batailles? La France est une affamée de massacres, une meurt-de-faim de barbarie. Sauvage s'il en fut, elle a inventé deux formules : « Brutalité civilisée », et : « Tuer fait vivre. »

Cette France, si utile à la politique prussienne, vous avez, Sire, omis de la nommer dans votre triomphant discours. Bon Dieu I où M. de Bismarck puisera-t-il ses arguments tout h l'heure quand il lui faudra se mettre en frais d'éloquence pour montrer la France dressée aux portes de l'Alsace- Lorraine et allongeant ses tentacules monstrueux jusqu'en Russie I

Janvier 1889

La folie des armements auxquels rAllemagne entraîne toute l'Europe coûte à notre continent 3 milliards par an. — Persécutions scandaleuses contre deux amis de Frédéric III. — L'un d'eux, M. de Geffkeo, libéré après quatre-vingt-dix-neuf jours de prison. — Le major de Deines accuse sir Robert Morier d'avoir renseigné Bazaine sur la marche des armées allemandes en 1870. — Les accusations contre sir Robert Morier tournent à la confusion du comte Herbert de Bismarck. — Mort de Katkof K — Guillaume II est le premier sujet de son chancelier. — Démission de M. de Friedberg, ministre de la Justice prussienne. — Les mémoires de Frédéric III ont enlevé à M. de Bismarck une grande part de son prestige. — Ses accusations contre les amis de l'Empereur défunt achevèrent de le faire juger.

Nous pouvons fêter dans la tranquillité complète le centenaire de 89.

Il est entendu que la France n'a nulle envie de

1. Je raconterai dans les Alentours de la Revanche l'une des infamies les plus monstrueuses de M. de Bismarck à propos de cette mort. De fausses lettres de Katkof, de Floquet et de met ftirent fabriquées par un agent bismarckien ayant pour complice le chef de la police russe à Paris. Ces lettres furent remises au Tsar. Il crut aux calomnies qu'elles contenaient. Son indignatioA fut cause de la maladie et de la mort de Katkof.

faire la guerre et, le prétend M. de Bismarck, rAllemagne ne nous attaquera jamais. En vain M. Richter, député progressiste au Reichstag, nous prouve-t-il que l'armée allemande, en y comprenant ses resserves, cop^pjtera bientôt cinq millions d'hommes. En vain lord Lytton nous apprend-il que la folie des armements auxquels le gouvernepient prussien oblige l'Europe coûte chaque année à notre continent plus de trois milliards : il faut que nous considérions quand même toutes ces menaces comme des assurances de paix.

M. de Bismarck donne à chaque heure des preuves nouvelles de sa passion,, de ce qu'il appelle son gratbd œuvre de germanisation universelle, H n'a cesse d'insister auprès des cercles de Vienne pour qu'ils imposent aux' nationalités de l'Autriche la langue allemande. Ruiner l'empire des Habsbourg pardes armements, à l'aide des traquenards des traités commerciaux, par la lutte acharnée contre ses exportations, l'acclimater peu h peu tout entier. à la langue allemaade, manœuvre dont les professeurs allemands ont dévoUé de longue date 1^ but unique ; l'a^simîlation de l'Autriche à la Prusse.

Peut-on désirer, lorsqu'on est l'ennemi de M. de Bismarck, deux plus vilaines choses que l'emprisonnement de M. de Geffken, voulu, par M. de Bismarck le père, et la campagne menée par M. de Bismarick le fil^ cqntrè sir Robert Morier, ambas-

DES CRIMES BISMARCKIENS. 195

sadeur d'Angleterre à Saiùt-Pétersbourg, tous deux coupables d'avoir été amis de l'empereur Frédéric IIL L'acharnement des tortionnaires contre la mémoire de leur victime est certes la chose la plus odieuse qui ait indigné la conscience humaine depuis longtemps. Le procès d'Arnim, où l'un des principaux chefs d'accusation, je l'ai déjà écrit, était le vol d'un fauteuil d'ambassade sur lequel la fille du comte était morte, et que le pauvre père avait tenu à emporter ; la noyade du roi Louis de Bavière, des ennemis assassinés ou déshonorés, ne nous avaient pas suffisamment préparés au spectacle des vilenies accumulées pour diminuer, pour compromettre, pour abaisser le souvenir d'un mort.

La mise en libertédëM. deGefFken rend inexplicable son emprisonnement. Quant à la conclusion du Moniteur de P Empire, déclarant que l'accusé est mis hors de cause, parce que la première Chambre de la Cour impériale a, dans une séance secrète, conclu « qu'il n'y avait pas de raisons suffisantes pour admettre que l'incfulpé Geffken eût la pleine conscience des articles incriminés », elle serait piteuse et ridicule si elle n'était odieuse comme le reste et ne spéculait sur l'espoir de faire passer M. de Geffken pour insensé. Ce n'est d'ailleurs pas la faute de ses bourreaux si l'insinuation est fausse, car l'ami de Frédéric ill a subi dans lët prisofi de Moabit, durant quatre- vingtdix-'neiif jours, toute» left souffrances physiques et

196 l'uBURE 'vengeresse

morales qui peuvent briser les ressorts d'une intelligence humaine.

Ainsi donc, les Mémoires de l'empereur Frédéric III sont bien authentiques et n'ont été sur aucun point falsifiés. Ainsi donc, le Rapport immédiat du chancelier est un document sans valeur et sans loyauté; ainsi donc, M. de Bismarck est bien l'homme surfait que le futur empereur, alors kronprinz, nous dépeint, et l'histoire ratifiera, comme elle l'a toujours fait, car elle honore ceux qui ont souffert, le jugement d'un persécuté contre ses persécuteurs. A qui M. de Geffken doitil d'âtre sorti de prison et délivré des poursuites de la justice bismarckienne ? Sans doute à l'énergie de l'impératrice, exigeant de l'empereur Guillaume qu'il arrêtât le procès, et menaçant de défoudre en personne, si les débats s'ouvraient sur cette affaire, la mémoire outragée de son mari.

L'un des vilains petits résultats de l'emprisonnement de M. de Geffken a été, dans l' honnête Prusse, la conduite abominable du fils de l'accusé. N'a-t-il pas demandé que son père fût interdit, et ne s'est-il pas efforcé de prouver que l'auteur de ses jours était fou? familial Berlin,, qu'as-lu dit?

En résumé, M. de Bismarck peut une fois de plus — espérons que ce ne sera pas la dernière, — maudire « l'Anglaise ».

Maisie jeune comte Herbert, piqué, lui aussi, de la haine de Frédéric III, a espéré faire mieux

DES CRIMES BISMARCKIENS. 197

que le grand chancelier, et il a lancé Tincident Morier. Frapper l'empereur défunt est l'unique obsession des Bismarck; atténuer le colossal insuccès du Rapport immédiat, prouver que Tem-^ pereur Guillaume avait des raisons majeures de se méfier de son fils et de l'éloigner des affaires, établir que l'empereur Frédéric eût été un danger pour l'Allemagne s'il avait vécu, tels ont été les mobiles qui ont fait agir le comte Herbert de Bismarck et lui ont soufflé un acte de déloyauté et de grossièreté qui restera parmi les plus fameux. On sait que la Gazette de Cologne publiait, ces jours, deux lettres du major de Deines, attaché militaire d'Allemagne à Madrid, accusant sir Robert Morier, ministre à Darmstadt en 1870, aujourd'hui ambassadeur à Saint-Pétersbourg, d'avoir fourni des renseignements au maréchal Bazaine sur la marche des armées allemandes. Le major de Deines affirmait avoir entendu de la bouche dudit Bazaine, à Madrid, les paroles suivantes :

« La première nouvelle du mouvement fait sur ma gauche par les Allemands et du passage de la Moselle par eux, Je Cai reçue par un télégramme du représentant de l'Angleterre à Darmstadt. )> . Sir Robert Morier, diplomate jusqu'ici respecté, gentilhomme et gentleman au seifs le plus complet de ces deux termes, accusé par la feuille offi* cieuse allemande d'avoir commis un acte indigne d'un homme d'honneur, ne fut pas maître de s^

colère. Il mit, par lettre, le comte Herbert de Bismarck en demeure de démentir l'odieuse calomnie. Une accusation nouvelle mit en cause M. de Brandès, conseiller de l'impératrice Augusta (reine à cette époque). Mais quoique morte, elle aussi ^ une lettre d'elle publiée lui fit défendre en même temps M. de Brandès et sir Robert Morier.

De son côté, la presse européenne, par des calculs de date, avait réduit à néant les accusations de la Gazette de Cologne. Une chose, cependant, reste acquise : c'est que les révélations de la Gazette de Cologne lui viennent par la Wilhelmstrasse.

Le comte Herbert de Bismarck ne fait pas meilleure figure dans la campagne Morier que son illustre père dans la campagne Geffken.

L'empereur Frédéric, tout mort qu'il est, semble protéger ses amis avec plus d'habileté que ses ennemis ne les attaquent. Cette lutte contre un disparu qu'on force h chaque instant de réappamltre ne porte pas bonheur à M* de Bismarck.

Je reçois à l'instant de la famille Katkof u^ souvenir qui me touche profondément : ce sont deux photographies représentant Tune la chambre mortuaire de l'illustre patriote, ardent ami de la France,, dans sa terre de Znamiskoë, chambre conservée telle qu'il l'a quittée, l'autre son cabinet-bibliothèque. Dans ces deux pièces sont placées toutes les «couronnes qui ont été. envoyées

Page 1