‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 11 sur 54 · L'interrogatoire. — Une anecdote du chef de division · texte numérisé non relu

L'interrogatoire. — Une anecdote du chef de division

Vers dix heures du soir, le concierge vint m'engager à descendre chez le chef de division chargé de m'interroger. Un interrogatoire était une distraction. Je me gardai bien de m'en refuser le plaisir, et je fus conduit à travers un labyrinthe de corridors, dans une salle basse, où je trouvai un M. V***, qu'on a renvoyé peu de temps après. Cet inquisiteur était un gros petit homme, qui siégeait sur son fauteuil depuis vingt-neuf ans, toujours interrogeant, le jour, la nuit, à toute heure, sous tous les régimes. Après avoir écrit quatre ou cinq pages de questions et de réponses, il s'en tint là ; et comme nous n'avions aucune envie de dormir ni l'un ni l'autre, il profita avec empressement de quelques questions que je lui fis sur ses occupations, pour me raconter toutes les prouesses de sa préfecture de police, la défense

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des prisonniers, les aveux qu'il leur surprenait, son habileté à troubler la conscience, à déconcerter la fermeté, à surprendre les secrets, à poursuivre les aveux, enfin à fouiller au fond des cœurs. Je ne peux m'empêcher de raconter une de ses anecdotes qui me paraît assez curieuse.

« Parmi les conspirateurs de la machine infernale se trouvait un M. N***, ami intime de Limoëlan, le principal auteur du complot. Ce monsieur avait servi dans les chouans, et la police supposait, avec assez de fondement, qu'il était à Paris. Traqué comme un renard pendant plusieurs jours, il couchait la nuit dans des bateaux de charbon sur le port au blé ; et lorsque les poursuites cessèrent dans ce quartier, il hasarda de chercher un asile dans un mauvais galetas du port, chez un marchand d'eau-de-vie. Le lendemain la police y revint, mais il s'était sauvé et ne reparut plus. On fouilla dans la chambre, et dans la ruelle du lit on trouva un chiffon de papier à moitié brûlé et qui avait servi à allumer sa pipe. Ce morceau contenait cependant quelques lignes écrites, et qui semblaient être un fragment du brouillon d'une lettre adressée à un général, qu'on supposait être George Cadoudal. La dernière ligne contenait ces mots : « Je ne puis vous en écrire davantage aujourd'hui ; je souffre beaucoup des yeux. » Ce malheureux fut repris dans l'affaire de George, et j'eus le plaisir de l'interroger. Il était assis là, à votre place, entre deux bougies, comme vous êtes. Tout en causant avec lui, je continuais à écrire cependant. Il était de ma province : je lui parlai de ses parents, des affections de son jeune âge, de ses relations de collège; et comme je remarquais qu'il prenait de l'assurance, et qu'un peu de gaieté commençait à se mêler à ses réponses, je m'interrompis en lui disant du ton le plus naturel :

— Mais la lumière vous fait mal aux yeux; éloignez les bougies, si vous voulez.

— Moi ? je n'ai pas mal aux yeux.

— Non ? il me semblait...

— Oh ! non, pas à présent. J'ai souffert des yeux, il est vrai, mais il y a environ deux ans.

Et nous continuâmes l'entretien. Enfin je lui lus posément son interrogatoire, et il fut surpris au procès-verbal d'un fait si peu important.

— Pourquoi donc avez-vous mis cela ?

— C'est mon usage...

Eh bien, cette petite remarque, ajouta l'interrogateur, a contribué à sa perte. Ce petit papier, à moitié brûlé, avait été conservé; l'écriture fut confrontée, sa présence à Paris lors de la machine infernale constatée.

— Et que lui arriva-t-il ? demandai-je.

— Il fut guillotiné, me répondit V***, avec un geste et un regard diaboliques.

Il me disait encore : — J'aime ma profession ; je ne saurais rester un jour éloigné de cette salle. Je pourrais aller au spectacle me réjouir avec mes amis, ma femme, mes enfants ; eh bien ! non, il faut que j'interroge. »

Tout en l'écoutant, je remarquai que par habitude il louchait constamment à gauche, du côté où les prisonniers étaient placés; et si on les eût fait asseoir à droite, je suis persuadé qu'il aurait perdu la moitié de son talent. Avant de le signer, il me lut son interrogatoire, et je ne pus m'empêcher de lui demander pourquoi il n'y avait pas inséré son anecdote, puisque c'était son habitude de tout écrire. « Oh ! me dit-il, votre affaire ne peut aller loin ; vous n'êtes pas un homme important pour moi. »

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