‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 19 sur 54 · CURIEUX INCIDENTS · texte numérisé non relu

CURIEUX INCIDENTS

dont il était adoré. Il me chantait les chansons des nègres, parlait le jargon des négresses, et se plaisait à me faire rêver ainsi une existence encore aimable avec ma femme et mon enfant dans le Nouveau-Monde.

Je n'avais pas vu ma fille depuis mon emprisonnement, dans la crainte d'ajouter la consternation à sa tristesse, à la vue des horreurs de la prison. Cependant sa mère me l'envoya pour recevoir ma bénédiction, la veille de sa première communion. Ma correspondance journalière avec ma famille suffisait à ma tendresse. Je croyais pouvoir régler la chaleur de mon affection pour elle ; mais en voyant mon unique enfant parée de toutes les grâces de la jeunesse, tombant dans mes bras baignée de larmes, et bientôt à mes pieds dans un évanouissement profond, tous les tourments, toutes les angoisses de la tendresse paternelle me déchirèrent le cœur. Je sentis, pour îa première fois, toute la profondeur de mon infortune. Je ne pus contenir ma douleur ; des larmes silencieuses se mêlèrent à ses sanglots, et en lui posant mes mains sur la tête, il me fut impossible de prononcer un mot.

Cette scène me fit réfléchir sur ma situation ; je commençai à la voir sous son véritable aspect ; et mes avocats, dans leurs conférences, levèrent une partie du voile qui m'avait jusque-là couvert les yeux.

Le premier, M. Tripier, était un homme d'un esprit froid, juste et logique. Le meilleur moyen qu'il prit pour se préparer à me défendre fut de m'attaquer sur tous les points. Qu'avais-je à faire à l'hôtel des Postes ? Pourquoi venir si matin ? Pourquoi ce courrier envoyé à Fontainebleau ? Pourquoi donner des ordres dans la journée ? Pourquoi ce bulletin qui court la France entière, par les courriers de la malle ?

Enfin, pourquoi arrêter les journaux, et surtout le Moniteur, qui contenait la proclamation du roi ? Enfin, c'était à n'en plus finir. Mes réponses lui paraissaient ingénues et satis* faisantes ; mais elles n'effaçaient pas mes torts. Il fut bientôt convaincu que j'avais cédé à un mouvement irréfléchi. Cela ne suffisait pas pour m'absoudre ; et jusqu'à la veille du jugement, son opinion était que je serais condamné à cinq années d'emprisonnement pour m'être emparé du pouvoir.

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16. — Une nouvelle de mauvais augure. — Mort du jeune de Laval lette.

Les conférences préliminaires se continuèrent, deux fois par semaine, pendant près d'un mois. Peu de jours avant l'ouverture des débats, le Moniteur m'apporta la terrible lettre adressée à la chambre des pairs, et signée du duc de Richelieu, contre le maréchal Ney. Comment le duc, dont la renommée proclamait la loyauté, l'aménité des mœurs, l'impartialité et l'indépendance de caractère, put-il pousser devant la chambre des pairs, avec une colère brutale et sanguinaire, un des Français les plus recommandables de notre époque, un des guerriers les plus illustres, un homme malheureux, prévenu, non jugé, dont les interrogatoires n'étaient pas connus, et que la justice devait environner d'une compassion généreuse ? Quand un de mes défenseurs, M. Lacroix-Frainville, entra dans ma chambre, je lui présentai le Moniteur. Une émotion profonde se peignit sur son visage en le lisant; et quand il eut fini, après quelques instants de réflexion, il me dit d'un air consterné : « Monsieur, je ne vois que trop où l'on en veut venir ; mais je suis vieux, je voudrais pouvoir passer les derniers jours de ma vie loin des orages, ma

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