‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 20 sur 54 · UNE NOUVELLE DE MAUVAIS AUGURE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE DE MAUVAIS AUGURE

santé est trop faible pour supporter la persécution qui va se répandre partout. Souffrez donc que je dépose en d'autres mains le fardeau dont je suis chargé ; mon ami Tripier trouvera facilement un collègue pour partager la défense. Je vous servirai de conseil, mais je ne me sens pas la force de paraître à l'audience. » Je voyais ce vieillard si accablé que je m'abstins de toute observation. Dans ce moment, M Tripier arriva ; son confrère, après lui avoir présenté le journal, répéta sa résolution, et allait lui désigner un autre avocat pour le remplacer, lorsque M. Tripier lui répondit froidement : « Je n'ai besoin de personne ; je défendrai tout seul mon client. C'est mon devoir, aucune considération ne me fera reculer. » Et la conférence commença.

Pendant que je discutais sur ma vie, mon enfant nouveau-né mourait dans les bras de sa pauvre mère. Ce malheur devait avoir pour elle des suites incalculables. Je comptais sur cet enfant pour soulager sa douleur après ma mort ; les soins qu'il réclamait et qu'elle lui prodiguerait avec une tendresse passionnée lui feraient encore aimer la vie, et il lui était enlevé brusquement en quelques heures ! J'étais au désespoir. Le lendemain, lorsque Lacroix-Frainville entra, l'état où il me trouva lui fit supposer que la crainte d'une condamnation à mort était la cause de mon trouble, et il allait me prodiguer des lieux communs de consolation, quand je lui annonçai le nouveau malheur dent j'étais frappé. « Mon Dieu, me dit-il en me pressant dans ses bras, c'est trop à la fois. Oubliez le moment de faiblesse que je vous ai montré ; je ne vous quitterai plus ; oui, je vous défendrai ! » Et il tint noblement parole, en venant à l'audience et en assistant son confrère pendant le cours des débats.

Ce qui me tourmentait bien plus que mon procès, c'était

l'état de ma femme. La mort de ce fils, objet des désirs de sa vie, venait de la jeter dans le plus profond abattement. J'avais exigé d'elle jusqu'alors qu'elle ne vînt pas à la Conciergerie. Le triste spectacle d'une prison, la vue de mon cachot pouvaient produire un effet terrible sur son imagination. J'avais pour le même motif défendu qu'on m'amenât mon fils. Tout ce qu'on m'avait rapporté de la tendresse passionnée de la mère pour cet enfant me faisait trembler pour sa santé. Sainte-Rose se contentait de me parler de ses larmes, de sa douleur, mais cherchait à me rassurer sur les suites. Maintenant, quel serait le résultat des débats ? La peine de cinq ans de prison était bien dure ; mais je pourrais la voir, lui donner des consolations, conserver la direction de notre fortune en désordre, enfin lui présente^ en perspective, un avenir plus heureux ; mais si cette peine était la mort, que deviendrait-elle dans son infortune ? Sa famille peu nombreuse était dispersée ou avait disparu. Son père était depuis longtemps revenu de l'étranger, mais il en avait ramené une seconde femme, dont il avait des enfants. Quoiqu'il fût excellent homme, de nouveaux liens, des affections nouvelles et son éloignement de Paris ne présentaient pas à sa fille une ressource bien efficace. Ma seule espérance reposait sur le comte Alexandre de Larochefoucault, son allié, qui nous avait donné des preuves courageuses de son affection depuis plusieurs mois.

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