LES ANTÉCÉDENTS
a littérature un goût qui ne s'est point affaibli. Je m'attachai particulièrement à l'histoire de France, dont je n'avais aucune idée. Le système d'instruction était étrange alors. Des milliers de jeunes gens abandonnaient tous les ans les collèges, après leurs études terminées, la tête remplie de maximes républicaines, l'esprit échauffé de toutes les vertus qui ont brillé dans les anciennes républiques, pénétrés d'un profond mépris pour les gouvernements monarchiques, et cependant flétris d'une ignorance honteuse sur l'histoire de leur patrie. Le nom d'Henri IV ne nous a pas été prononcé une seule fois pendant mes huit années d'étude, et, je l'avoue, j'ignorais encore à dix-sept ans à quelle époque et comment s'était établie la maison de Bourbon sur le trône.
» Les événements qui précédèrent le grand drame de 1789 me surprirent au milieu de mes livres et de ma ferveur pour l'étude. Je m'étais attaché à Y Esprit des lois de Montesquieu : cet ouvrage me charmait par sa gravité, sa profondeur et l'élévation de ses pensées. Je voulus y joindre la lecture du code de nos lois, et Dommaget, à qui je le demandai, me montra en riant le code Justinien, les coutumes du royaume, les arrêts des parlements et les ordonnances de nos rois, escortés de la foule immense des interprètes et des commentateurs ; ce monstrueux amas d'in-folios m'effraya, et j'en conclus fort légèrement, avec beaucoup d'autres, qu'il valait mieux tout refaire que de se charger la mémoire de ce ténébreux butin.
A mes graves lectures j'ajoutai celle de tous les pamphlets politiques qui commençaient à être nombreux. Ce mélange fermenta dans ma tête, et je crus, en sage de vingt ans, que je ferais bien de joindre aux méditations du cabinet l'observation de toutes les scènes de désordres qui furent le prélude de la Révolution.
2. — L'armée aux prises avec la Révolution. Rôle de Lavalette à la journée du 6 octobre.
» Il y avait alors dans le faubourg Saint-Antoine un riche manufacturier de papier de tentures, appelé Réveillon : cet homrne employait plusieurs centaines d'ouvriers ; ceux-ci, mécontents du refus d'une augmentation de salaire et probablement poussés par des ennemis de leur maître, se révoltèrent, et prirent la résolution de le tuer et de saccager l'établissement qui les faisait vivre. Le désordre fut bientôt sans bornes, et le guet de Paris n'étant pas assez fort pour l'arrêter, une partie du régiment des gardes françaises marcha contre ces misérables. Je voulus voir ce spectacle de près, et je me trouvai entre les pillards et les troupes lorsqu'elles arrivèrent par divisions, et qu'elles firent feu. Beaucoup d'hommes furent tués, plusieurs arrêtés, et je crois qu'un d'entre eux fut pendu peu de jours après. Les habitants de ce faubourg n'oublièrent pas cette expédition militaire, et j'ai de bonnes raisons de croire qu'elle a beaucoup contribué à entretenir cet esprit de vengeance et de sédition qui a régné si longtemps dans cette partie de la population de Paris.
» Cependant les événements marchaient avec rapidité et nous conduisirent peu à peu à l'horrible journée du 6 octobre.
» Le roi avait formé le projet de quitter Versailles avec sa famille et de s'établir dans une place forte ; mais ce projet fut promptement connu et les patriotes s'en alarmèrent. Les habitants de Paris ne s'étaient pas seulement donné une organisation militaire, ils s'étaient aussi donné une organisation politique. Les soixante quartiers-généraux de bataillon étaient aussi soixante chefs-lieux de district qui avaient chacun son président, ses secrétaires et ses bureaux. Là, tous les oisifs de
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la bourgeoisie et de la populace allaient écouter des orateurs qui s'y formaient à cette manie de bavardage dont les effets furent si funestes, trois années plus tard. La nouvelle du projet de la fuite du roi s'y répandit rapidement. La population du faubourg Saint-Antoine fut bientôt mise en mouvement, une masse immense de peuple se rassembla devant l'Hôtel-de-Ville, disant qu'elle voulait marcher sur Versailles, et ramener le roi. M. de Lafayette refusa longtemps de se mettre à sa tête ; mais enfin, réfléchissant qu'elle pourrait bien se passer de lui, il fit prévenir les chefs de la garde nationale, et les engagea à conduire à Versailles tous les citoyens raisonnables, pour s'opposer au désordre dont il ne prévoyait que trop les suites funestes. Beaucoup de gardes nationales, parmi lesquelles se trouvaient quelques compagnies incomplètes de mon bataillon, se rendirent à l'Hôtel-de-Ville, et je m'empressai de les joindre. Nous y trouvâmes une populace furieuse qui criait à la trahison et qui s'excitait à tous les excès de la rage et du meurtre. Ce torrent se mit enfin en mouvement et grossissait en avançant. Le commandant général le précédait, suivi de canons et de caissons, montés par des femmes ivres, rebut de l'espèce humaine. La garde nationale marchait ensuite, et les pelotons étaient sans cesse traversés par ces furieux.
» Nous avions de l'humeur dans ma compagnie, et nous traitâmes si sévèrement ceux qui vinrent au milieu de nous qu'ils n'osèrent plus nous approcher. La marche dura huit heures, et l'on n'arriva dans l'avenue de Versailles qu'à la nuit. Si la cour avait voulu se décider à prendre un parti violent, le succès en était infaillible. La garde nationale ne s'élevait pas à plus de six mille hommes. Les bandits qui la précédaient et l'entouraient étaient environ huit à dix mille, mais dans un tel désordre qu'une charge de quelques escadrons aurait suffi pour tout dissiper, e.
quelques volées de canon leur auraient ôté le goût d'y revenir ; mais la cour manqua de courage, et le roi crut sa famille plus en sûreté dans un château mal gardé qu'entourée de troupes fidèles sur une grand'route.
» L'arrivée de cette multitude épouvanta le château, fit chanceler la troupe de ligne et satisfit l'Assemblée. Les membres qui avaient de l'influence sur ses décisions n'ignoraient pas les injures qu'on leur prodiguait à la cour, et le sort qui leur était réservé si le roi pouvait s'échapper. Le séjour et la détention du roi à Paris furent donc résolus ; mais probablement on ne s'attendait pas au cortège qui arrivait et surtout aux excès dont il se rendrait coupable. Nous fîmes halte sur la grande place en face du château. Le régiment de Flandre y était en bataille, la populace l'entoura, et bientôt l'indiscipline régna parmi la troupe; aussi les officiers firent de vains efforts pour la contenir. Le colonel ne sut ou ne put prendre un parti, car il n'avait point d'ordres précis. M. de Lusignan, qui les commandait, était un homme d'honneur ; mais comment se tirer d'une position si délicate, quand, à cinquante pas de lui, le roi lui-même ne savait que faire ? Le régiment fut donc entraîné, et il ne resta plus au monarque que les gardes-du-corps, les Cent-Suisses et son inutile cour. La garde nationale resta sous les armes jusqu'à une heure du matin ; on lui permit alors de chercher du repos avec un ordre de se préparer au premier rappel. M. de Lafayette était monté au château et avait cherché à rassurer la famille royale; il fut reçu avec une défiance et une froideur qui étaient bien permises, car, puisqu'il arrivait à la tête d'une troupe de bandits furieux, on pouvait croire qu'il était leur commandant. Il ne pouvait cacher que la population de Paris et même l'Assemblée constituante voulaient que le roi vînt s'établir à Paris. La cour devait donc se décider ou à partir,
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ou à résister, ou enfin à chercher un asile loin de la capitale. La discussion sur le parti à prendre s'établit-elle? je l'ignore. Il paraît que le roi attendait des secours militaires, ou une résolution forte de l'Assemblée qui pût imposer à la multitude. Les secours que M. de Lafayette lui proposa pour le défendre furent repoussés; il déclara que ses gardes lui suffisaient pour le protéger, et loin d'accepter les services de la garde nationale de Paris, qui était dévouée, il ne voulut pas même l'assistance de celle de Versailles, que commandait en second Alexandre Berthier. Celui-ci m'a raconté qu'il avait été fort maltraité par les courtisans, et que, quoiqu'il fût très dévoué au roi, on ne voulut plus entendre parler de lui, dès le moment où il eut accepté le commandement de la garde nationale.
» Nous reçûmes à une heure l'autorisation d'aller nous reposer. Je me réfugiai chez un bourgeois qui m'ouvrit une chambre pour mon argent ; cet homme était attaché à la maison du roi, je ne sais plus en quelle qualité; il se disait chaud patriote : et, si j'avais voulu le croire, je n'aurais eu rien de mieux à faire qu'à me mêler aux séditieux. Je lui tournai le dos, et je m'endormis jusqu'à six heures, moment où les tambours, battant la générale, me firent courir sur la place. Déjà le crime avait été consommé dans l'ombre ; les brigands étaient entrés, dit-on, par une porte secrète et faiblement gardée ; ils avaient tué les gardes-du-corps qui la défendaient, et poursuivi la reine jusque dans son lit, d'où elle n'avait eu que le temps de se sauver chez le roi. J'avoue que, dans ce moment de surprise et d'indignation, je me joignis à quelques-uns de mes camarades pour accuser hautement le marquis de Lafayette ; nous étions venus, d'après son invitation, pour protéger la famille royale et assurer l'ordre public ; comment nous rendait-on spectateurs de crimes affreux ? Comment ne nous employait-on pas ? Pou-
vait-on douter de notre dévouement ? Certes, sur six mille que nous étions, la moitié au moins était suffisante pour défendre le château, et ce n'était pas cette canaille mal armée, fatiguée parla route et par l'ivresse, qui nous aurait imposé; mais il n'était plus temps, les victimes étaient immolées, et celles qui d'abord avaient été distinguées étaient, pour ce jour, hors de leurs atteintes. Les gardes-du-corps s'étaient barricadés autour de l'appartement du roi ; leur résistance avait découragé les assassins et donné le temps au général Lafayette d'arriver ; il prit tous les militaires qui lui tombèrent sous la main, et les brigands remplirent la cour de marbre en faisant retentir l'air de leurs cris sauvages. Je suis resté longtemps indécis sur l'opinion que je devais avoir de sa conduite pendant cette nuit funeste ; mais on a trop compté aussi sur la noblesse, qui voulait conserver le privilège de défendre seule son souverain et qui l'abandonna.
3. — Circonstances affreuses de l'arrivée de la famille royale à Paris.
» La populace, pressée dans la cour de marbre et vagabonde dans toutes les parties extérieures du château, recommença à exprimer sa volonté par des hurlements effroyables : A Paris ! à Paris ! furent les premiers cris. On leur promit leur proie, et bientôt les cris ordonnèrent l'apparition de l'infortunée famille sur le balcon ; la reine s'y présenta accompagnée de ses enfants ; mais les menaces la forcèrent à les éloigner. Je m'étais glissé dans la foule, et pour la première fois je vis cette infortunée princesse : elle était vêtue de blanc, la tête découverte et ornée de beaux cheveux blonds ; immobile, et dans une attitude modeste et noble, elle me semblait une victime sous la
hache. Le malheur dans toute sa majesté ne toucha pas les furieux ; les malédictions redoublèrent, et l'infortunée ne put même trouver un appui dans son époux, car la présence du roi ne fit qu'ajouter à la rage qui possédait toute cette multitude.
Enfin, les préparatifs du départ l'apaisèrent plus que les protestations ; et, vers midi, cet effroyable cortège se mit en marche. La capitale d'un peuple si célèbre par la douceur et l'élégance de ses mœurs fut témoin des féroces manifestations d'une horde de sauvages. Tous ces furieux, dansant dans la boue et couverts de fange, entouraient la voiture du roi. Les groupes qui le précédaient portaient au bout de longues piques les têtes sanglantes et échevelées des gardes-du-corps égorgés le matin. L'enfer seul peut avoir imaginé de placer une tête humaine au bout d'une lance ; ces traits défigurés et pâles, les cheveux épars tout dégouttants de sang, cette bouche entr'ouverte, ces yeux fermés, image de la mort, et ce mouvement, ces salutations que les bourreaux leur imprimaient, horrible ironie de la vie, présentaient le spectacle le plus épouvantable que la perversité ait jamais pu inventer. Un troupeau de femmes, laides comme le crime, importunes comme des insectes, parcouraient la foule en hurlant des chants barbares, et les gardes-du-corps, coiffés de bonnets de grenadiers, étaient insultés par ces furies. Ce fut après huit heures de ce supplice que la famille royale arriva à la place de Grève, pour monter à l'Hôtel-de-Ville ; première station de la longue agonie qui devait se terminer, quelques années plus tard, par un double régicide.
L'impression que me fit cet effroyable spectacie m'avertit que la nature ne m'avait pas appelé à jouer un rôle dans la révolution, et que je devais m'en éloigner avec soin. Cependant la vue de cette reine si indignement outragée, et l'épouvantable destinée qui se développait contre ses augustes enfants, échauf-