OUVERTURE DES DÉBATS
Pas un d'eux ne m'était connu. Il fallait pouvoir démêler parmi eux douze hommes d'une conscience assez ferme et d'un esprit assez éclairé pour résister à l'exaspération d'une certaine opinion et aux menaces de l'autorité. Cette liste se composait de quelques marchands, d'avocats, de deux membres du conseil d'état: tous gens, excepté les premiers, dont l'indépendance de position n'était rien moins qu'établie. Je fis faire des copies de cette liste, et plusieurs de mes amis se hâtèrent de prendre des renseignements sur chacun d'eix et d'aller les visiter. Mais c'était un dimanche. Il fut 1res difficile de parvenir jusqu'à eux, et le lendemain matin les notes qui me furent remises présentaient des opinions si opposées que je ne savais qui rejeter ou admettre. Il fallut cependant monter au palais. Avant d'entrer dans la salle où les jurés étaient rassemblés, on me fit attendre dans le cabinet du président, où se trouvait un huissier de la cour criminelle. C'était un jeune homme, dont les regards, fixés sur moi avec un vif intérêt, semblaient me questionner sur la liste que je tenais à la main : « Faites-moi lecture des noms, me dit-il avec émotion; votre sort est sur ce papier; je puis vous guider mieux que qui que ce soit. » A chaque nom, il me disait: Celui-ci douteux; cet autre affreux! rayez vite celui-là. » Il avait à peine écouté douze noms lorsqu'on m'appela pour assister au tirage des jurés. C'était un spectacle imposant. Trente-six personnes rassemblées, debout en face des magistrats et de l'accusé ; et douze d'entre elles allaient prononcer sur sa destinée. Je promenais mes regards sur cette assemblée ; j'y cherchais de la bienveillance, de l'impartialité du moins, et il me semblait y voir une sorte de sympathie pour moi. La gravité de leur maintien, leurs regards baissés, la mélancolie répandue sur leur visage, et le silence profond
qui régnait dans la salle, m'inspiraient une tranquillité qui s'augmentait à chaque minute. Les premiers noms qui sortirent de l'urne, je les repoussai, parce qu'ils l'avaient été par mon bienveillant huissier; mais le treizième, M. Héron de Villefosse, je l'acceptai. On en disait du bien dans les renseignements de mes amis. C'était un ingénieur des mines, constamment employé par l'empereur dans les mines du Hartz en Hanovre. On m'assurait qu'il était homm^ de science et d'esprit ; enfin il avait été maître des requêtes au conseil d'état, de mon temps. Je m'applaudis donc de l'avoir pour président du jury. A son nom succéda celui de M. Jurien, conseiller d'état actuel, et ancien émigré, je crois. Je l'acceptai avec une répugnance secrète et une sorte de pressentiment qu'il me serait contraire. La suite prouvera si je m'étais trompé. Mon intention n'est pas de retracer ici tous les détails du jugement. Cependant je ne dois pas passer sous silence quelques particularités que la lecture des débats qu'on a publiés n'explique pas. Le 20 mars, les deux neveux de M. Ferrand se trouvaient à l'hôtel des postes. L'un des deux accompagna madame Ferrand, quand elle vint me demander un permis de poste : c'était la première fois de ma vie que je le voyais, et ce n'est pas lui qui se présenta comme témoin à charge. Ce n'était ni sa taille, ni son visage, ni le même âge, ni le même son de voix. J'ignorais qu'ils fussent dtux frères, et dans mon premier étonnement de me trouver en présence d'un inconnu, j'en fis la réflexion tout haut. Le témoin affirma cependant que c'était bien lui qui s'était présenté avec sa tante. Le président me demanda ce que je voulais faire d'une imputation si grave ; en effet elle n'allait à rien moins qu'à l'attaquer comme faux témoin. Mon avocat, que je consultai, ne sut que répondre ; et probablement que