‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 23 sur 54 · La condamnation à mort. — « Tout est fini · texte numérisé non relu

La condamnation à mort. — « Tout est fini

Le premier jour se passa en interrogatoires ; le deuxième fut consacré aux plaidoiries de mon avocat et de la partie publique. J'étais en face d'un auditoire très nombreux et qui n'était pas composé de mes amis. Cependant l'animosité qui semblait dominer le premier jour, et qui se manifesta plusieurs fois par des murmures, finit par s'adoucir ; et les préventions semblaient s'effacer à mesure qu'on avançait dans les débats. Le second jour me parut beaucoup plus favorable. Enfin, vers six heures du soir, les jurés allaient se retirer pour émettre leur opinion, lorsque la manière de poser les questions fut débattue entre l'avocat du

roi et le mien. Celui-ci demandait que les questions fussent ainsi posées: 1° L'accusé est-il coupable de conspiration ? 2° Est-il coupable d'usurpation de pouvoirs ? Il était clair que je n'étais pour rien dans la conspiration, puisque cette question avait été abandonnée même au commencement des débats ; et les jurés auraient prononcé mon absolution. Restait la seconde, sur laquelle j'allais être condamné. Mais la peine de mort était écartée. En séparant le complot de l'usurpation de pouvoirs, les jurés me sauvaient, puisque l'absence du crime laissait seulement la peine du délit. C'est ce que ne voulait pas le gouvernement, et voici le moyen dont il se servit pour entraîner la majorité. « Après un grand acte de justice, avait-on dit en secret aux jurés (c'était la condamnation du maréchal Ney), il importe beaucoup que le roi puisse faire un grand acte de clémence. La politique et l'intérêt du monarque le veulent ainsi. Prononcez donc la peine capitale contre le prévenu. La vie lui sera conservée, la justice sera satisfaite, la société vengée, et la bonté du roi brillera de tout son éclat. >

Ainsi les deux questions furent réunies en une, et livrées à la conscience et à la timidité des jurés. On me reconduisit donc en prison. Sainte-Rose, qui était à l'audience, vint me tenir compagnie. Je n'avais plus d'illusions, mais je cherchais à prolonger celle de cet excellent jeune homme. Après un dîner fort triste, je lui proposai une partie d'échecs et je la gagnai, contre la coutume, car il était plus fort que moi. Mais à mesure que l'heure avançait, sa fermeté diminuait: et quand on le fit sortir à dix heures, il fondait en larmes et ne pouvait se séparer de moi. Je restai seul deux mortelles heures, car ce ne fut qu'à minuit passé qu'on vint me chercher pour entendre la lecture de mon

arrêt. La déclaration du jury avait été lue pendant mon absence ; aussi les gendarmes qui me reçurent au haut de l'escalier et qui m'accompagnèrent dans le cabinet du président gardaient-ils un morne silence. Je m'assis, et, les considérant avec attention, je lus sur leurs visages la sentence de mort. « Eh bien ! dis-je au brigadier, je suis condamné ? Un aide de camp du général Bonaparte pouvait-il être acquitté ? » Pour toute réponse il me conduisit devant les juges. Un silence profond, une immobilité complète régnaient dans cette salle immense et mal éclairée. Les banquettes étaient encore assez garnies de spectateurs. Mes yeux fixés sur cette foule cherchèrent en vain un visage bienveillant, un regard de compassion. En les dirigeant sur les jurés, j'en vis un seul dont le mouchoir couvrait le visage. C'était M. Jurien.

Enfin le président donna l'ordre au greffier de lire la déclaration du jury. Je m'y attendais. Mais redoutant plus que tout de me voir arracher la croix de la Légion, j'avais eu la précaution de l'ôter, ainsi que le grand-cordon, et les autres insignes de la Couronne de Fer et de celle de Hollande. Les juges se retirèrent pour la forme pendant quelques minutes, et au retour le président prononça hautement l'article du Code criminel qui me condamnait à la peine capitale. Heureusement la formalité d'arracher la croix de la Légion d'Honneur fut omise. Cet outrage seul aurait pu détruire le calme de mon âme. Les petites circonstances que les journaux ont recueillies sont exactes, et je ne les rapporte pas ici. A minuit et demi je redescendis dans mon cachot. Dans le corridor qui le précédait, je rencontrai le concierge qui venait au-devant de moi et qui me questionna tranquillement : « Tout est fini, » lui dis-je. Cet homme recula comme si on lui eût donné un violent coup dans l'estomac, et il disparut.

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