‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 24 sur 54 · LA CONDAMNATION A MORT · texte numérisé non relu

LA CONDAMNATION A MORT

Je m'étais contenu devant le public ; mais la nuit et la solitude rappelèrent à mon oreille ce terrible mot : Peine de mort. L'agitation de mon âme commença par l'explosion d'une vive indignation. Je me promenais à grands pas; j'en appelais à la France entière contre l'iniquité du jugement. Peu à peu cependant je me calmai, et bientôt je trouvai dans un sommeil profond l'oubli de mon malheur.

Je reçus le lendemain des détails très authentiques de ce qui s'était passé la veille aux débats des jurés. Le président soutint avec un inconcevable acharnement l'accusation. M. Jurien le combattit avec une grande force de raisonnement ; les débats, pendant six heures, furent si vifs, et soutenus avec un tel éclat de voix, qu'ils étaient entendus fort loin de la salle où siégeaient les jurés ; enfin le président l'emporta, malgré les efforts de M. Jurien. Huit voix sur douze se prononcèrent contre moi.

Je voulais mourir sans en appeler à la cour de Cassation. Les formes avaient été sans doute trop bien observées pour espérer que le jugement fût réformé. Pourquoi d'ailleurs languir dans les angoisses pendant quinze jours et peut-être un mois ? Mais au souvenir de ma femme, de mon enfant, la raison et le sang-froid reprirent leur empire, et ce fut le seul accès de désespoir où je sois tombé. Il fallait d'abord penser à faire arriver l'épouvantable nouvelle à madame de Lavallette. J'écrivis à notre vieille amie, madame de Vandeul, et à la princesse de Vaudemont. Elles arrivèrent toutes deux auprès d'elle, et les vêtements de deuil dont elles s'étaient couvertes lui apprirent son malheur. Mais la princesse de Vaudemont, dont le caractère ferme prévoyait tout, fit écrire par ma femme une lettre au duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, pour obtenir un rendez-vous du roi. Il était

fort douteux qu'il fût accordé ; mesdames de Labédoyère et Ney avaient été refusées. Cependant, contre toute attente, une heure après, la permission de se présenter au château fut apportée. « Le roi attend dans son cabinet madame de Lavallette ; » telle était la réponse. Elle monta donc dans la voiture de la princesse avec ma fille, et elle descendit chez le premier gentilhomme, aux Tuileries. M. le duc de Duras la prit par la main, et la conduisit à travers tous les courtisans jusque dans le cabinet7 Là elle tomba aux genoux de Louis XVIII, qui lui dit: « Madame, je vous ai reçue d'abord poux vous donner une marque de mon intérêt. » Ce furent les seules paroles qu'il prononça. On la releva et elle sortit. Mais les paroles du roi avaient été entendues, elles circulaient à mesure que madame de Lavallette passait ; et sa douleur, sa beauté, sa noblesse et la grâce de son maintien, malgré l'abattement sous lequel elle paraissait succomber, émurent toutes les personnes qui la voyaient. On se rappelait qu'elle était la fille d'un émigré, et l'on ne doutait pas que la grâce ne fût accordée, puisque le roi l'avait admise à l'honneur de sa présence. Il ne devait cependant pas en être ainsi.

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