Visite de Mme de Lavallette. — Courte notice sur cette
femme d'élite.
Le lendemain, pour la première fois depuis quatre mois, elle vint me voir. Sa pâleur, sa maigreur et son abattement me firent trembler. Elle tomba dans mes bras ; sa voix était sans timbre, et pendant près d'une heure, je ne pus en tirer un seul mot. Enfin elle se remit peu à peu, et ce fut de sa bouche que j'appris les détails de sa réception par le roi. Elle était venue seule, mais le comte de Carvoisin vint la
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chercher pour la reconduire chez elle. Ma reconnaissance exige que je n'oublie pas ce digne ami. J'avais connu M. de Carvoisin, huit ans auparavant, à Surène où j'étais son voisin de campagne. Il élevait alors une nièce qui depuis a épousé le comte de Clermont-Tonnerre. Quoiqu'il n'eût pas atteint la vieillesse, il en avait déjà la mauvaise santé. Asthmatique dès son enfance, il avait quitté le service avant la révolution, et il vivait en fidèle chrétien, loin du monde, qu'il n'aimait pas, uniquement occupé de l'éducation de sa jeune pupille et d'une société de charité dont il avait provoqué l'établissement et qui prospérait par ses bienfaits. Nous étions loin de nous entendre sur beaucoup de questions politiques ; mais, en nous faisant quelques concessions, l'union la plus douce n'avait cessé de régner entre nous. Je l'avais perdu de vue depuis la Restauration ; mais il revint à moi dans l'infortune, et pendant le dernier, le plus terrible mois de ma détention, il venait tous les jours me voir, après avoir assisté à une messe qu'il faisait dire chaque matin à mon intention. Il était cependant d'une admirable modération d'opinion. Ma situation rendait tout naturel qu'il me présentât les consolations de la religion. Ses discours avaient un charme séduisant; il y apportait une onction, un abandon de cœur qui me touchaient.
Au moment où madame de Lavallette paraît sur la scène pour la première fois, il me paraît convenable de donner quelques détails sur sa personne et notre mariage.
Louise-Emilie de Beauharnais est née en 1780. Son père, François, marquis de Beauharnais, avait épousé sa cousinegermaine, fille d'une comtesse Fanny de Beauharnais, qui avait eu quelque célébrité dans les lettres, et sœur du comte de Beauharnais, moit pair de France, et dont la fille est
devenue grande-duchesse de Bade. M. de Beauharnais était l'aîné de sa famille. Son frère, Alexandre, qui avait épousé mademoiselle Tascher de la Pagerie, eut deux enfants, Eugène et Hortense. Il ne restait à mon beau-père qu'une fille.
Lors de la convocation des états-généraux, Alexandre fut nommé député de la noblesse du Blaisois. L'aîné, François, fut désigné comme suppléant à l'assemblée de la noblesse de Paris, et il n'entra à la chambre que le 6 octobre 1789, pour y remplacer M. de Lally-Tollendal, qui abandonna la France à cette époque. Alexandre prit parti pour la liberté, et il en fut récompensé par l'échafaud, L'aîné vota constamment avec le côté droit, et, en 1792, il alla rejoindre les princes à Coblentz. Madame de Beauharnais partagea bientôt le sort de tous les nobles restés en France. Elle fut arrêtée, et passa plus de deux ans en prison. La jeune Emilie fut confiée aux soins d'une gouvernante, ou plutôt livrée aux grossiers caprices de quelques domestiques qui partageaient les mouvements et les passions de la multitude. Fille de . parents émigrés, la pauvre enfant était forcée d'assister aux processions patriotiques qui se renouvelaient tous les mois, aux fêtes de la république. « J'étais fort maltraitée, m'a-t-elle raconté souvent, par mes compagnes, les filles du quartier. Elles ne me pardonnaient pas ma taille élevée et des traits assez distingués pour faire contraste avec la plupart d'entre elles. La fille d'un émigré, d'un marquis, d'une mère emprisonnée, ne devait pas prétendre à l'honneur d'être avec elles. Je n'aurais pas mieux demandé ; mais ma gouvernante, quoiqu'elle ne partageât pas les préjugés de mes compagnes, avait grand soin de me conduire à leurs réunions dans son propre intérêt : montrer la plus légère répugnance l'eût exposée à être