‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 27 sur 54 · Un mariage conclu par Bonaparte · texte numérisé non relu

Un mariage conclu par Bonaparte

Le général Bonaparte, dont j'étais alors aide de camp, m'avait envoyé à Paris, en 1796, pour y suivre les mouvements des deux Conseils et du Directoire. Je lui avais écrit la vérité avec une franchise qui lui fit sentir tout le danger et toute la honte qu'il trouverait à consacrer, par son assentiment, le coup d'état frappé le 18 fructidor. Le Directoire connut promptement mes opinions, et, s'il n'osa pas m'en punir, il en témoigna un ressentiment assez vif pour que le général Bonaparte ne crût pas devoir m'amener à Paris quand il revint de l'armée d'Italie. Il me laissa au congrès de Rastadt, et je ne vins le rejoindre que trois semaines avant son départ pour l'expédition d'Egypte. Tous mes ca-

marades avaient été avancés ; le général désirait aussi me récompenser : mais ne voulant pas s'exposer à un refus de la part du gouvernement, il se mit en tête de me faire épouser mademoiselle de Beauharnais. Un jour que je l'accompagnais à la Trésorerie pour presser l'expédition des fonds dont la marine avait besoin à Toulon, il fit diriger sa voiture vers les nouveaux boulevards pour causer à son aise.

« Je ne peux vous faire chef d'escadron, me dit-il ; il faut donc que je vous marie : je veux vous faire épouser Emilie de Beauharnais ; elle est très belle et bien élevée. La connaissez-vous ?

— Je l'ai vue deux fois. Mais, mon général, je suis sans fortune ; et nous allons en Afrique et je pourrai bien y être tué ; que deviendra la pauvre veuve ? Je n'ai pas d'ailleurs de goût pour le mariage.

— II faut se marier pour fonder un foyer ; c'est le grand but de la vie. Être tué, cela est possible : alors elle sera la veuve d'un de mes aides de camp, d'un défenseur de la patrie ; elle aura une pension, et pourra s'établir avantageusement. Maintenant, fille d'un émigré, personne ne veut d'elle ; ma femme ne peut la conduire dans le monde. La pauvre enfant est digne d'un meilleur sort. Il faut que cette affaire soit terminée promptement. Causez ce soir avec madame Bonaparte : la mère a donné son consentement ; dans huit jours la noce, et je vous donnerai quinze jours de bon temps. Vous viendrez me rejoindre à Toulon le 29. » (Il me parlait ainsi le 9.) Je riais pendant tout ce discours.

— Enfin je ferai tout ce que vous voudrez. Mais la jeune personne voudra-t-elle de moi ? Je ne veux pas la contraindre.

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