UN MARIAGE CONCLU PAR BONAPARTE
— C'est une enfant qui s'ennuie à la pension, qui sera malheureuse chez sa mère. Pendant votre absence, elle ira vivre avec son grand-père à Fontainebleau. Vous ne serez pas tué, et dans deux ans vous la retrouverez. Allons, c'est une affaire arrangée. Dites au cocher de retourner à la maison.
Le soir, je m'approchai de madame Bonaparte ; elle était prévenue, voulut bien me témoigner de la satisfaction et m'appeler son neveu. « Demain, me dit-elle, nous irons tous à Saint-Germain ; je vous présenterai à ma nièce. Vous en serez enchanté. Elle est charmante.
Effectivement, le lendemain nous montâmes en calèche, le général, madame Bonaparte et Eugène, et nous descendîmes chez madame Campan. C'était un grand événement; toutes les pensionnaires étaient aux fenêtres, dans le salon, dans les cours, car on avait donné congé. Bientôt on descendit dans le jardin, et, parmi ce troupeau de quarante jeunes personnes, je cherchais avec inquiétude celle qui m'était destinée. Sa cousine Hortense nous l'amena pour saluer le général et embrasser sa tante. Elle était effectivement très distinguée : une taille élevée et d'une élégance pleine de grâce, un visage charmant, de belles couleurs que la confusion augmentait, toutefois avec une timidité, un embarras qui fit rire le maître ; mais il n'alla pas plus loin. Il fut décidé qu'on déjeunerait dans le jardin, sur l'herbe. J'étais cependant fort soucieux. Voudrait-elle de moi ? n'obéirait-elle pas sans répugnance ? Ce mariage si brusque, ce départ si prompt, me chagrinaient. Quand on fut levé et que le cercle fut rompu, j'entrai alors en conversation; je ne cachai à la jeune personne ni ma naissance, ni mon peu de fortune. « Je n'ai, lui dis-je, que mon épée et la bienveillance
du général, et je vous quitte dans quinze jours. Si l'union projetée n'est pas de votre goût, j'obtiendrai mon éloignement, vous ne serez pas tourmentée. » Elle déclara vouloir suivre les conseils de Bonaparte. Nous revînmes lentement vers la compagnie, et huit jours après, nous allâmes à la municipalité. Le lendemain, un pauvre prêtre insermenté nous maria dans le petit couvent de la Conception, rue Saint-Honoré. C'était à peu près défendu par les lois de l'époque ; mais Emilie y tenait beaucoup, car elle avait une piété douce et sincère.
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21. — Vertus aimables de Mme de Laval lette. — Elle est dame d'atours de l'impératrice.
Peu de jours après mon mariage, je dus m'occuper en secret des préparatifs de mon départ pour Toulon, où le général en chef était déjà arrivé. Il fut convenu qu'elle partagerait le temps de son absence entre sa tante et son grand'père, qui avait alors quatre-vingt-six ans, et qui conservait, dans un âge si avancé, une tête saine, une égalité de caractère aimable, et une véritable adoration pour sa petite-fille. Je la quittai sans lui faire mes adieux: ils auraient été trop pénibles ; je ne revins que dix-huit mois après. Ainsi mes pressentiments furent démentis par l'événement. De huit aides de camp que nous étions, quatre périrent : Julien et Sulkowski assassinés par les Arabes, Croisier tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, et Guibert à la bataille d'Aboukir. Duroc et Eugène Beauharnais furent gravement blessés ; Merlin et moi nous échappâmes. La gloire et la fortune coûtaient cher auprès du général Bonaparte.
A mon retour en France, et peu après le 18 brumaire,
VERTUS AIMABLES DE Mme DE LAVALLETTE. 75
je fus chargé d'aller en Saxe, muni de pleins pouvoirs, pour traiter de la paix avec l'Autriche, si l'envie lui en prenait au milieu de la guerre. J'emmenai madame de Lavallette. Depuis 1792, l'Allemagne du Nord n'avait pas vu une Française : on s'était imaginé que toutes étaient des femmes très légères et d'une mise qui frisait le scandale. L'étonnement fut au comble quand on vit une jeune femme d'une extrême modestie, d'une grande timidité, et mise avec une décence et un goût qui pouvaient servir de modèle aux dames les plus sévères.
Ces succès augmentèrent à mesure qu'on la connut davantage. Nous allâmes passer le carnaval à Berlin ; toute la cour, et particulièrement la reine, la comblèrent de bontés et de distinctions. Elle eut l'honneur de détruire tous les préjugés extravagants qu'on avait contre les dames françaises, et de rendre peut-être les Allemands très exigeants pour celles qui vinrent après elle.
Mon séjour en Allemagne était sans but après la victoire de Hohenlinden ; le premier consul me rappela près de lui; et lorsqu'il plaça la couronne impériale sur la tête de Joséphine, sa nièce fut nommée dame d'atours. Les fonctions n'étaient pas faciles à remplir : l'empereur, qui réglait sa maison comme son vaste empire, était loin d'y obtenir en tout la même obéissance. Il avait établi que les marchands qui fournissaient la toilette de l'impératrice ne devaient se présenter à elle qu'un jour par semaine, que la dame d'atours serait présente, tiendrait registre des achats, et serait responsable du désordre. L'exécution du règlement déplut bientôt à l'impératrice ; la dame d'atours osa réclamer ; elle fut boudée, et peu à peu ses fonctions se réduisirent à celles de dame du palais. Heureusement l'empereur ne lui en sut
pas mauvais gré ; mais ce qu'elle n'avait pu faire, l'empereur ne l'obtint pas davantage, et la dame d'honneur, madame de Larochefoucault, ne put éviter des tracasseries dont elle eut beaucoup à souffrir. Le divorce, et le mariage de l'empereur avec Marie-Louise, rendirent à madame de Lavallette sa liberté. Depuis cette époque elle ne parut point aux Tuileries; aussi la catastrophe de 1814 la trouva préparée, et, sauf le chagrin que sa reconnaissance pour l'empereur lui rendit fort amer, elle s'accommoda aisément d'une obscurité à laquelle elle s'était vouée depuis trois ans.
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22. — Ingratitude et reconnaissance. — Les détails de la toilette
d'un condamné.
Je reprends ma propre histoire. Pendant la nuit qui suivit ma condamnation, j'avais écrit à deux de mes amis, le général Clarke, et M. Pasquier. Le premier ne devait pas avoir oublié un important service que je lui rendis, lorsqu'il fut disgracié par le Directoire, au 18 fructidor. « Je n'ai réservé aucun secret pour vous, lui mandais-je ; j'ai tout dit à mes juges; voyez ce que vous pouvez faire pour moi; tâchez du moins de m'épargner l'horrible agonie de l'échafaud : faites-moi fusiller par les braves de l'armée; la mort me paraît presque un bienfait. » Je ne veux pas donner ici le texte de sa réponse, mais j'y trouvai cette phrase : « Il ne vous reste plus qu'à recommander votre « femme et votre enfant à l'inépuisable bonté du roi. » Mon arrêt de mort me fit moins de mal que la lecture de cette cruelle lettre. Dans mon indignation j'allais lui écrire tout ce que sa dureté m'inspirait ; je me contins, par la douce certitude que ma femme et mon enfant ne seraient pas
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réduites à implorer la pitié de celui qui les avait privées d'un père et d'un époux. Je souffrais encore de l'agitation dans laquelle m'avait jeté la missive du ministre de la guerre, quand ma porte s'ouvrit mystérieusement : un homme s'approcha de moi, me pressa la main, et, me remettant un billet, disparut à l'instant. C'était M. Angles, préfet de police ; le billet était de M. Pasquier. « Conservez votre courage, m'écrivait-il; tout n'est pas perdu; plusieurs de vos amis entourent Sa Majesté, et tout ce qu'il sera possible de faire pour la toucher sera tenté. Espérez encore ».
Parmi les personnes qui prenaient intérêt à moi, j'étais loin de compter le duc de Raguse. Liés de la plus tendre amitié depuis longtemps, sa conduite envers l'empereur, en 1814, m'avait éloigné de lui ; j'avais rompu avec éclat. Cependant je reçus une lettre du maréchal. « J'allais deux fois par semaine aux Tuileries, m'écrivait-il : j'irai maintenant deux fois par jour: je parlerai, je solliciterai jusqu'à l'importunité. Quiconque a du cœur se joindra à moi, et j'espère obtenir ce que je désire le plus au monde. »
Ces douces consolations d'une amitié courageuse ne me faisaient plus illusion. Je vis que j'avais été condamné, comme allait l'être le maréchal Ney, pour servir d'exemple. Il était le premier, par sa réputation, dans la hiérarchie militaire ; j'étais, aux yeux de la cour, le plus important dans l'ordre civil. Ancien aide de camp du général Bonaparte, cousin germain du prince Eugène et de la reine de Hollande qu'elle détestait, directeur général des postes pendant douze ans, et à ce titre dépositaire de beaucoup de secrets qu'il fallait étouffer (c'était du moins son opinion), ma mort était irrévocable. Je devais donc me résigner, l'envisager d'un œil ferme, et me familiariser avec tous les
détails du supplice que j'allais subir. Les geôliers m'avaient souvent fait le récit des derniers moments de la plupart des malheureux qui les avaient quittés pour marcher à la Grève ; mais je voulais savoir tous les détails de ce qu'ils appelaient la toilette. C'est un peu avant quatre heures que le condamné est amené au greffe ; à peine a-t-il dépassé la porte basse qui donne entrée dans cette pièce, que l'exécuteur et ses valets se présentent ; ils font asseoir le condamné sur un banc, lui ôtent son habit, lui coupent les cheveux et le col de sa chemise, et enfin lui lient les mains derrière le dos : on le conduit ainsi jusqu'à la charrette qui se trouve à la porte. C'est un terrible moment; ceux qui jusqu'alors ont montré le plus de sang-froid et de courage tombent abattus, mais le grand air et la présence de la foule les raniment souvent pendant la route, quelquefois les exhortations du confesseur. J'écoutais avec attention, revenant sur les détails, multipliant les observations, et tous les jours me faisant recommencer cet affreux récit, tantôt par l'un, puis par un autre ; quelques-uns le faisaient avec répugnance, mais les plus vieux s'y complaisaient.
C'était augmenter mon supplice à plaisir. J'éprouvais de l'horreur ; un frémissement m'agitait jusqu'à la moelle des os ; je parcourais ma chambre avec épouvante, et mes nuits sans sommeil étaient affreuses. A force de m'obstiner à revenir sans cesse sur cette situation, j'obtins enfin ce que j'avais tant désiré, un calme dont les geôliers étaient euxmêmes étonnés. En les écoutant d'abord, je pâlissais ; maintenant c'était sans émotion, sans répugnance.
Je trouvais une sorte de gloire à braver la mort, à l'attendre de sang-froid ; cela me rappelait le champ de bataille.