‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 29 sur 54 · Démarches de la princesse de Vaudemont. — Exécution · texte numérisé non relu

Démarches de la princesse de Vaudemont. — Exécution

du maréchal Ney.

Le ministre de la justice, le comte de Barbé-Marbois, tâchait de reculer l'époque du jugement de la cour de Cassation, espérant que le temps amènerait un peu de calme dans les esprits des habitants du château ; car mes ennemis étaient tous là. La princesse de Vaudemont, par son nom de Montmorency, se trouvait parente des personnes les plus considérables de la cour. Presque toutes lui devaient leur rentrée en France ; la plupart d'entre elles lui devaient même la position tranquille dont elles avaient joui sous l'empire ; car, quoique l'empereur ne l'aimât pas et s'en défiât, elle avait de l'influence sur MM. de Talleyrand et Fouché, et elle en usait avec courage et générosité. Le roi et sa famille avaient hérité des sentiments de haine que lui portait l'empereur. On ne lui pardonnait pas ses anciennes liaisons avec ces deux puissants ministres. C'était cependant chez elle que s'était tenue une partie des conciliabules qui préparèrent en 1814 la chute de l'empire et, quoiqu'elle n'y prît qu'une part fort indirecte et fort timide, j'avais cessé de la voir, en lui avouant franchement les motifs de mon éloignement ; mais dans mon malheur je la retrouvai animée d'un courageux dévouement. Par elle, M. de Richelieu était sans cesse harcelé ; une foule de personnes dont je ne connaissais que les noms se firent un point d'honneur d'obtenir ma grâce. Madame de Vaudemont leur rappelait ma conduite en Saxe envers les Français malheureux que j'y avais trouvés, et en France depuis quatorze ans. J'en avais fait rentrer un grand nombre ; et, comme je ne voyais en eux que des compatriotes à soulager, j'avais souvent employé mon crédit pour leur faire du bien. Quelques-uns

s'en souvinrent. Mais la haine était trop violente, et surtout la plaie du 20 mars trop douloureuse encore, pour que la générosité pût se faire écouter. Si j'avais manqué de courage pendant ces trente jours qui s'écoulèrent entre le jugement de la cour d'assises et celui de la cour de Cassation, il y avait de quoi me rendre fou. Chaque matin on m'instruisait des démarches tentées, des obstacles vaincus ; mais aussi tous les soirs je recevais les plus tristes nouvelles : l'obstination de la famille royale à repousser toutes les sollicitations, la timidité ou le découragement de M. de Richelieu, enfin l'impossibilité de fléchir le monarque.

De temps en temps quelques amis courageux venaient me visiter dans la prison, malgré la haine de l'autorité, qui pouvait les en punir. M. Pasquier, quoiqu'il fût ministre d'état, et M. de Fréville, alors maître des requêtes, tous deux m'apportaient quelque espérance ; mais je démêlais, à travers leurs protestations, un découragement secret dont ils ne pouvaient triompher devant moi. « Je n'aurais jamais eu le courage de venir, me dit Fréville, si je ne comptais pas sur le succès de vos amis. » Mais, en me parlant, des larmes roulaient dans ses yeux, et le tremblement de sa main dans la mienne détruisait l'espoir qu'il cherchait à m'inspirer.

C'est dans cet intervalle que le maréchal Ney fut jugé. Même avant son procès, les moyens de surveillance avaient été multipliés autour de lui. Jour et nuit trois sentinelles étaient placées sous sa fenêtre, c'est-à-dire devant la mienne ; un gendarme, un garde national à cheval, et un grenadier de l'ancienne garde, ou plutôt un garde-du-corps déguisé ; car on n'osait pas se fier aux troupes de l'ancienne armée. J'acquis bientôt la conviction de ce déguisement par une de

La chaise à porteurs. (P. 98.)

nos parentes, mademoiselle Dubourg, qui avait obtenu la permission de me voir. Elle avait reconnu, en entrant, un de ses cousins qui montait la garde, couvert de l'habit d'un ancien grenadier à cheval. Tous les soirs, on venait chercher le maréchal en voiture pour le conduire au Luxembourg, et on le ramenait à la Conciergerie le lendemain matin. Le 7 décembre il ne rentra pas. J'interrogeai le guichetier, qui se troubla ; enfin, le poussant de questions, j'appris que le maréchal venait d'être exécuté. «Est-ce à la Grève, sur l'échafaud ? — — Non, me dit-il ; fusillé. — Il est bien heureux ! » m'écriaije avec un mouvement de joie. Et le pauvre homme, qui ne comprenait pas, crut que j'étais devenu fou.

Les jours s'écoulaient cependant. Un de mes avocats me proposa de ne pas attendre le jugement de la cour de Cassation, et d'écrire au roi pour m'abandonner à sa clémence. J'avais une invincible répugnance à faire une telle démarche. Son confrère n'était pas de cet avis. « Elle pourrait être fort dangereuse ou ne produire aucun effet. Si le roi veut faire grâce, il attendra le jugement de la cour ; s'il est décidé à la refuser, il attendra encore; il est donc préférable de ne rien changer à la marche naturelle de cette affaire. » .

oSOtooWWfo <>!«*<» oW^ of*l»io oM *o c44** »§* **«****» II* «41

24. — Situation critique. — Nouveaux échecs. — Le roi se montre inexorable.

Madame la duchesse de Plaisance, fille du ministre de la justice, vint un jour chercher madame de Lavallette et la conduisit chez son père. Ces deux dames tombèrent aux pieds du vénérable vieillard. Sa fille fondait en larmes, le pressait de ses mains jointes, et sollicitait avec une véhémence et une ardeur dont peuvent avoir une idée ceux-là

Page 1