‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 30 sur 54 · SITUATION CRITIQUE · texte numérisé non relu

SITUATION CRITIQUE

seulement qui ont eu le bonheur de la connaître. En l'écoutant, des larmes coulaient silencieusement sur les joues du ministre ; mais elle ne put en obtenir un seul mot : c'était de mauvais augure ; il était clair qu'il avait peu d'espérance; Enfin, le 20 décembre, le jugement fut appelé à la cour suprême. Six moyens de cassation furent présentés ; hélas ! malgré l'éloquent plaidoyer de Me Darrieux, le jugement fut trouvé bon et confirmé. Ce fut M. Baudus, un de mes amis, qui vint m'annoncer cette triste nouvelle ; mais il s'appliqua à détruire toute l'impression qu'elle pouvait faire sur moi par des espérances qui paraissaient si positives que je commençais à les partager, lorsque, une heure après sa sortie, M. Carvoisin entra chez moi. L'impression terrible du jugement n'était pas encore effacée de son visage : il espérait quand même, mais ses raisonnements partaient d'un esprit préoccupé qui aurait trouvé plus facile de me parler de résignation.

Il ne restait plus que trois jours ; dans un si court espace de temps, il fallait trouver moyen d'arriver jusqu'au roi. Le duc de Raguse s'en chargea. Le général Foy vint de sa part chercher madame de Lavallette, et la conduisit par des détours jusqu'à 1 entrée de la galerie de Diane, où elle trouva le maréchal qui la prit par le bras et lut le mémoire qu'elle devait présenter au roi. C'était pendant la messe. Toute la cour était à la chapelle, et le roi devait repasser par cette galerie pour rentrer dans ses appartements. Malheureusement, un des huissiers qui se trouvait là reconnut ma femme; et, comme il était contre l'usage que qui que ce fût pût se tenir dans cette galerie sans un ordre spécial, il crut devoir en avertir le maréchal et le prier de faire retirer madame de Lavallette. « Madame restera, » lui dit le

maréchal d'un ton ferme. L'huissier courut avertir un officier du palais, et celui-ci renouvela l'avertissement d'un ton si positif que le maréchal pouvait le prendre pour un ordre. « Madame restera, puisqu'elle est ici, » répondit-il, « je prends tout sur moi. » Cependant la cour avançait. Le roi, prévenu, sentit qu'il était trop tard pour éloigner de sa vue une infortunée qui peut-être causerait du scandale par sa résistance. Il continua donc à avancer, et quand il fut en face de madame de Lavallette, elle tomba à ses pieds en lui présentant son mémoire. Le prince s'inclina vers elle, prit les papiers en lui disant : « Madame, je ne puis faire autre chose que mon devoir ; » et il passa outre. Ma femme tenait un second mémoire pour madame la duchesse d'Angoulême. Le duc de Raguse, la voyant hésiter, la pressa de courir après la princesse pour le lui remettre. Elle s'avançait, lorsque M. d'Agoult, chevalier d'honneur, se retournant et lui opposant ses deux bras étendus et ses mains ouvertes, la força de s'arrêter.

Cette phrase du roi ne ressemblait pas à celle qu'il avait prononcée un mois auparavant dans son cabinet, quand madame de Lavallette s'y présenta. Il parlait de son devoir maintenant, quand on lui parlait de clémence. Ce mot était effrayant. Emilie parut d'abord n'en pas sentir toute la gravité, mais il était décisif pour moi, et je m'appliquai bien vite à prendre des précautions pour que ma femme et mon enfant pussent être trompées et éloignées pendant deux jours : mais cela n'était pas facile avec la mère. Son courage croissait avec le danger, et elle imagina de faire une nouvelle tentative auprès de madame la duchesse d'Angoulême. Cette princesse habitait le rez-de-chaussée des Tuileries où avait logé le roi de Rome. Madame de Lavallette

AUDACIEUX PROJET DE Mme DE LAVALLETTE 85

quitta ses vêtements noirs sous lesquels elle avait paru la veille au château, descendit de sa chaise à porteurs dans une rue voisine, et se présenta à la porte de la princesse à l'heure où on avait coutume d'entrer. La pâleur de son visage, ses yeux gonflés, sa démarche pénible la firent remarquer et bientôt reconnaître par les valets. A l'instant la porte fut fermée, et l'ordre donné hautement de ne laisser entrer personne. Refusée à cette porte, elle se hâta d'en aller chercher une autre sous le grand vestibule ; mais un valet de pied courut devant elle pour avertir, et elle fut également repoussée. Épuisée de fatigue, elle s'assit sur les marches de pierre de la cour, et y resta pendant une heure, se faisant encore l'illusion qu'on la laisserait entrer. Elle attirait les regards des passants et surtout des gens qui montaient au château; mais personne n'osait lui donner un signe de compassion. Enfin elle se décida à s'éloigner du palais et à retourner dans mon cachot, où elle arriva exténuée et le cœur brisé par la douleur.

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