‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 4 sur 54 · UN SINGULIER EXAMEN · texte numérisé non relu

UN SINGULIER EXAMEN

fèrent mon cœur d'un dévouement qui devint plus vif chaque jour. La situation de la famille royale m'était insupportable, et le succès des patriotes leur avait donné une présomptueuse exaltation qui me les fit prendre en haine. Je m'éloignai de ceux que je connaissais.

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4. — Un singulier examen. Bontés de M. d'Ormesson pour Lavallette.

» A cette époque une heureuse circonstance me rendit à ma vie studieuse. Les couvents furent supprimés, et un ami de mon père me fit admettre au nombre de quelques personnes choisies pour faire le catalogue de la bibliothèque des moines. Peu de temps après, M. d'Ormesson de Noiseau, président au parlement de Paris, et qui venait d'être nommé bibliothécaire du roi, désira s'attacher un jeune homme instruit et laborieux ; je lui fus présenté. Il m'accueillit avec une bonté qui m'enchanta. On lui avait dit que je savais un peu de grec ; il connaissait bien cette langue, et pour éprouver mon savoir, il ouvrit devant moi un Xénophon à deux colonnes, latine et grecque ; je rougis de confusion à l'aspect du redoutable livre ; jamais le héros de la retraite des dix mille ne se trouva plus embarrassé. Je repris courage cependant en regardant le président, dont la douce physionomie inspirait la confiance ; je lui avouai que j'avais fait de faibles études dans un collège sans renommée, que je n'avais point participé aux triomphes de l'université, et que je n'avais expliqué que des fragments de Démosthène, assez mal pour n'avoir pu être distingué dans le cours de mes études. Il sourit de ma franchise, et se mit à lire couramment le français sur le grec, en me priant de le suivre sur la version latine. Il poussa la bonne foi jusqu'à placer sa main entre les deux

colonnes, pour me prouver qu'il ne se servait pas de la traduction. J'avais peine à le suivre ; je n'en avais jamais tant vu, et je me récriai d'admiration.

» Il fut content de moi, peut-être un peu parce qu'il l'était de lui-même, et il voulut bien se charger de mon avenir. J'étais heureux, je m'enterrais une partie de la journée dans mes poudreux bouquins, mais presque tous les matins je passais quelques heures avec M. d'Ormesson. Cette fortune, dont il voulait prendre soin, ne s'élevait pas plus haut qu'à la place d'employé à la bibliothèque royale ; mais c'était pour moi le comble du bonheur, et souvent depuis, dans la position la plus heureuse, il m'est arrivé de soupirer au souvenir de cette douce obscurité qui m'avait été promise. Nous étions alors bien loin de penser l'un et l'autre que le même échafaud nous était destiné ; et, je le dis en conscience, tous les deux pour avoir rempli nos devoirs. J'ai conservé de cet homme respectable un souvenir de reconnaissance et de douleur qui ne s'effacera jamais. Le nom de d'Ormesson m'a toujours fait tressaillir, et lorsque le hasard me plaçait devant une personne de sa famille, j'étais toujours tenté de l'aborder, de lui parler de son infortuné parent, et de solliciter son ami;ié. La généreuse bonté de M. d'Ormesson ne se bornait pas à vouloir s'occuper de mon avenir, il me donnait d'excellents conseils sur ma conduite dans le monde ; il me signalait tous les écueils avec une sollicitude paternelle. Il me parlait du roi en sujet dont la fidélité était portée jusqu'à l'exaltation ; mais il gémissait sur cette fatale faiblesse qui le poussait dans le précipice, à travers des flots de sang. «La pensée d'en verser une seule goutte le fait reculer, me disait-il, et ses plus fidèles amis périront tous sans pouvoir le sauver. On a dû le lui dire, mais on ne peut lui ouvrir les yeux ; il faut donc se résigner et mourir. »

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