‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 31 sur 54 · Audacieux projet de Mme de Lavallette · texte numérisé non relu

Audacieux projet de Mme de Lavallette

Cependant je sentais que mes heures étaient comptées ; il ne m'en restait plus que quarante-huit, car on n'accorde que trois jours aux condamnés pour se pourvoir en grâce. Le garde des sceaux ne voulait présenter sa supplique que le second jour. Le roi avait déjà imposé silence au duc de Richelieu à cet égard. Tous mes amis étaient dans la consternation. Les geôliers eux-mêmes ne m'approchaient plus. Eberle, celui d'entre eux qui était attaché à mon service, ne m'adressait plus la parole ; il tournait dans ma chambre, sans but, ne sachant plus ce qu'il faisait. Nous étions au mardi soir:

« C'est ordinairement le vendredi qu'on exécute les condamnés ? lui dis-je.

— Quelquefois le jeudi, répondit-il avec un soupir étouffé.

— L'exécution a lieu ordinairement à quatre heures ?

— Quelquefois le matin ; et il sortit en oubliant de fermer la porte. Une geôlière de la prison des femmes passait en ce moment ; me voyant seul, elle entre précipitamment, se jette sur ma croix de la Légion d'Honneur déposée là, la baise avec transport et se sauve en pleurant. Cette action d'une femme que je n'avais jamais vue que de loin, et à laquelle je n'avais jamais parlé, m'apprit enfin ma destinée.

Ma femme vint à six heures chez moi; elle était accompagnée de sa parente, mademoiselle Dubourg. Quand nous fûmes seuls, elle me dit: «Il paraît trop certain^ que Çnous n'avons plus rien à espérer. Il iaut donc, mon ami, prendre un parti, et voici celui que je vous propose. A huit heures vous sortirez couvert de ma robe, et^ accompagné de ma cousine. Vous monterez dans ma chaise à porteurs, qui vous conduira rue des Saints-Pères, où M. Baudus se trouvera avec un cabriolet et vous conduira dans une retraite qu'il vous a ménagée. Là, vous attendrez sans danger qu'on puisse vous faire sortir de France. »

Je l'écoutais et la regardais en silence. Son air était calme, et le ton de sa voix assuré; elle paraissait tellement convaincue du succès que j'hésitais à lui répondre. Cependant cette entreprise me paraissait folle; il fallait bien le lui dire ; mais au premier mot : « Point d'objections ; je meurs si vous mourez. Ainsi ne repoussez pas mon projet. Ma conviction est profonde : je sens que Dieu me soutient ! » En vain je cherchai à lui représenter les nombreux geôliers qui l'entouraient chaque soir quand elle me quittait,

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