EXAMEN DU PLAN D'ÉVASION
le concierge qui lui donnait la main jusqu'à la chaise à porteurs, l'impossibilité d'être déguisé pour pouvoir lui donner le change, enfin ma répugnance invincible à l'abandonner aux mains des geôliers : « Qu'arrivera-t-il quand ils découvriront que je suis parti ? Ces brutaux, dans leur fureur, ne s'oublieront-ils pas jusqu'à vous maltraiter ? » J'allais continuer ; mais je m'aperçus bientôt, à la pâleur de son visage et aux mouvements d'impatience qui commençaient à l'agiter, qu'il fallait cesser toute objection. Je gardai le silence pendant quelques minutes. « Enfin, lui dis-je, je ferai ce que vous voudrez ; mais si vous voulez réussir, souffrez au moins une seule observation. Le cabriolet est placé trop loin ; à peine échappé, on s'apercevra de ma fuite, et indubitablement on me rencontrera dans cette chaise : car il faut près d'une heure pour aller à la rue des Saints-Pères; je ne peux m'y sauver à pied sous votre costume. » Cette réflexion la frappa. « Changez, ajoutai-je, cette partie de votre plan ; la journée de demain doit m'appartenir encore, je vous jure que demain je ferai tout ce que vous voudrez. — Eh bien ! me dit-elle, vous avez raison, je ferai placer le cabriolet plus près d'ici. Donnezmoi votre parole de m'obéir, car il ne nous reste que cette ressource. » Je lui pris la main : « Je ferai tout ce que vous voudrez et comme vous le voudrez. » Cette promesse la calma, et nous nous séparâmes.
26. — Examen du plan d'évasion. — Difficultés inouïes. — Dernière tentative auprès du ministre.
Plus je réfléchissais à son projet, plus il me paraissait impraticable : elle est plus grande que moi; tous les geôliers
étaient habitués à me voir ; sa taille était souple et élancée ; il est vrai que le chagrin m'avait singulièrement maigri ; mais enfin la différence devait sauter aux yeux. D'un autre côté, j'étais bien décidé à mourir ! Toute cette toilette du bourreau, cette marche si lente sur une charrette, de la Conciergerie à la Grève, me donnaient, il est vrai, de l'émotion : mais enfin le cœur restait ferme. Et voilà qu'il me faut détourner les yeux de la mort pour me jeter dans tous les détails d'un projet de fuite impossible à réaliser, et qui me semblait extravagant. Le burlesque allait se mêler à la tragédie ; car je serais repris sous des habits de femme, et peut-être auraient-ils la barbarie de me produire aux yeux du public sous ce ridicule travestissement. Mais, d'un autre côté, comment refuser cela à mon épouse ! Elle paraissait si heureuse de son projet, si assurée de son succès ! Ne pas lui tenir parole serait la tuer.
Le lendemain, tandis que je me tourmentais encore de ces tristes pensées, elle arriva; j'appris d'elle que, en me quittant la veille au soir, elle avait fait prendre à ses porteurs le chemin de la rue du Bac, et qu'elle avait quitté sa chaise à quelques pas de l'hôtel des Affaires étrangères. M. Baudus lui avait conseillé de faire une dernière tentative auprès du ministre ; mais, pour arriver à lui, il fallait employer la ruse. Elle demanda au suisse l'appartement de M. Bresson, trésorier du ministère ; et comme il demeurait dans la première cour, elle s'arrêta quelques minutes sur les premières marches de l'escalier ; elle se glissa ensuite dans la seconde cour, et parvint jusqu'à l'antichambre du ministre. «Son Excellence est sortie, lui dit-on. — J'attendrai.»
Le valet de chambre auquel elle s'adressait la reconnut et courut se plaindre au suisse auquel elle avait été consignée