PRÉPARATIFS DE L'ÉVASION
lui dit-elle gravement, car vous allez me le répéter. Je sortirai aujourd'hui à sept heures, au lieu de huit ; vous passerez derrière moi, car vous savez que les portes sont étroites ; mais quand nous entrerons dans la grande pièce du greffe, ayez soin de vous mettre à ma gauche : le concierge a l'habitude de me donner le bras de ce côté, et il me dégoûte. Quand nous serons sorties de la grille pour monter l'escalier du dehors, placez-vous alors à ma droite, pour que ces vilains gendarmes du corps de garde ne viennent pas me regarder sous le nez, comme ils le font toujours. Avez-vous bien compris ? »
L'enfant répéta avec une grande fidélité. A peine avait-elle fini que Sainte-Rose nous arriva. Il s'éait fait introduire, sous prétexte de reconduire madame Lavallette, et son motif était de m'embrasser encore, car il n'était pas dans la confidence. Sa présence allait nous gêner beaucoup ; je le pris donc à part.
« Allez-vous-en maintenant, mon ami, lui dis-je : Emilie ne se doute pas encore de son malheur, il faut le lui laisser ignorer. Venez à huit heures ; mais n'entrez pas, si vous ne voyez pas la chaise à porteurs. Allez la voir chez elle, car elle sera rentrée. » Je l'embrassai et je le mis dehors. Mais bientôt autre visite : c'était le colonel Briqueville, que ses blessures avaient retenu près de deux mois chez lui. Il ne comptait pas trouver ma femme, et il s'aperçut promptement que sa présence pouvait de-enir embarrassante; quoiqu'il ne connût pas encore toute l'horreur de ma position, son émotion était si profonde que je craignis qu'elle ne nous gagnât.
« Sortez, lui dis-je tout bas : c'est la dernière fois que je la vois. Un instant de faiblesse la tuerait. »
94 l'heureux fuqitif.
Enfin nous restâmes seuls. Je regardais Emilie : je pensais à tous les obstacles qui allaient s'offrir, à tous les malheurs qui allaient nous accabler, et une fatale idée vint me traverser la tête.
« Si vous alliez trouver le concierge, lui dis-je, et que vous lui proposassiez cent mille francs pour fermer les yeux quand je vais passer, peut-être y consentirait-il ; et alors nous serions tous sauvés. »
Elle me regarda un instant en silence. « Eh bien ! j'y vais, » dit-elle.
Elle sortit effectivement, et rentra quelques minutes après. Cependant je me repentais déjà de cette démarche ; j'en voyais toute l'inutilité, toute l'imprudence. Mais en rentrant elle me dit tranquillement: « C'est inutile, le peu de mots que j'ai tirés du concierge ont suffi pour me convaincre qu'il est incorruptible : ne changeons rien à notre plan. »
28. — Le dîner. — Les recommandations. — Le mystérieux départ.
Enfin on servit le dîner. Au moment de nous mettre à table, une vieille bonne, appelée madame Dutoit, qui avait accompagné Joséphine, entra mourante dans ma chambre. Madame de Lavallette l'avait laissée au greffe, dans l'intention de me faire suivre par elle quand je sortirais. Mais l'extrême chaleur du poêle et l'émotion l'avaient rendue si souffrante, et elle avait tant insisté pour me voir encore une fois, que le geôlier la fit entrer sans la permission du concierge. Loin de nous être utile, cette pauvre femme nous embarrassait. Sa tête pouvait s'égarer à la vue du déguisement : mais, que faire ? Maintenant il fallait la contenir, et elle allait commencer ses gémissements quand Emilie