‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 37 sur 54 · LE DINER · texte numérisé non relu

LE DINER

lui dit d'une voix ferme : « Point d'enfantillage. Restez à table, ne mangez pas, ne dites pas un mot, et respirez ce flacon d'odeur. Dans moins d'une heure vous serez à l'air libre. »

Ce repas, qui devait être le dernier de ma vie, était effrayant. Les morceaux s'arrêtaient à la gorge, nous n'échangions pas une parole ; et il fallait ainsi passer près d'une heure. Six heures trois quarts sonnèrent enfin.

« Il ne me faut qua cinq minutes, dit ma femme, mais je veux parler à Bonneville. » Elle tira la sonnette, le valet de chambre entra ; elle le prit à part, lui dit quelques mots à l'oreille, et ajouta tout haut :

« Ayez soin que les porteurs soient prêts. Je vais sortir ». Puis, se tournant vers moi : « Allons, me dit-elle, il faut vous habiller. » J'avais fait placer dans ma chambre un paravent pour me faire un cabinet de garde-robe. Nous passâmes derrière. Tout en faisant ma toilette avec une adresse et une prestesse charmante, elle me disait: «N'oubliez pas de bien baisser la tête au passage des portes. Marchez lentement dans le greffe, comme une personne épuisée par la souffrance. »

En moins de trois minutes, la toilette était complète. Nous rentrâmes dans la chambre, et Emilie dit à sa fille : « Comment trouvez-vous votre père ? »

Un sourire de surprise et d'incrédulité échappa à la pauvre petite.

« Sérieusement, ma fille, comment le trouvez-vous?»

Alors je me tournai et je fis quelques pas.

« Mais pas mal, » dit-elle, et sa tête retomba de tristesse sur sa poitrine. Nous avançâmes donc tous en silence vers la porte.

« Le concierge, dis-je à Emilie, vient tous les soirs après votre départ. Ayez soin de vous tenir derrière le paravent et de faire un peu de bruit en remuant quelque meuble. Il me croira derrière, et sortira pendant quelques minutes, qui me sont indispensables pour m'éloigner. »

Elle me comprit, et je tirai le cordon de la sonnette. « Adieu ! » me dit-elle en levant les yeux vers le ciel avec une muette prière.

Je pressai son bras de ma main tremblante ; nous échangeâmes un regard ; nous embrasser, c'était nous perdre. Le geôlier se fit entendre. Emilie s'avança rapidement derrière le paravent.

La porte s'ouvrit. Je passai le premier, ma fille ensuite ; madame Dutoit fermait la marche. Après avoir traversé le corridor, j'arrivai à la porte du greffe. Il fallait lever le pied et en même temps baisser la tête, pour que les plumes du chapeau ne rencontrassent pas le haut de la porte. J'y réussis, mais en me relevant je me trouvai dans cette grande pièce en face de cinq geôliers assis, appuyés, debout, le long de mon passage. Je tenais mon mouchoir sur mes yeux, et j'attendais que ma fille se plaçât à ma gauche.

L'enfant, troublée, prit mon bras droit, et le concierge, descendant l'escalier de sa chambre, qui était à gauche, vint à moi sans obstacle, et plaçant sa main sur mon bras, me dit : « Vous vous retirez de bonne heure, madame la comtesse. »

Il paraissait fort ému, et pensait sans doute qu'elle venait de faire un éternel adieu à son mari.

On a dit qu'en ce moment ma fille et moi nous poussions des cris. C'est absurde : nous osions à peine soupirer.

C'était un homme qui avait l'esprit fort exalté. (P. 63).

29. — Périls de tous les instants. — Protection providentielle. —

En cabriolet.

Enfin, j'arrivai au bout de la pièce. Jour et nuit se tient là un geôlier assis dans un grand fauteuil, dans un espace assez étroit pour avoir ses deux mains placées sur les clefs des deux portes, l'une en grilles de fer, et l'autre qui est externe, et qu'on appelle le premier guichet. Ce geôlier me regardait, et n'ouvrait pas. Je passai ma main droite entre les barreaux pour l'avertir. Il tourna enfin ses deux clefs, et nous sortîmes. Une fois dehors, ma fille ne se trompa pas et me prit le bras droit. Il y a douze marches à monter pour arriver sur la cour, mais au bas de cet escalier est placé le corps de garde des gendarmes. Une vingtaine de soldats, l'officier en tête, s'étaient placés à trois pas de moi, pour voir passer madame de Lavallette. Enfin j'atteignis lentement la dernière marche, et j'entrai dans la chaise à porteurs, qui était à deux ou trois pas. Mais quelle déconvenue ! Point de porteurs, point de domestiques ; ma fille et la vieille étaient debout à côté de la chaise, la sentinelle à six pas, immobile et tournée vers moi. A mon extrême étonnement se mêla un commencement d'agitation violente ; mes regards étaient fixés sur le fusil de la sentinelle comme ceux du serpent sur sa proie. Je sentais, pour ainsi dire, ce fusil dans mes mains fermées. Au premier mouvement, au premier bruit, je rêvais de m'élancer sur cette arme ; je me sentais la force de dix hommes. Cette situation terrible dura environ deux minutes, mais elle avait pour moi la longueur d'une nuit. Enfin, j'entendis la voix de Bonneville, qui me dit tout bas:

« Un des porteurs m'a manqué, mais j'en ai trouvé un autre. » Et alors je me sentis soulevé. Ce porteur se plaça.

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