‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 38 sur 54 · PÉRILS DE TOUS LES INSTANTS · texte numérisé non relu

PÉRILS DE TOUS LES INSTANTS

La chaise traversa la grande cour, et tourna à droite en sortant. Nous allâmes ainsi jusque sur le quai des Orfèvres, en face de la petite rue de Harlay. Alors la chaise s'arrêta, la porte s'ouvrit, et mon ami Baudus, me présentant le bras, me dit tout haut : « Vous savez, madame, que vous avez une visite à faire au président. » Je sortis donc, et il me montra du doigt un cabriolet qui était à quelques pas dans cette petite rue obscure. Je m'élançai dans cette voiture, et le cocher me dit : « Donnez mon fouet. » Je le cherchais en vain ; il était tombé. « Qu'importe ? » dit mon compagnon. Un mouvement des rênes fit partir le cheval au trot. En passant je vis Joséphine sur le quai, les mains jointes, et qui priait Dieu de toute son âme. Nous traversâmes le pont Saint-Michel, la rue de la Harpe, et bientôt nous atteignîmes la rue de Vaugirard, derrière l'Odéon. Là seulement je commençai à respirer. En regardant le cocher du cabriolet, quel fut mon étonnement de reconnaître le comte de Chassenon, que je ne m'attendais guère à trouver là l « Quoi ! c'est vous ? lui dis-je.

— Oui, et vous avez derrière vous quatre pistolets doubles bien chargés ; j'espère que vous en ferez usage.

— Non, en vérité, ne recourons pas aux moyens violents.

— Eh bien, malheur à qui se présentera pour vous arrêter! » Nous allâmes jusque sur le boulevard neuf, au coin de

la rue Plumet. Là nous nous arrêtâmes. Je plaçai mon mouchoir blanc sur le tablier du cabriolet : c'était le signal convenu avec M. Baudus. En chemin, je m'étais débarrassé de tout l'attirail féminin dont j'étais affublé, et je me couvris d'un carrick de jockey avec le chapeau rond galonné. M. Baudus arriva bientôt. Je pris congé de M. de Chassenon, et je suivis modestement mon nouveau maître.

30. — Difficultés de la marche. — L'asile hospitalier. — Nouveaux mystères.

Il était huit heures du soir ; la pluie tombait à torrents, la nuit était profonde, et la solitude complète dans cette partie du faubourg Saint-Germain. Je marchais avec peine ; M. Baudus avançait rapidement, et ce n'était qu'avec effort que je pouvais conserver ma distance. Bientôt je perdis un de mes souliers ; il fallait marcher cependant. Nous rencontrâmes des gendarmes qui couraient au galop, et qui ne se doutaient guère que j'étais là, car probablement c'était à moi qu'ils en voulaient. Enfin, après plus d'une heure de marche, harassé de fatigue, un pied chaussé, l'autre nu, je vis M. Baudus s'arrêter un instant rue de Grenelle, près de la rue du Bac.

« Je vais entrer, me dit-il, dans un hôtel ; pendant que je parlerai au suisse, avancez dans la cour. Vous trouverez un escalier à gauche : montez-le jusqu'au dernier étage. Avancez dans un corridor obscur que vous trouverez à droite. Au fond est une pile de bois, tenez-vous là, et attendez. » Nous fîmes alors quelques pas dans la rue du Bac, et une sorte de vertige me prit quand je le vis frapper à la porte du ministère des affaires étrangères, occupé alors par le duc de Richelieu. M. Baudus entra le premier, et pendant qu'il parlait au suisse, qui avait la tête hors de sa loge, je passai rapidement.

« Où va cet homme ? s'écria-t-il.

— C'est mon domestique. »

Je gagnai l'escalier jusqu'au troisième étage, et j'arrivai à l'endroit qui m'avait été indiqué. A peine y étais-je que je me sentis prendre doucement par le bras ; on me poussa dans une chambre, et la porte fut fermée sur moi. J'avançai

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