DÉVOUEMENT DE LA FAMILLE BRESSON A L'ÉVADÉ
vers un poêle allumé, et qui jetait une lueur fort incertaine. En plaçant mes mains sur le poêle pour me chauffer, je trouvai un flambeau et un paquet d'allumettes. Je compris que je pouvais éclairer la chambre. A l'aide dune bougie, j'examinai mon nouveau domicile. C'était une chambre de médiocre grandeur, à mansarde. Un lit fort propre, une commode, deux chaises et le petit poêle de faïence. Sur la commode était un papier sur lequel je trouvai écrit : » Point de bruit, n'ouvrez la fenêtre que la nuit, chaussezvous de pantoufles de lisières, et attendez avec patience. » A côté de ce papier était une bouteille d'excellent vin de Bordeaux, plusieurs livres et un joli panier qui renfermait des éponges, des savons parfumés, de la pâte d'amande et tous les petits instruments d'une toilette soignée. Ces attentions délicates et l'écriture du billet m'indiquaient des hôtes qui joignaient aux plus généreux sentiments des mœurs élégantes et de bon goût. Mais pourquoi m'avait-on mené à l'hôtel des Affaires étrangères ? Je n'avais jamais vu le duc de Richelieu ; M. Baudus était, il est vrai, attaché à ce département, mais d'une manière fort indirecte. Je ne pouvais inspirer aucun intérêt au roi. D'ailleurs il eût été si simple d'accorder la grâce ! Si j'étais là par la volonté du ministre, pourquoi violer des devoirs sacrés, démentir la loyauté qu'il devait à son souverain, s'associer au parti de Bonaparte et à un criminel d'état condamné comme conspirateur ?
31. — Dévouement de la famille Bresson à l'évadé. — Incidents dramatiques.
Je me perdais dans ces réflexions, quand la porte s'ouvrit lentement, et je me trouvai dans les bras de M. Baudus.
Après les premiers transports d'une émotion bien douce, je commençais à lui adresser des questions qui me tourmentaient, quand il m'interrompit.
« Je vous comprends, mais calmez votre imagination ; voici la vérité. Avant-hier madame de Lavallette me fit venir chez elle, et quand les domestiques furent éloignés et les portes bien fermées : « Je veux sauver mon mari, me dit-elle, puisque la grâce ne sera pas obtenue ; mais je ne sais où il pourra trouver un asile. Mes parents, mes amis sont hors d'état de me servir ; je m'adresse à vous avec confiance, procurez-lui le moyen de se cacher, il sera libre demain. » La sommation était brusque et me déconcerta. Vous savez que je vois peu de monde ; vous cacher chez moi, dans un hôtel garni, où logent trente personnes, était chose impossible ; je le dis à madame de Lavallette.
— Pensez-y tout de suite, répondit-elle, il faut que vous trouviez ce que je vous demande.
Enfin, après beaucoup d'hésitation : — Donnez-moi deux heures, lui dis-je; je suis lié de la plus tendre amitié avec une famille qui a connu le malheur, et dont les sentiments de courage et de dévouement sont admirables.
— Allez, allez vite, poursuivit-elle, peignez-leur ma position; c'est la vie qu'ils me donneront en cachant mon mari.
Je voulais obtenir quelques détails.
— Non, non, me dit-elle, je vous dirai tout au retour ; mais courez chez vos amis. »
Je la quittai donc et je vins ici... Attendez, point d'impatience ; vous êtes chez M. Bresson, chez M. Bresson, chef des fonds aux affaires étrangères (1). Laissez-moi continuer.
(1) Je n'avais vu que deux fois M. Bresson, mais je savais son histoire. Député à la Convention, il s'était prononcé avec une grande énergie contre