‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 40 sur 54 · DÉVOUEMENT DE LA FAMILLE BRESSON A L'ÉVADÉ · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT DE LA FAMILLE BRESSON A L'ÉVADÉ

Madame Bresson, depuis la proscription de son mari, a fait vœu, dans l'effusion de sa reconnaissance pour ceux qui l'ont caché, de sauver un malheureux condamné pour délit politique si la Providence la favorisait assez pour que l'un d'eux s'adressât à elle. J'allai donc la trouver. « Votre désir est exaucé, me dit-elle avec enthousiasme ; mon mari est absent, mais je n'ai pas besoin de le consulter pour faire une bonne action, il partage mes sentiments. Je vais préparer une chambre où l'infortuné sera en sûreté ; courez en prévenir madame Lavallette. » — Je revins donc chez elle, et ce fut alors qu'elle me fit connaître son plan. Je l'écoutais en silence, ce n'était pas le moment de faire des objections. Elle s'exprimait avec une foi si vive, elle paraissait si sûre du succès, que je m'associai avec ardeur à tous les détails de l'entreprise; mais il me fallait un cabriolet particulier; avec la permission de madame de Lavallette, j'allai trouver M. de Chassenon, que je connaissais pour un homme dévoué et de résolution. Voilà comment vous êtes ici, par une espèce de miracle ; car je ne comprends pas encore comment vous avez pu réussir (1). Maintenant, vous sentez combien il est important pour nos généreux amis qu'on ne sache jamais que vous leur devez cet asile ; la famille entière serait perdue. M. Bresson a besoin de son emploi, il

le procès et le jugement de Louis XVI. Il vota contre la mort, et bientôt il fut proscrit et obligé de fuir : sa femme et lui trouvèrent un asile au fond des Vosges, chez de braves gens qui, malgré la mort inévitable suspendue sur leur tête, si on découvrait le couple infortuné, les cachèrent pendant près de deux ans avec une admirable fidélité. (Note du comte de Lavallette).

(1) Cette réflexion mérite d'être remarquée: l'évasion du comte de Lavallette a véritablement un caractère providentiel, tant étaient nombreux et imminents les périls auxquels il a échappé. Pour ne parler que des domestiques- de son hôte, UHe simple dénonciation de l'un d'entre eux aurait pu lui être payée un demi-million ! Et le secret a été religieusement gardé par chacun !

a une fille et des neveux à établir ; fonctionnaire, et logé dans une maison du roi, honoré de la confiance de son ministre, il ne se fait pas d'illusion sur ce qu'il y a d'irrégulier dans cette action ; mais, d'un autre côté, il est convaincu de votre innocence ; et que sont toutes ces conspirations à mettre en balance avec la vie d'un homme? Nous allons nous occuper de vous tirer d'ici et de vous faire passer la frontière, ce qui ne sera pas facile ; mais enfin le plus important est achevé, la Providence ne laissera pas son ouvrage imparfait. »

M. Baudus me quitta, et je restai seul pendant deux heures, osant à peine respirer ni faire un mouvement, et réfléchissant tristement sur la position de ma pauvre Emilie, demeurée dans mon cachot. Vers onze heures du soir la porte s'ouvrit encore, et je vis entrer une dame habillée avec élégance et le visage couvert d'un voile ; elle était accompagnée d'une jeune personne qui me parut âgée d'environ quatorze ans ; cette entant, qui pleurait, se tenait timidement à côté de sa mère. A travers l'émotion profonde dont nous étions agités, je dis : Au nom de Dieu, levez ce voile, madame, que je connaisse enfin l'angélique personne à laquelle je dois mon salut, car c'est vous ?

— Nous ne nous connaissons pas, me dit-elle en se découvrant, mais je suis heureuse de m'associer à l'héroïque action de madame de Lavallette.

Effectivement, je n'avais jamais vu madame Bresson ; c'était alors une personne de quarante ans. Elle déposa sur le poêle une espèce de soupière.

« Voilà votre dîner, me dit-elle ; les deux services sont dans le même vase ; vous ferez mauvaise chère, mais nous sommes obligés de prendre sur nos rations pour vous

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