UN SINGULIER EXAMEN
» Nos entretiens n'avaient point d'autre sujet, et il me communiqua toute la chaleur de ses sentiments. Malgré mon horreur pour les scènes de désordre qui se renouvelaient chaque jour, j'avais cependant bien compris que la révolution était une lutte entre les privilèges et la nation, que celle-ci devait en retirer des avantages auxquels elle avait droit, qu'enfin, n'étant pas né dans la caste privilégiée, je pouvais rester étrangère ses intérêts et à ses débats ; mais M. d'Ormesson fixa toutes mes pensées sur le déplorable sort du roi et de sa famille. Mon imagination s'alluma ; je ne vis plus qu'un prince vertueux dans les fers, une épouse auguste et des enfants outragés avec barbarie ; je me jurai dès lors de me jeter dans toutes les tentatives qui auraient pour but de les délivrer.
» C'était en 1790. Je montais souvent la garde au château. Je cherchais sur la physionomie du roi des traces de douleur et de fierté. Je n'y trouvais, je l'avoue, que de l'insouciance ; son énorme embonpoint, ses yeux sans expression, sa démarche dépourvue de dignité, déconcertaient un peu mon enthousiasme; mais il se ranimait à la vue de la reine et de ses enfants. Elle était femme, elle était mère; étrangère, elle avait été confiée à la loyauté française ; que de titres pour inspirer un profond dévouement! Les torts mêmes dont on avait cherché à la noircir, en les supposant véritables, devaient être excusés par une nation si légère alors qu'elle tirait vanité même de sa corruption. Ce fut donc pour cette reine infortunée et pour ses enfants que mon cœur se sentit sincèrement ému de la plus tendre et la plus respectueuse admiration. Madame Royale avait alors environ treize ans : la dignité de son maintien, la mélancolie répandue sur sa physionomie dans un âge qui touche encore à l'enfance, la piété profonde qui paraissait la fortifier dans son infortune, me touchaient jusqu'aux larmes. Je suivais ces
princesses à la messe ; j'aurais conné ma vie pour elles. Tant de grandeur dans un tel abaissement, tant d'innocence et de beauté menacées d'un avenir si cruel auraient dû leur donner tous les Français pour défenseurs. J'en parlais partout avec une chaleur que je ne pouvais pas cependant faire partager à beaucoup de jeunes gens de mon âge.
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5. — Exécution du marquis de Favras. — Décision que prend le jeune bibliothécaire.
» Il me paraissait impossible qu'il n'y eût pas dans l'Assemblée constituante un parti actif pour sauver la famille royale. Je savais que M. de Clermont-Tonnerre était très attaché à la reine; je lui écrivis plusieurs lettres pour lui peindre ma douleur, et pour le prier d'employer mon jeune courage. Il est probable qu'il ne vit en moi qu'ut e tête exaltée qui pouvait le compromettre, il ne me répondit pas et je crois qu'il fit bien.
» Depuis quelque temps, M. d'Ormesson se livrait moins dans nos entretiens ; il avait voulu faire de moi un défenseur du roi ; il fut, je crois, bientôt effrayé de mes progrès, car je ne lui cachais pas mes sentiments; et toute l'ardeur de mon âme, qu'il ne pouvait plus modérer, lui fit craindre que je ne le perdisse avec moi. Quand je lui demandais si l'on ne prenait pas enfin des mesures pour mettre la famille royale en sûreté, il invoquait le bénéfice du temps, ou se jetait dans des généralités que je ne comprenais pas.
» Un jour, je venais de le quitter, lorsque j'appris avec tout Paris l'arrestation du marquis de Favras ; il était à peine dix heures, on n'avait pas encore de détails sur le crime dont on l'accusait, et déjà pourtant on lisait le discours que Monsieur, frère du roi, avait prononcé à l'Hôtel-de-Ville. Ce prince avait